Ainsi, le soleil se coucha.
Nous nous retrouvâmes à nouveau à partager le dîner dans une assemblée considérable.
Les dix participants à la séance d'étude, revenue de la forêt, et Rudo=Ruu venu récupérer un membre important de sa famille, portaient le total à douze personnes. Yun=Sudra et les autres devaient être récupérés après le dîner par l'un des hommes, mais les Ruu avaient pour coutume unique de faire asseoir les hommes des autres clans lors des repas partagés.
Quoi qu'il en soit, le cercle comptait douze convives.
et moi occupâmes la place d'honneur. À notre droite, les invités de la ville : Roy, Shilii=Rou, Puratika, Nikola. À notre gauche, dans l'ordre : Rimi=Ruu, Rudo=Ruu, =Ruu, Tour=Din, Yun=Sudra, Marufira=Nahamu. La maison Fa s'était habituée à recevoir beaucoup d'invités, mais la variété des visages ce soir était particulièrement remarquable.
« Alors, je propose de commencer le dîner. Les invités de la ville peuvent commencer selon leurs propres rites. »
La voix d', claire et digne, récitait la formule d'avant repas, et cela me semblait désormais familier.
Nous autres, invités compris, la reprîmes en chœur, et le dîner commença officiellement.
« Ce soir, c'est Roy et Shilii=Rou qui ont dirigé la préparation du repas. Cela peut vous sembler un peu inhabituel, mais goûtez pleinement d'abord. »
« Hé. Même si c'est de la cuisine au giba ? Ça a l'air plutôt intéressant. »
Rudo=Ruu affichait une mine réjouie. Coincée entre lui et , Rimi=Ruu souriait encore plus largement, rayonnante de bonheur.
« C'est Roy et les autres qui ont imaginé les plats, mais Rimi et les autres ont aidé aussi ! Tout le monde, tout le monde, c'est délicieux ! Avec ça, même mon frère Jiza ne trouvera rien à redire, c'est sûr ! »
« C'est drôlement fort. Enfin, Jiza n'avait pas critiqué la cuisine de Shilii=Rou non plus, alors qu'elle n'utilise pas de giba. »
Shilii=Rou, en train de répartir les plats, haussa les épaules, visiblement surpris.
« J'ai souvent entendu cette anecdote, et j'en suis honorée au plus haut point… mais est-ce qu'on en parle encore, plus d'un an après ? »
« Bah, de temps en temps. Pour les autres, peu importe, mais que Jiza loue une cuisine de la ville, ça n'arrive pas souvent. »
Pendant cet échange, =Ruu servait la part de Rudo=Ruu. Celui-ci attrapa son assiette en bois, les yeux brillants.
Le plat principal ce soir comprenait un plat de viande préparé par Shilii=Rou et une friture aux herbes signée Roy. Finalement, la friture avait aussi été retravaillée et servie au dîner.
Deux améliorations : l'huile de friture remplacée par du saindoux de giba, et le ramam de la sauce remplacé par du wachi. Pour la sauce, d'innombrables essais avaient été menés pour atteindre une nouvelle harmonie.
De son côté, Shilii=Rou avait préparé, par une coïncidence amusante, une version arrangée du plat de viande dont Rudo=Ruu venait de parler. Elle avait adapté en plat de giba la viande de gyama servie autrefois au comte Saturus.
À l'origine, ce plat de gyama avait été conçu dans l'espoir de plaire aux gens de Moribe. On s'était demandé si son assaisonnement pouvait être transposé au giba.
Le plat de gyama original consistait en une viande marinée dans du lait de karon pour enlever l'odeur, grillée, puis nappée d'une sauce à base d'herbes.
La viande de giba, saignée, n'ayant pas besoin de démélage, on s'était contenté au début de la saler et d'y frotter des feuilles de pico. Mais même avec la sauce existante, Shilii=Rou n'était pas satisfaite. Nous qui l'avions goûtée, notre impression se limitait à « pas mal ».
Puisque cette sauce avait été élaborée pour le gyama, il fallait la retravailler. D'ordinaire, on pense qu'une sauce réussie s'accorde à la plupart des viandes, mais l'école de Valcas pousse l'harmonie des saveurs si loin que la moindre différence saute aux yeux.
(Enfin, porc, bœuf, poulet, chacun a son assaisonnement idéal. Même une sauce excellente ne peut pas donner le même degré de perfection sur toutes les viandes.)
Moi-même, j'ai toujours déterminé les saveurs de mes plats en ne pensant qu'à l'accord avec le giba. Si on remplace par de la viande de karon ou de kimusu, la plupart des recettes demanderaient des ajustements.
Shilii=Rou a donc multiplié les micro-ajustements. Après tant de retouches, le mot « micro » devient presque superflu. Le résultat final : une sauce entièrement nouvelle, mêlant cinq herbes, du vinaigre de mamālia rouge, de l'huile de reten, du miso et même de l'huile de tau.
À l'époque, le miso n'existait pas, et deux des herbes ont été remplacées par d'autres variétés. Ce n'est qu'ainsi que Shilii=Rou a atteint environ 80 % de satisfaction.
Qui plus est, la viande de giba est finalement aussi marinée dans du lait de karon. Selon Shilii=Rou, la combinaison des composants du lait de karon et des herbes est indispensable à ce plat. On avait essayé d'incorporer le lait de karon dans la sauce, mais le goût souhaité n'était pas au rendez-vous, donc cette piste avait été abandonnée très tôt.
Voilà le fruit des efforts de Shilii=Rou.
Nous avions répété les dégustations, donc ce qui m'intriguait, c'était la réaction d' et de Rudo=Ruu.
Tous deux penchaient la tête, perplexes.
« … Est-ce que le résultat ne vous donne pas satisfaction ? C'est à la demande pressante d' et des autres que je l'ai servi, mais moi non plus je n'en suis pas pleinement convaincue. »
« Non, je trouve ça bon. Hein, ? »
« Oui. Je me demandais même si c'était vraiment l'œuvre d'un cuisinier de la ville-château, tant cela me paraissait inattendu. »
Après cette réplique, plissa les yeux, pensif.
« Cependant… il est vrai que cela porte aussi une saveur qui rappelle la cuisine de la ville-château. En arrière-goût, on perçoit une douceur et une amertume étranges. »
« Ça m'étonne. Chez les Ruu, ma sœur fourre tant d'herbes partout qu'on ne sent pas trop la différence. »
« Oui. Pour trouver la bonne utilisation des herbes de Gerudo, on a servi plein de prototypes au dîner. Mais celui-ci est meilleur que ceux d'alors, non ? »
Malgré les mots de =Ruu, Rudo=Ruu penchait la tête : « Comment dire… »
« Moi, ces différences subtiles, je ne les saisis pas. Enfin, le goût est totalement différent, mais celui d'alors et celui d'aujourd'hui me semblent aussi bons l'un que l'autre. »
Il adressa un sourire franc à Shilii=Rou.
« Bref, ce plat est si bon qu'on croirait qu'il sort des mains d'un kamado-ban de Moribe. Si tu peux faire encore mieux, je veux bien goûter ça aussi. »
« Je vois. Si je n'ai pas déçu, tant mieux. »
Shilii=Rou souffla, soulagée.
Puis Rudo=Ruu goûta la friture de Roy et écarquilla les yeux.
« Celui-là, c'est un giba-katsu sacrément relevé ! Avec cette couleur bizarre qui transparait, je me disais que ce n'était pas un giba-katsu ordinaire. »
« Ah. Mais quand même, ça n'arrive pas à la cheville de vos giba-katsu, non ? »
« Hum… c'est une question difficile. »
Cherchant à cerner son propre ressenti, Rudo=Ruu en fourra un autre morceau dans sa bouche. Au bout du compte, il hocha vigoureusement la tête.
« Celui-ci aussi est bon. Mais si on me demande lequel je préfère, je choisirais quand même le giba-katsu habituel. »
« Moi aussi je pense la même chose. … Toutefois, je le trouve bien meilleur que celui mangé ce matin. »
intervint à son tour, d'un air grave.
« Roy. Est-ce que ce giba-katsu utilise du saindoux de giba, par hasard ? »
« Oui. Grâce à ça, l'arôme a pas mal changé, mais c'est encore insuffisant ? »
« Non. Ce n'est pas que l'arôme manque, mais le goût et le parfum puissants des herbes affaiblissent la saveur du giba. C'est ce qui crée cette légère insatisfaction. … Cela dit, je n'ai pas envie de manger un giba-katsu ordinaire pour autant, donc il a dû devenir nettement meilleur. »
« Je vois. Du coup, il va falloir trouver un assemblage qui mette en valeur le gras du giba. Sinon, à quoi bon l'utiliser ? »
Roy frappa sa paume de son poing, le regard déterminé.
fit « hum » avec une expression dubitative.
« Mais cela vient sans doute de ce que les gens de Moribe affectionnent particulièrement la saveur du giba ? Pour les gens de la ville-château, il n'y aurait pas de plainte, non ? »
« Non. Si on fait cette distinction, on n'avancera pas. La cuisine d' plaît autant à Moribe qu'à la ville-château. Un plat vraiment bon doit sembler délicieux à n'importe qui, où qu'il soit. »
Roy dévoila ses dents blanches dans un sourire.
« Et puis, moi-même je trouve celui-ci bien meilleur que celui du matin. Donc utiliser le gras de giba est la bonne voie. Si une lueur d'espoir apparaît, il n'y a qu'à la creuser à fond. »
« C'est vrai. Alors je prierai pour que ton entraînement porte ses fruits. »
D'un air solennel mais les yeux doux, lui répondit ainsi.
« Toutefois, le saindoux de giba ne se vend pas en ville. Pour le commercialiser, il faudra une nouvelle réunion entre chefs de clan et nobles. »
« Ah. Si on achète du gras de giba sans autorisation, les nobles vont nous gronder. Mais si on nous vend juste les blocs de gras, la transformation, on la fait nous-mêmes. Le vendeur n'a pas de tracas, alors j'espère qu'ils y réfléchiront favorablement. »
« C'est une décision des chefs de clan et des nobles. Tu devrais d'abord en parler au chef de clan Donda=Ruu en passant par =Ruu et les autres. »
Roy acquiesça et se tourna vers =Ruu.
Elle l'accueillit d'un sourire calme.
« Les chefs de clan et les nobles se réunissent tous les deux mois. Si on en parle maintenant, ce sera à temps pour la réunion du mois prochain. »
« Alors, s'il te plaît. Si le gras de giba devient nécessaire pour l'éclairage en ville, on l'alignera sur le prix de l'huile actuelle, donc il n'y aura pas de problème. Pour les gens de Moribe non plus, ce ne sera pas une mauvaise affaire. »
« Oui. Le fait que vous pensiez non seulement à vos intérêts mais aussi à ceux de l'autre partie est tout à fait louable. »
Roy ricana : « Tché. »
« Me faire la leçon par un plus jeune, ça me donne l'impression d'être un gamin. … Bon, bref, compte sur toi. Fais passer le message à ce vieux père effrayant. »
« Oui. Je le transmettrai avec vos paroles. »
« Arrête les mauvaises blagues. … Dis-moi, c'est vraiment une blague, hein ? »
Roy paniqua si soudainement que des rires éclatèrent.
L'atmosphère était encore plus détendue qu pendant la séance d'étude.
« Alors, ensuite, goûtez donc le potage. C'est aussi une création de Roy. »
Sur mon invitation, et Rudo=Ruu prirent docilement leurs bols en bois.
Ce plat était né du désir de Roy d'ajouter une note d'herbes à une crème de potiron. Selon lui, l'idée lui était venue à peu près en même temps que la friture.
À l'origine, Roy voulait y incorporer du piquant, de l'amertume et un parfum sucré. Il avait réfléchi à comment ajouter du piquant sans briser la saveur de la crème, glisser une amertume cachée, et faire ressortir davantage l'arôme sucré du lait de karon.
Sur les avis de =Ruu et des miens, ce « parfum sucré » fut d'abord mis de côté.
Il semblait bien difficile d'harmoniser un parfum sucré avec du piquant, alors nous avions suggéré de le reporter.
Par ailleurs, l'amertume cachée servant à rehausser le goût de base, il fut convenu qu'il fallait d'abord construire ce goût de base.
Le premier thème fut donc : quel piquant accorder à la crème ?
Les feuilles de pico, déjà utilisées dans la crème, semblaient faciles à accorder. Roy utilisait à la base une herbe proche du pico pour le piquant.
Mais cela risquait de ne pas assez différer de la crème existante, et il serait difficile de la qualifier d'originale.
On demanda donc à Roy de faire une crème de base, puis on y testa diverses herbes.
Baies de chitt, feuilles d'ira, fruits de shishi, herbe semblable au cumin, sans compter myamuu, racines de keru, etc. — on combina toutes sortes d'ingrédients piquants pour chercher quelle piquance prendre pour base.
Mais à ce stade, le résultat ne satisfit personne.
Le premier déçu fut Roy lui-même : « Celui-là, mon premier prototype était encore mieux. Le piquant seul n'harmonise pas. L'amertume cachée, c'est ça qui compte pour ce plat. »
Il avait une image précise en tête, et l'impuissance à la concrétiser le rongeait.
C'est là que je pensai au hoboi.
J'avais récemment finalisé une huile pimentée — ra-yu. Elle marie le piquant du chitt sept-épices et le parfum grillé de l'huile de hoboi. Or, je considère ce parfum grillé comme une forme d'amertume.
En versant du ra-yu dans la crème prototype, les yeux de Roy s'illuminèrent.
« C'est ça, le grillé du hoboi ! L'amertume que j'imaginais, c'est peut-être ça ! »
Roy resserra alors son travail sur les baies de chitt et le hoboi, et multiplia les essais.
La version aboutie servie ce soir en est le fruit.
« Hum. C'est… une saveur assez étrange. C'est une crème, mais ça rappelle aussi le tantanmen. »
, après avoir goûté, émit cette impression.
Roy rit comme un gamin pris en flagrant délit de malice.
« En fait, juste avant de mettre la main sur ce plat, j'avais goûté le tantanmen d'. Son goût a peut-être influencé le mien. »
Comme le disent et Roy, ce plat évoque le tantanmen. Ni marinade de mamālia au chitt, ni ra-yu n'entrent dans sa composition, pourtant l'alliance du parfum grillé du hoboi et du piquant franc du chitt, mêlés à la crème, en donne l'illusion.
Les ingrédients sont revenus dans l'huile de hoboi, avec de la poudre de chitt ajoutée à ce stade. Après mijotage, Roy y incorpore sa propre béchamel arrangée, fait encore mijoter, puis termine par du hoboi pilé et de l'huile de hoboi.
Le hoboi pilé apporte une rondeur supplémentaire, le chitt y plante son accent. Il reste de la marge de progression, mais la direction du plat semble fixée. Il conserve les qualités de la crème tout en offrant une saveur inédite.
« Bah, c'est pas mal, non ? Moi, j'ai l'habitude de la crème classique, donc elle me va mieux, mais si je considère ça comme un autre plat, je n'ai rien à redire. »
Rudo=Ruu trancha ainsi. Lui qui adorait la crème orchestrée par sa sœur.
« Au moins, si on le servait en ville-château, je serais impressionné. Parce qu'on le trouve aussi bon que les plats de Moribe. »
« Vraiment ? C'est encourageant. De retour en ville, je vais le retravailler encore. … Ah, putain, le temps manque cruellement. »
Roy grommela, et posa sur lui un regard bienveillant.
« C'est sans doute la preuve que tu mènes une vie comblée. Si ton existence était ennuyeuse, le temps te semblerait infini. »
« Ouais… enfin, savoir où l'on va, c'est une sacrée chance. Moi aussi, un temps, à cause d'eux, j'ai erré dans une impasse. »
« Eux » désignait principalement =Ruu. Submergé par le niveau de sa cuisine et celle de Maimu, Roy avait longtemps ruminé avant de frapper à la porte de l'Étoile d'Argent.
Mais c'est grâce à cette épreuve qu'existe le Roy d'aujourd'hui. Sa voix était claire, et =Ruu l'écoutait avec son sourire habituel.
« Merci à vous deux, et Rudo=Ruu, pour vos avis. Maintenant, profitez des autres plats comme bon vous semble. »
« Ouais. Y a plus l'air d'y avoir de plats inédits. et les autres ne se lancent pas dans de nouvelles recettes ? »
« Non. Mais on a appris pas mal de choses, alors ça se reflétera dans les futurs dîners, non ? »
Ainsi, nous profitâmes librement du reste du dîner.
Hormis les trois plats dirigés par Roy et Shilii=Rou, le menu restait classique. Des accompagnements aux saveurs plus douces. Pour ne pas fatiguer le palais avec tant de plats aux herbes, nous avions prévu salade fraîche de shima et ma-giigo, poïtan grillé généreusement garni de fromage sec, sauté de lard, de nanaru et de champignons type Buna.
Les discussions culinaires ayant été menées à fond pendant la séance d'étude, il convenait maintenant de savourer le repas entre propos anodins. Tour=Din, Nikola, Shilii=Rou et d'autres ont tendance à se faire discrets en grand groupe, mais moi, Yun=Sudra, Rimi=Ruu et les autres comblions les silences. Il en allait de même pour notre cheffe de famille bien-aimée. Ce dîner à douze avançant avec une chaleur et une animation à la hauteur de l'assemblée.
« Au fait, Yumi voulait goûter la cuisine de Shilii=Rou. La prochaine fois, j'aimerais bien l'inviter. »
Sur ce sujet lancé par moi, Shilii=Rou cligna des yeux, surprise.
« Euh ? Pourquoi elle voudrait goûter ma cuisine ? Elle s'intéresse à la cuisine de la ville-château ? »
« Pas à la ville-château, à Shilii=Rou elle-même. En fait, elle voulait venir aujourd'hui aussi, mais comme c'était la première séance d'étude commune, j'ai jugé préférable de limiter les spectateurs et j'ai décliné. »
« Ah, c'est ça… Je ne vois pas pourquoi elle s'accrocherait à ma cuisine… »
Shilii=Rou semblait bizarrement embarrassée.
Roy, à côté, la fixa d'un œil louche.
« Qu'est-ce qui t'arrête ? Yumi, c'est cette fille aguichante de la ville-relais, non ? Aux festivités, elle t'a pas mal dragué, non ? Pour te remercier, tu pourrais bien lui cuisiner un truc. »
« Je n'ai aucun souvenir m'être fait soigner par cette personne. »
« Attends… d'ailleurs, tu as dit un jour que si un plat est vraiment bon, il satisfait aussi bien un étranger qu'un habitant de la ville-relais. C'était pas pour Yumi, ce discours ? »
Shilii=Rou pâlit, attrapa le bras de Roy et se mit à le secouer violemment.
« De quoi parlez-vous ? Je ne vous ai jamais tenu de tels propos ! »
« Si, tu l'as dit avec passion. … Ah, c'était quand tu buvais avec Bozuru ? Tu t'es effondrée saoule juste après, tu as dû zapper. »
Shilii=Ruu rougit, pâlit, perdit la parole.
Roy afficha un sourire vicieux.
« Tu t'emballais comme ça, je me disais que tu voulais absolument qu'une personne précise goûte ta cuisine. C'était elle, cette fille. »
« N-n-non ! Je vous prie de ne pas proférer de spéculations sans fondement ! »
pencha la bouche vers mon oreille et murmura : « Mensonge. »
Eh bien, le mensonge est un péché chez les Moribe, mais un mensonge par pudeur n'est pas un grand crime. ne semblait pas non plus vouloir blâmer Shilii=Rou pour sa franchise.
« … Roy, Shilii=Rou. J'ai une proposition à formuler. »
=Ruu intervint soudain, le visage sérieux.
« Ce n'est encore qu'une idée de ma part… mais pour la prochaine fête des Ruu, ne pourriez-vous pas, tous les deux, en préparer la cuisine ? »
« La fête ? C'est une proposition bien soudaine. »
« Oui. C'est une réflexion née de cette journée. Je n'ai pas encore l'aval du chef de clan, alors prenez-le comme une simple suggestion. »
L'affaire semblant complexe, les autres, qui bavardaient, se turent pour écouter =Ruu.
« En fait, une fois la saison des pluies terminée, la fête des moissons du clan Ruu est prévue. On discute d'y inviter des gens de la ville. »
« Hein ? La fête des moissons, c'est une célébration du clan, donc on évite d'inviter des extérieurs, non ? »
« Oui. Mais récemment, de nombreuses fêtes des moissons ont accueilli des citadins. Roy et les autres ont été conviés à celles de six clans, dont les Fa. Jusqu'à la fête des Zaza, qui respectent les vieilles coutumes, a fini par accepter des invités… On a estimé que les Ruu ne devaient pas rester les seuls à refuser obstinément. »
=Ruu adoucit son expression et désigna sa cadette, assise un peu plus loin.
« Le déclencheur, c'est Rimi. Son amie Tara voulait à nouveau fêter l'anniversaire de la doyenne Jiba, mais cette année ça tombe pendant la saison des pluies, impossible de tenir la fête. Rimi a donc proposé de l'inviter à la fête des moissons. »
Rimi=Ruu gratta le bout de son petit nez en riant : « Ehehe. »
« La fête des moissons est bien une célébration du clan. Mais la laisser voir par des invités n'est pas forcément mauvais… Plusieurs voix se sont élevées pour l'approuver. Moi aussi, j'en suis. Mon père, le chef de clan Donda, a réuni les chefs de famille de la parenté et la discussion a abouti à essayer d'inviter des gens à la prochaine fête. »
« Hein. Si on nous invite, c'est drôlement sympa. »
« Oui. Pour l'instant, on prévoit de convier ceux avec qui nous avons tissé des liens lors des fêtes d'amitié. Donc les noms de Roy, Shilii=Rou et Bozuru sont sur la liste. »
« Et du coup, t'as eu l'idée de nous faire cuisiner, aujourd'hui ? »
« Oui. Autrefois, a lui aussi préparé le repas de fête, ce qui a resserré les liens avec le clan Ruu. Si Roy et les autres cuisinent pour les gens de Moribe, je pense qu'on pourra partager la même joie. »
Roy devint aussi sérieux que =Ruu et murmura : « Je vois. »
« On a été invités plusieurs fois aux fêtes des Ruu, mais ce n'est pas tout le clan qui y assiste, hein ? »
« Oui. Grâce aux chiens de chasse, moins de gens meurent, et on estime le clan à environ cent trente personnes. De plus, la fête des moissons réunissant tout le clan ne se tenait qu'une fois tous les trois ans, mais comme elles sont devenues bisannuelles et que les charrettes facilitent les déplacements, on envisage désormais de rassembler tout le clan à chaque fois. »
« Cent trente. C'est du monde. Se faire juger par tout ce monde… ça me fout la frousse, putain. »
En disant cela, Roy afficha un sourire féroce.
« Ça fait flipper, mais un boulot aussi motivant, ça ne court pas les rues. C'est entendu. Si le chef de clan donne son accord, je veux bien tenir les fourneaux. »
« Merci. … Et Shilii=Rou, qu'en pensez-vous ? Yumi et Teria=Masu seront sûrement invitées aussi. »
« L'affaire de Yumi mis à part, j'accepte volontiers. Ma seule inquiétude, c'est de savoir si on arrivera à tout gérer à deux. »
« Dans ce cas, les femmes du clan prêteront main-forte. Ce qui ne fera que renforcer les liens. »
=Ruu éclata d'un large sourire sincère.
« Merci d'avoir accueilli ma proposition égoïste. Je ferai de mon mieux pour convaincre mon père et mes frères, alors comptez sur moi. »
« C'est moi qui te remercie pour cette proposition réjouissante. Si ça se concrétise, je me démènerai pour que les gens de Moribe en soient ravis. »
L'affaire fut ainsi conclue.
Alors que je soufflais face à ce développement inattendu, Rimi=Ruu tira le bras d'.
« Dis, dis, bien sûr que ce jour-là, et viendront aussi ? »
« Hum ? La discussion portait sur l'invitation de citadins, non ? »
« Mais mais ! et les autres venaient avant aux fêtes des moissons ! Jiza n'aimait pas que les épreuves de force, pas votre présence ! Jiza lui-même est invité chez plein d'autres clans, il ne peut pas dire de ne pas inviter et les autres ! »
esquissa un sourire aux coins des yeux et posa doucement la main sur la tête de Rimi=Ruu.
« Nous ne pouvons pas nous inviter nous-mêmes à une fête où l'on ne nous a pas conviés. Si les Ruu nous envoient une invitation, nous viendrons avec joie. »
« Compris ! Alors je vais en parler à papa Donda et à mon frère Jiza ! »
Ici aussi, l'affaire sembla réglée.
Il restait encore une quinzaine de jours avant la fin de la saison des pluies, mais une grande réjouissance de plus s'annonçait.
(Quand même, faire cuisiner Roy et les autres pour la fête… =Ruu a eu une idée sacrément audacieuse.)
Je le pensai, mais à ce compte-là, moi-même, peu après m'être installé à Moribe, j'ai été chargé de superviser le banquet de noces. Avec le recul, c'était déjà une remise en cause radicale des coutumes de Moribe.
Pourtant, cette proposition-ci n'en est pas moins un événement significatif pour Moribe.
On ne sait pas encore si le chef de clan Donda=Ruu l'acceptera, mais =Ruu n'a pas lancé ça par simple curiosité. Ce que sa fille chérie a pensé en le proposant, ce Donda=Ruu l'écoutera posément, j'en suis certain.