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Isekai Ryouridou

Chapitre 1064

Isekai RyouridouIsekai Ryouridou
Chapitre 1064

Chapitre 1064

Chapitre 1064/112095%~24 min de lecture4 747 mots

Deux jours après la séance d'examen tenue en ville-château, le 7 du mois vert.

La réunion des aubergistes, reportée en raison de la dégustation, se tint ce jour-là.

Le thème initial était l'examen de nouveaux ingrédients, mais cela avait déjà été bouclé deux jours plus tôt.

À la place, il fut convenu de profiter de cette journée pour faire le point sur les nouvelles connaissances acquises lors de la séance d'examen.

Ces nouvelles connaissances portaient sur les usages de la préparation en ville-château. Les cuisiniers de la ville-château s'étaient montrés bien plus proactifs que prévu, dévoilant une grande variété de techniques de préparation, mais ils l'avaient fait avec une telle ardeur qu'on avait fini par saturer nos capacités d'assimilation.

C'est pourquoi, ce jour-là, on fit venir des cuisiniers de la ville-château pour qu'ils repassent avec nous les points que nous n'avions pas réussi à assimiler.

Devant ce dénouement, Rebi affichait une joie non dissimulée.

« On s'est fait asséner plein de trucs les uns après les autres, j'avais l'impression que ma tête allait exploser ! Et pourtant, ils font exprès de venir jusqu'à la ville-relais pour nous réexpliquer, les gens de la ville-château sont drôlement sympas, quand même ! »

« Oui. Qu'ils nous montrent autant de choses différentes, c'était vraiment inattendu. Bien sûr, ils n'ont pas dû souffler un mot de leurs meilleures recettes maison... mais rien qu'avec les préparations de base, il y a autant de procédés, c'est fou. »

Pour ma part, tous les usages de préparation révélés en ville-château m'étaient totalement inconnus. Ce monde regorge d'ingrédients très proches de ceux de mon pays d'origine, mais précisément parce qu'ils en diffèrent, ils semblent posséder des propriétés que je ne saurais imaginer.

Quoi qu'il en soit, nous finîmes la journée sur une euphorie légère.

Une fois que les clients se furent écartés du restaurant en plein air, nous rangeâmes et partîmes pour « La Bénédiction de Tonto ».

On nous avait demandé de limiter les effectifs, aussi ne nous rendîmes-nous sur place qu'à trois : moi, Reyna=Ruu et Tour=Din. Ryada=Ruu restait en guise de garde.

« ne viendra donc vraiment pas avant la tombée de la nuit ? »

Sur le chemin de « La Bénédiction de Tonto », Reyna=Ruu posa la question.

« Oui. De toute façon, on rentrera après le coucher du soleil. Les jours de réunion des aubergistes, c'est toujours comme ça, non ? »

« En effet. Et puis aujourd'hui, Dershea n'est pas là non plus. »

Reyna=Ruu baissa la voix. Elle veillait sans doute à ce qu'aucun subalterne du prince Dalkamas ne se glisse parmi les gens du Sud qui allaient et venaient.

« Mais le fait que Dershea ne vienne pas ce genre de jour... Est-ce que ça veut dire qu'au fond, les usages de la ville-château l'intéressent peu ? »

« Hum, comment dire... Enfin, si c'était une présentation des usages de la lisière de forêt, elle débarquerait illico, c'est sûr. »

« Oui. Combien cet intérêt qu'elle porte à la cuisine de la lisière est intense, je l'ai amplement réalisé ces deux dernières semaines. »

Reyna=Ruu avait eu, lors de la dégustation, l'occasion d'échanger avec les membres de la famille royale hors de ma vue. En conséquence, elle avait décidé d'accueillir positivement leur ténacité.

(Enfin, avec l'avidité de Reyna=Ruu, elle doit souvent trouver les agissements du prince Dalkamas plutôt bénéfiques.)

D'ailleurs, le banquet de la lisière accueillant la famille royale est prévu dans deux jours. C'est un événement purement destiné à les recevoir, alors j'espère qu'ils en profiteront à fond pour savourer la cuisine de la lisière.

Tout cela fait, nous arrivâmes à « La Bénédiction de Tonto ».

Rebi étant devenu le représentant de « L'Auberge Queue de Kimusu », il restait sur place avec nous. Mais son père Raaz n'ayant pas les moyens de transporter le stand, Rebi s'adressa avec des excuses à Yun=Sudra, qui avait proposé de le prendre en charge.

« Alors, désolé, mais je te confie le stand. Il reste encore du temps, tu aurais pu revenir avec nous... »

« Non. Ce n'est pas bien compliqué, ne vous en faites pas. ... Asta et les autres aussi, faites attention sur le chemin du retour. »

« Merci. Toi aussi, prudence. »

Laissant le groupe de cinq restants sur place, Yun=Sudra et les siens redescendirent la route vers le sud. En les regardant partir, Rebi murmura avec émotion : « Yun=Sudra, c'est une fille vraiment bien élevée. »

« Malgré son jeune âge, elle est carré, et sa cuisine n'a rien à envier à personne. Ça me fait prendre conscience de mes propres lacunes. »

« Ahaha. Jeune ou pas, vous avez le même âge, non ? Rebi, toi aussi, pour ton âge, tu es plutôt solide, je trouve. »

« Non non, moi je suis encore loin du compte. Même pour les raamen, je compte encore beaucoup sur mon père. Pour rendre à Mirano=Masu qui nous a recueillis, il faut que je m'investisse encore plus. »

Rebi abordait son travail de cuisine avec cette conscience-là. Sans flatterie aucune, je le tenais aussi pour un homme respectable.

« Bon, on y va ? ... Mirano=Masu nous rejoint plus tard, c'est ça ? »

« Oui. C'est décidé : un seul cuisinier par auberge reçoit l'enseignement des gens de la ville-château. Les autres se retrouvent à la cinquième heure de l'après-midi. »

« Du coup, on a deux heures et demie pour se faire coacher à fond. Faisons en sorte que ce soit du temps bien utilisé. »

Au moment où nous appelâmes depuis l'intérieur de l'entrée, un jeune employé connu sortit en souriant.

« Bienvenue. Vous êtes les gens de la lisière qui participez à la réunion d'aujourd'hui ? Nous prenons en charge le totos et la charrette. »

Comme toujours, le personnel d'ici est plus soigneux que dans les autres auberges.

Nous confiâmes Giruru et la charrette au jeune homme, et au moment de franchir à nouveau le seuil, Tour=Din poussa un « Ah ».

« Asta, ce n'est pas une voiture de la ville-château, par là-bas ? »

Effectivement, un beau chariot fermé arrivait du nord. Devant et derrière, on distinguait des cavaliers sur leurs totos.

« C'est assez impressionnant. Un noble les accompagne, peut-être ? »

« Ah, tiens, j'ai l'impression qu'on a dit que le comte Satulas enverrait un témoin. »

D'habitude, c'eût été Polace qui se déplaçait, mais cette réunion n'étant pas centrée sur les gens de la lisière, et la ville-relevant relevant à l'origine de la maison du comte Satulas, ce dernier assumait sans doute son rôle premier, Polace étant débordé comme adjoint de l'officier des affaires extérieures.

Nous restâmes là, ayant manqué le moment de bouger, et le jeune employé revenu des arrières s'engouffra dans l'auberge en toute hâte. C'est le propriétaire, Tapas, qu'on fit sortir.

« Ah, vous êtes déjà là, vous autres de la lisière. Si ça ne vous dérange pas, voudriez-vous accueillir ensemble ces hautes personnalités ? »

« Volontiers, mais... les gens de la famille royale ne viennent pas, normalement ? »

« Non. Ce sont deux témoins de la maison du comte Satulas qui sont attendus. »

Pendant qu'on échangeait ces mots, le chariot s'arrêta.

Celui qui en descendit, encadré de deux officiers en blanc, se tourna vers nous en éclatant de rire.

« Tiens, Reyna=Ruu et les autres sont venus nous accueillir ? Vous avez l'esprit vif, hein ! »

C'était rien moins que Reihaim, premier fils de la maison du comte Satulas, et l'un de ses deux gardes n'était autre que Reiris.

Reihaim s'avança vers Reyna=Ruu, tout sourire, tandis que Reiris m'adressait un sourire.

« Cela fait longtemps... enfin, pas tant que ça, mais je suis ravi de vous voir en forme, Asta-dono. »

« Oui, vous aussi. »

À chaque dégustation, Reihaim et Ruidoros sont conviés, et Reiris les accompagne en tant que garde. Notre dernière rencontre remontait donc à la dégustation des gardiens du feu de la lisière, il y a seulement quatre jours.

« Je ne m'attendais pas à vous voir, Reihaim. Vous êtes venu comme témoin de la réunion des aubergistes, c'est ça ? »

À la question de Reyna=Ruu, Reihaim acquiesça en gardant son sourire.

« Puisque j'ai l'occasion de vous saluer, je n'allais pas céder ma place à d'autres. ... Enfin, pour vous, c'est un visage connu, donc ça doit être décevant. »

« Pas du tout. Retrouver une connaissance met du baume au cœur. »

Reyna=Ruu sourit doucement.

Reihaim parut surpris, faillit se raidir, puis secoua vigoureusement la tête et reprit un air composé : « C'est vrai. »

« Enfin, les vedettes d'aujourd'hui, ce sont les gars de la ville-château. Apprenez bien, et la prochaine fois, on comptera sur vous pour un grand repas. »

« Bien sûr. » Reyna=Ruu, gonflée à bloc, m'apparaissait adorable.

Reihaim, qui la regardait de haut, arborait une expression étrangement forcée, comme s'il s'efforçait de garder son sérieux.

Peut-être... Reihaim faisait-il de son mieux pour se contrôler, de peur de ne pas développer des sentiments amoureux pour Reyna=Ruu ? Il affirme publiquement ne l'estimer que comme une cuisinière d'exception, et Reyna=Ruu reçoit ces mots avec une joie et une fierté sincères. S'il venait à raviver une flamme pour elle, leur relation actuelle pourrait se briser... c'est sans doute ce qu'il redoute.

(Bon, la vérité, je l'ignore... mais si c'est le cas, c'est une sacrée bonne nouvelle.)

Tandis que nous saluions devant l'auberge, une silhouette d'allure bizarre en descendit en dernier.

Une cape à capuche comme en portent les gens de l'Est, et le bas du visage caché par un cache-col. Tout à fait la tenue de Ferumes ou Jemudo quand ils se déplacent incognito.

« Merci pour le transport, Reihaim-sama. ... Les gens de la lisière sont déjà rassemblés, je vois. »

« Hein ? Ah ? C'est... Timaro, par hasard ? »

« En effet. Pardonnez-moi cette tenue. ... Propriétaire, pourriez-vous me prêter une pièce pour enfiler ma tenue de cuisine ? »

« Certainement. Je vous guide. »

Sur l'ordre de Tapas, le jeune employé conduisit Timaro à l'intérieur.

Nous restâmes interdits, et Reihaim expliqua avec un sourire forcé.

« C'est sa première fois en ville-relais, alors il a pris ses précautions, se demandant à quel point c'est poussiéreux, d'où cet accoutrement. »

« Ah, je vois. En effet, le disciple de Valcas aussi s'habille comme ça parfois. »

« Hmph. Quand on a un certain rang en ville-château, on rend l'âme sans avoir connu l'extérieur des murs de pierre. Moi non plus, je foule rarement mes terres de mes propres pieds. »

Pourtant, en tant qu'héritier de la maison du comte Satulas, il a dû maintes fois se rendre sur son fief qu'est la ville-relais. C'est sans doute pour ça qu'il a pu, un temps, venir si facilement jusqu'à notre stand.

Quoi qu'il en soit, nous ne pouvions pas rester à discuter dehors indéfiniment. Seuls Reihaim, Reiris et un autre officier furent guidés à l'intérieur, les autres cavaliers restant en faction à l'entrée.

Dans la salle à manger, le personnel de l'auberge était déjà réuni. Au centre, entourés par les propriétaires, se trouvaient Yan et Nicola.

« Ah, le chef de cuisine du comte Doreim. Tiens, c'est toi qui fais office de guide aujourd'hui. »

Reihaim l'interpela familièrement, et Yan s'inclina respectueusement.

« Oui. Mais seul, je n'aurais pas suffi, c'est pourquoi Timaro-dono a bien voulu se joindre à nous. »

« La maison du comte Doreim a longtemps subi l'arrêt de l'approvisionnement en ingrédients. Pourtant, vous avez reçu une médaille, c'est beau. ... Bon, pas besoin de salutations spéciales. Comme pour la dégustation, faites à votre guise. »

La seconde partie s'adressait aux propriétaires. Reihaim est sans doute du genre fruste pour un noble. Reiris, elle, réprimait un sourire en observant son cousin.

C'est alors que Platika s'approcha de nous. Elle avait naturellement demandé à assister à la séance, et sa requête avait été acceptée. La veille, elle avait logé chez le comte Doreim et était venue ici avec Yan et les siens.

« Bon travail, Platika. C'est bien que l'autorisation d'assister ait été accordée. »

« Oui. Je suis reconnaissante de la générosité des nobles de Genos. »

Elle est souvent l'hôte du comte Doreim, et les jours où elle ne vient pas à la lisière, elle s'entraîne en ville-château. Elle a donc dû bien progresser sur les usages de préparation de là-bas, mais... ce genre de rassemblement reste incontournable pour elle. Platika, dont la soif d'apprentissage culinaire ne connaît pas de rivale.

Peu après, Timaro, changée, apparut. Sa veste blanche de cuisine habituelle, sans masque sur la bouche.

« Je vous ai fait attendre. Il reste environ un quart d'heure avant l'heure convenue, mais comment souhaitez-vous procéder ? »

« Puisque tout le monde est là, commençons. Vous aussi, vous avez laissé du boulot important pour venir, non ? Plus on commence tôt, plus on finit tôt. »

N'ayant aucun supérieur hiérarchique sur place, Reihaim se montrait encore plus décontracté. Mais pour nous qui n'attendons pas de noblesse de leurs manières, ça ne posait aucun problème.

On fit un rapide appel du personnel de l'auberie. Pendant ce temps, Yumi vint se glisser vers nous.

« Je me demandais qui allait venir, et c'est ce Timaro ! Comme sa cuisine était réussie, je suis un peu rassurée. »

« Oui. Timaro était sous-chef chez le comte Turan, il doit connaître pas mal d'usages de préparation. »

Pourtant, le choix de Timaro parmi tant de cuisiniers était surprenant. Autrefois, il avait codirigé la séance d'examen aux côtés de Valcas, mais je n'imaginais pas que ce fier personnage daignerait se déplacer jusqu'en ville-relais.

« Reihaim-dono, il me semble que tout le personnel de l'auberge est présent. »

« C'est bon, pas besoin de me le reporter à chaque fois. Je regarde, alors lancez-vous comme vous voulez. »

C'est ainsi que nous nous dirigeâmes vers la cuisine de l'auberge.

En ces occasions, on bénéficie toujours de cette cuisine, d'une ampleur sans commune mesure pour une auberge de ville-relais. Trente personnes et plus ne peuvent assister qu'ici.

« Alors, nous commençons l'enseignement des usages de préparation. Le guide principal est Timaro-dono, je serai en soutien, prenez-le ainsi. »

Sur les mots de Yan, la révision des préparations débuta.

Timaro, cambrant son ventre proéminent, émit un « Eh bien ».

« Lors de la récente séance d'examen, les techniques de base de la cuisine en ville-château ont été dévoilées, mais dans un temps si court, il y a forcément maints points qui n'ont pu être compris. D'abord, de ma part, j'expliquerai les points qui me semblent nécessiter un supplément, puis nous répondrons à vos doutes. Cela vous convient-il ? »

« C'est bon, mais si on ne pige pas un truc en cours de route, on peut couper ? »

Yumi, qui ne perd pas son aplomb face à des nobles, prit les devants.

« Bien sûr. » Timaro acquiesça, puis écarquilla les yeux, surpris.

« Hoy... Vous seriez, par hasard, la fille de « L'Auberge du Vent d'Ouest » ? »

« Ahaha. Qui d'autre ça pourrait être ? Bon, aujourd'hui je n'ai pas mis ma belle tenue, mais quand même ! »

« ... Qu'une femme expose sa peau sans discernement, c'est peu recommandable. »

Yumi montre à peu près autant de peau que les femmes de la lisière, mais elle porte un voile de ville qui cache un peu sa peau.

« Bon, laissons les apartés. Commençons les explications. ... Yan-dono, où sont les ingrédients pour la démonstration ? »

« Ils sont alignés sur cet établi. »

L'établi indiqué par Yan était garni de pots et de caisses en bois. Timaro en tira trois pots.

« D'abord, la préparation de la viande. Voici de la viande de karon marinée respectivement dans du vinaigre, du sucre et du miel. »

« Wahou, ils ont préparé les vrais produits ? Rien qu'à en entendre parler, je n'arrivais pas à visualiser, ça aide. »

C'est encore Yumi qui réagit. Timaro lui jeta un regard vague, puis ôta les couvercles.

« Tout comme le salage, ce sont des moyens de conservation qui ont aussi l'effet d'assaisonner en amont. En y ajoutant des herbes aromatiques, on peut espérer des changements spectaculaires, mais... c'est là le domaine où chaque cuisinier doit affûter son art. »

« Hum. Mais le vinaigre, c'est un peu... La viande devient acide, c'est bon, ça ? »

« C'est à votre propre palais de le vérifier. »

Sur l'instruction de Timaro, Yan et Nicola commencèrent à griller les trois viandes.

Pendant ce temps, Timaro continua de disserter.

« Autre point : en marinant la viande dans ces ingrédients, la chair devient extraordinairement tendre. J'ai cru comprendre que la viande de cuisse de karon est largement consommée en ville-relais, donc cet aspect aussi devrait s'avérer utile. »

« Je vois. C'est le même effet que la bière de nyatta. »

C'est Naudis qui parla ainsi.

Timaro fit briller ses yeux et se tourna vers lui.

« Le propriétaire de « L'Auberge du Grand Arbre du Sud ». Dans votre auberge, on utilise la bière de nyatta pour la préparation, c'est ça ? »

« Oui. Ayant du sang du Sud, j'en ai entendu parler. Le lait de karon aussi aurait un effet attendrissant sur la viande. »

« Effectivement. Mais le lait de karon ne se conserve pas, et son goût fort passe dans la viande, donc il ne s'utilise que pour certains plats. Le plus courant, c'est le vinaigre de mamaria, puis le sucre, et récemment a été développé le miel de panam. »

Que le vinaigre de mamaria soit le plus courant doit tenir à sa provenance. Toutefois, la ville-relais n'avait même pas une distribution correcte de vinaigre de mamaria de Turan, si bien que jusqu'à la chute de Sicleus, personne n'en maîtrisait l'usage.

Yan et Nicola, ayant fini la cuisson, apportèrent les assiettes les unes après les autres. Chaque assiette portait un morceau des trois viandes.

« À l'apparence, il est difficile de deviner dans quel ingrédient chaque viande a mariné. En revanche, les différences de goût et de texture devraient être évidentes. »

Nous les goûtâmes avec une vive curiosité.

N'ayant pas l'habitude de manger de la viande de karon, j'étais inquiet de savoir si je saurais distinguer les nuances d'assaisonnement, mais... les différences elles-mêmes me parurent nettes.

Les trois viandes étaient tendres. Simplement, la qualité de la tendreté différait.

L'une avait une mâche proche du kimusu, avec des fibres encore présentes. Une autre était plus moelleuse, exceptionnellement juteuse. La dernière avait une texture où la viande éclate presque sous la dent.

« La viande au vinaigre a un goût resserré, et une tendreté modérée. Celle au sucre est plus tendre, avec beaucoup de jus. Quant à celle au miel de panam... non seulement elle devient tendre, mais la mâche elle-même change. Nous appelons ce phénomène « la viande qui gonfle ». »

Je n'ai jamais entendu pareil terme, et probablement qu'avec le miel de mon pays, on n'obtiendrait pas cet effet. D'ailleurs, le panam semble être un arbre mystérieux ; il se peut qu'il contienne des composants inexistants chez moi.

« Oui, la mâche est complètement différente ! Et puis, c'est pas si acide ni si sucré que ça ! »

« En effet. Le vinaigre resserre le goût, le sucre et le miel y laissent une douce saveur. Pour des palais non habitués, c'est à peine perceptible, mais... comparé à la viande nature, la différence est flagrante, et une fois cuisinée, l'écart ne fera que grandir. »

L'idée que le vinaigre resserre le goût, je ne la connaissais pas non plus. Ignorance de ma part, ou propriété propre au vinaigre de mamaria de ce monde, impossible à démêler.

Toujours est-il que c'est passionnant. Reyna=Ruu, visiblement du même avis, brillait des yeux en me murmurant :

« Si on marinait de la viande de giba dans ces ingrédients, quels changements se produiraient ? J'ai hâte d'essayer ! »

C'est alors que Timaro porta son regard vers nous.

« Il y a encore une chose à vous transmettre, gens de la lisière. Si vous marinez de la viande de giba dans du sucre, ajoutez-y une pincée de sel. »

« Du sel ? Pourquoi ? »

« Il a déjà été prouvé que le sucre seul ne produit pas cet effet. Jadis, un cuisinier qui avait lui-même découpé de la viande de kimusu l'a marinée dans du sucre, et la texture n'a pas changé. »

« Vraiment ? Combien de sel faut-il ? »

« Nous, on met la viande salée sans la laver directement dans le sucre. Si vous saupoudrez uniformément le sel sur la viande avant de la mettre dans le sucre, ça suffira. »

« Compris. Merci. »

Timaro a dû ajouter cette annotation en sachant que nous, à la lisière, marinons le giba non pas dans du sel mais dans des feuilles de pico. Je le remerciai du fond du cœur.

Ensuite encore, Timaro égrena maints usages.

Certains ne nous concernaient guère — affinités entre viandes de karon ou de kimusu et herbes, préparations qui en découlent — mais le reste était d'une richesse remarquable.

Par exemple, en ville-château, il est à la mode d'incorporer du chatcu et du zozô râpé dans la pâte de fuwano. Le zozô est l'ingrédient d'un thé amer, que nous n'utilisons pas du tout, mais ajouté avec le chatcu, il donnerait une élasticité agréable inédite.

Autre chose : les œufs de kimusu marinés dans l'eau sucrée voient leur douceur pénétrer jusqu'à l'intérieur de la coquille, ce qu'on utilise pour les pâtisseries. Le fuwano séché au soleil développe un parfum grillé unique. L'huile de tau et l'huile de reten mijotées ensemble fusionnent et servent souvent de base aux sauces. Le chamuchamu, sorte de bambou, mariné trois jours dans le fruit de chitt, voit sa chair se resserrer et acquérir une texture unique. Autant de choses que j'ignorais totalement.

J'acquis dès lors une certitude renforcée.

Les ingrédients de ce monde possèdent bel et bien maintes propriétés que j'ignore.

L'huile de tau ressemble à la sauce soja, l'huile de reten à l'huile d'olive, mais mijotées ensemble, la sauce soja et l'huile d'olive ne fusionneraient pas. De même, faire mariner un œuf dans l'eau sucrée coquille comprise ne le rendrait pas sucré à cœur, et mariner des pousses de bambou dans du piment ne changerait pas leur texture, à mon avis.

En revanche, j'ai réussi à extraire de l'amidon du chatcu, proche de la pomme de terre, et le chaska, proche du riz, présente sous bien des aspects des propriétés similaires. La matière grasse du lait se transforme en beurre par la même méthode, et la crème fouettée aussi.

En somme, les ingrédients d'ici combinent les propriétés que je connais et celles que j'ignore.

Peut-être n'en ai-je encore saisi que la moitié.

« Et ceci, bien que ce fût une technique connue de quelques rares cuisiniers de la ville-château, Dia-dono l'a révélée l'autre jour, alors j'y ajouterai mon explication. »

Timaro versa du miel de panam en fine couche sur une assiette plate.

Sur un signe du regard, Yan lui tendit une petite coupelle. Elle contenait un liquide incolore et transparent.

« Voici le jus pressé de shiima. On râpe le shiima, on le presse dans un tissu pour n'en extraire que le jus. On l'ajoute au miel de panam. »

Tout en expliquant, Timaro versa tout le jus de shiima dans l'assiette de miel.

Il mélangea lentement avec une petite cuillère, puis attendit une dizaine de secondes.

Puis il tourna l'assiette vers nous — le miel de panam y était figé, sans couler.

« En ajoutant du jus de shiima au miel de panam, celui-ci se fige ainsi. Ceux qui connaissent ce procédé l'exploitent pour la pâtisserie. »

Tour=Din me tira la manche du T-shirt.

« C'est le procédé utilisé dans les pâtisseries de Shili=Row et Dia, non ? Je n'aurais jamais cru que du shiima y entrait. »

« Oui. Je pensais qu'on ajoutait du sucre pour faire prendre, mais ce n'était pas ça. »

Sûrement qu'aucun miel de mon pays, même additionné de jus de radis, ne figerait. C'est encore une propriété insaisissable, propre aux ingrédients de ce monde.

« Mes explications supplémentaires s'arrêtent là. Comme j'ai un peu parlé longtemps, puis-je prendre une courte pause avant de prendre vos questions ? »

« Merci pour votre peine, Timaro-dono. Retournez un moment à la salle à manger. Les témoins et les cuisiniers seront guidés vers une pièce à part. »

Les propriétaires, l'air enflammé, gagnèrent la salle à manger.

Je pensais saluer Timaro et les siens, et laissai passer le flot. Rebi et Yumi, visiblement du même avis, restèrent aussi.

« Merci à tous. Grâce à vous, nous avons passé un temps très fructueux. »

Quand je leur adressai ces mots, Timaro me rendit un regard composé.

« Nous n'avons fait que transmettre les usages de préparation largement répandus en ville-château. La seule chose un peu rare, c'est peut-être le traitement du panam à la fin. »

« Mais pour nous, tout était nouveau. Grâce à ça, notre répertoire culinaire va peut-être s'élargir. »

« ... Asta-dono, vous avez vous-même dévoilé le double de vos propres usages, alors vos remerciements sont superflus, non ? »

« C'est vrai. » Rebi enchaîna.

« Asta et les gars de la ville-château font tout le boulot, et nous, on en tire le plus gros. Nous, on n'a rien à montrer en retour. »

« Les gens de la ville-relais ont longtemps subi l'arrêt de l'approvisionnement en ingrédients. C'est sans doute pour compenser ces épreuves qu'un coup de main s'impose. »

Yan le dit avec un sourire apaisé.

Yumi, plein d'entrain, acquiesça : « C'est ça, c'est ça ! »

« Ah, mais si c'étaient des gens calés en cuisine de Shim ou de Jagar, ils pourraient rendre la pareille, non ? Valcas aussi, il posait plein de questions sur la cuisine de Shim ! »

« Ce sont les gens de « Gen'ō-tei » et de « L'Auberge de l'Envol de Lamuria » ? Moi aussi, j'aurais aimé les écouter, mais Valcas-dono leur collait aux basques, alors je n'ai pas pu. »

Au moment où Timaro se penchait en avant avec ardeur, Yumi le regarda en riant.

« Alors, demandez-leur aujourd'hui ? Valcas n'est pas là, en plus ! »

« Cependant, le but d'aujourd'hui est de transmettre les usages de la ville-château. Le temps manquera pour entendre leur histoire. »

« Hein ? Alors, invitez ces gens en ville-château et faites-leur faire le même rôle que toi aujourd'hui ? S'ils sont payés, Neiru et la vieille Jîze ne feront pas la grimace ! »

Devant la proposition décontractée de Yumi, Timaro fit un « Hum » difficile.

« Toutefois, pour délivrer des laissez-passer aux gens de la ville-relais, l'entremise des nobles est nécessaire. Nous ne pouvons pas en décider seuls. »

« Alors, demandez aux nobles. Le fils du seigneur Satulas, lui, a bien ce pouvoir, non ? »

« Ta, tenez-vous à votre place face aux hautes personnalités ! »

Timaro s'affola, et voilà que Reihaim arrivait avec Tapas.

« Qu'est-ce que vous fichez là à bavarder ? Si vous voulez causer, asseyez-vous et causez tranquillement. »

« Ah, e-excusez-nous, c'est une grande impolitesse... »

« C'est pas impoli. Vous feriez mieux d'aller à la salle à manger, vous aussi. Moi, c'est ce que je vais faire. »

Tapas avait parlé d'une pièce à part, mais Reihaim l'a refusée. Tapas masquait son for intérieur derrière un sourire policé.

« Je pige pas tout, mais si les cuisiniers de la ville-château et de la ville-relais discutent, c'est constructif, non ? Alors, tant qu'il y a du temps, causez à fond. ... En plus, aujourd'hui, les gars de la lisière sont là aussi. »

« Oui. Si je peux échanger avec Timaro et Yan, je m'en réjouis. »

Reyna=Ruu répondit en souriant.

C'est là encore un des bienfaits apportés par le prince Dalkamas. À l'origine, Yan prêtait main-forte à « La Bénédiction de Tonto », mais pouvoir discuter cuisine avec Timaro dans une telle configuration, il y a une génération, c'était inimaginable.

(Et en plus, les témoins, c'est Reihaim et Reiris. Timaro compris, au début, personne ne voyait d'un bon œil les gens de la lisière... Comme quoi, les choses changent.)

Ainsi, nous passâmes ce jour-là dans une plénitude aussi riche que fructueuse.

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