J'abandonne mon poste de chancelière !
Pour le dire autrement : « La chancelière Zos Saira démissionne, paraît-il » !
Parce que franchement, je ne crois pas une seconde pouvoir concilier l'éducation d'un enfant et la charge de chancelière !
Le poste de chancelière est une charge écrasante, ça va de soi !
Et l'éducation d'un enfant est tout aussi harassante !
J'ai vu Platy, Puffer et les autres lutter avec leurs bambins, alors je sais de quoi je parle !
Il faut choisir l'un ou l'autre, et si je dois choisir, c'est naturellement mon enfant que je retiendrai !
C'est mal ?
Il va de soi que son propre foyer prime sur autrui !
Donc je laisse la place de chancelière à quelqu'un d'autre !
Le royaume des sirènes ne manque pas de talents, et même sans m'égaler, il doit bien y avoir deux ou trois gaillards capables d'assumer la charge sans vagues !
Je leur confie le poste !
On peut remplacer une chancelière, mais la mère de l'enfant que je porte, moi, je suis la seule !
Pourtant, sitôt la démission annoncée, une résistance à la hauteur est prévisible.
D'abord et avant tout, l'actuelle reine des sirènes, Puffer.
Elle et moi, on a un autre lien : je lui ai personnellement inculqué les rudiments de la magie pharmaceutique.
Outre la relation ministre-reine, suzeraine-vassale.
Avoir son maître à un poste clé du pouvoir, c'un appui de poids.
Puffer est issue du peuple, pourtant elle se tient aux côtés du roi au sommet de la nation.
D'ordinaire, on asseoit sa position par la noblesse de sa naissance, mais Puffer, elle, a fait de sa propre compétence son unique recours.
Surnommée « la Sorcière du Froid Glacial », son talent est le premier du royaume, et elle inspire une crainte amplement justifiée.
C'est aussi parce que je l'ai forgée sans merci.
Qu'un tel maître féroce occupe le poste de chancelière, c'était pour elle une seconde assise.
Pour une reine, avoir un lien personnel avec la chancelière n'est que bénéfique.
Donc Puffer s'opposera farouchement à mon départ.
Croyez-vous qu'elle l'acceptera en pensant à mon bonheur ?
Un disciple à moi n'aurait pas cette mièvrerie !
Moi non plus, je ne pense qu'à ma peau ! Qu'elle râle tant qu'elle veut, je démissionnerai !
« Moi aussi, je coopère ! Unissons nos forces pour obtenir notre licenciement ! Objectif : femme au foyer à temps plein ! »
Pour une fois, Carp est de bon secours !
Rappelez-vous, on se connaît depuis des décennies. Quand j'étais encore une gamine, on s'est déchirées pour l'hégémonie du bidonville, elle était ma rivale.
À l'époque, elle n'avait rien à m'envier comme chef de bande, et la voilà devenue, en vieillissant, une mère éducatrice raidie, c'est fou comme le temps file.
Mais même telle qu'elle est, c'est une alliée fiable maintenant.
L'aplomb et la verve qu'elle a forgés en maternant des garnements indomptables seront l'arme suprême pour faire passer ma demande de démission.
Direction le palais des sirènes, la salle d'audience.
Puisqu'il s'agit de la démission de la chancelière, c'est à mon supérieur direct… le roi des sirènes qu'il faut s'adresser, c'est la procédure.
Le roi Arowana actuel, c'est l'époux de Puffer que j'ai élevée de mes mains, donc je l'ai un peu en affection comme un fils, mais il y a un autre lien entre lui et moi.
Il est le fils biologique de celle que je redoute le plus au monde… !
Mais pour l'instant, ça n'a rien à voir !
La relation est strictement suzeraine-vassale, on s'affronte sur ce terrain seulement !
Et quand on a claqué la porte de la salle d'audience pour y entrer, Carp et moi…
On n'a pas trouvé le roi des sirènes, mais une femme élégante, tout à fait différente.
« Zos-chan, Carp-chan, bienvenue. »
« SŒUR SHIRÃÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂÂ ! »
Shirã Canna, l'ancienne reine des sirènes !!
Cette personne est, pour moi et Carp, l'objet de terreur numéro un au monde !!
Elle remplit à elle seule le Total Fear (somme de la peur) !!
« Qu-qu-qu-qu-qu-qu-quoi ? Pourquoi sœur Shirã est-elle ici ? »
« Voyons, Puffer-chan attend son deuxième enfant, n'est-ce pas ? Du coup, Arowana-chan s'inquiétait pour sa jeune épouse et voulait rester auprès d'elle, alors j'ai accepté de présider l'audience à sa place. L'excès de protection paternelle, c'est de famille. »
La mère d'Arowana, sœur Shirã, est donc l'épouse de l'ancien roi des sirènes, Nagas !
Même retraitée, elle conserve une influence occulte sur le palais, et il n'est pas impossible qu'elle apparaisse à l'audience, mais… !
« Haa, moi aussi, ça fait un bail que j'ai pas été enceinte et le corps est lourd… Enfin, nous, on est à la retraite et nos maris sont toujours là, alors pour aujourd'hui, c'est permis, non ? »
« Haa, félicitations pour votre grossesse… »
« Zos-chan aussi, hein. Contrairement à moi qui en suis à je ne sais plus quel numéro, vous deux, c'est votre premier. C'est d'autant plus réjouissant. »
« M-E-R-C-I… »
C'est mauvais, très mauvais !
Si sœur Shirã a devancé l'appel, ça veut dire qu'elle a percé tous mes desseins !
Je n'oublierai jamais : à l'époque des voyous, elle a tordu Carp et moi en moins d'une seconde pour nous faire ses subordonnées de force.
La sœur Shirã d'alors était une fusion finale de démon et de diable, on ne pouvait pas broncher.
Si on avait résisté, on serait mortes sur le coup, j'en suis convaincue encore aujourd'hui.
Maintenant, après grossesses, accouchements, élevages, elle s'est bien arrondie.
Mais le traumatisme gravé dans ma période la plus sensible ne s'effacera jamais de ma vie !
C'est pareil pour Carp, qui tremble de tout son corps depuis tout à l'heure.
Moi aussi, d'ailleurs !
« …… Du coup, quelle urgence vous amène à demander une audience, Zos-chan ? »
« Sœur, c'est… »
« Tu vas devoir concilier chancelière et accouchement désormais, tu n'as pas une minute à perdre pour glander. »
C'est bien ce que je craignais !!
Cette personne n'a pas l'once d'une intention de me laisser partir !
Dès ma nomination, son unique mot a pesé lourd.
Si Puffer et le roi Arowana s'étaient contentés de supplier, j'aurais pu filer in extremis, mais face à l'exigence de sœur Shirã, mon corps refuse d'obéir !
« S… sœur Shirã, non, ancienne reine Shirã, je souhaite vous soumettre… »
« Quelle distance ! Parlons franchement, comme au bon vieux temps. »
« Guhaa !! »
Impossible ! La pression est telle que je vais cracher du sang !
Pourtant, je dois tenir ! Pour mon enfant, pour Oakbo, pour bâtir notre doux foyer, je dois résister même à sœur Shirã !
« Enfin, assumer la charge de chancelière en parallèle de l'accouchement et de l'éducation est impossible. Je sollicite votre permission de démissionner pour me consacrer au foyer. »
« Mais c'est simple. Il suffit que Zos-chan travaille cinq fois plus qu'avant. »
« Environnement noir !! »
C'est foutu, sa devise depuis toujours, « l'impossible est le mot des menteurs », ne s'applique qu'à moi.
Combien de fois m'a-t-elle poussée au-delà de l'extrême ?
Mais cette fois, je ne reculerai pas.
Je ne suis pas venue sans plan. Mon atout de secours, préparé au cas où, va enfin servir !!
« Hé hé, maman et Zos-chi, vous manquez de tenue. »
« Ara, Platy-chan, tu rentrais au pays ? »
« Je ne suis que l'accompagnatrice. La vedette, c'est elle. »
En disant ça, Platy dépose l'enfant qu'elle tenait contre sa poitrine.
Cet enfant, c'est… !
« Kyaaaaa !! Junior-chan en visite ? Il est encore plus mignon aujourd'hui ! »
Junior du Saint, pour sœur Shirã, c'est son premier petit-fils !!
Elle le chérit à en fondre, c'est terrifiant !
Jamais je n'ai vu sœur Shirã faire une telle face de délice ! Ça glace le sang !
« …… »
« Ara ? Junior-chan, qu'y a-t-il ? »
« Méchante grand-mère, je t'aime pas. »
« Gwa-haaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa !! »
Ça y est !!
L'attaque « je t'aime pas » du petit-fils chéri !!
Même sœur Shirã, qui a once fait du monde son ennemi, ne peut pas encaisser ça !!
« Guho, Zos-chan, t'es forte. Préparer un coup pareil… C'est peut-être la première fois que tu me prends de vitesse. »
« C'est la preuve que je tiens à ce qui compte. Ma vie, ma famille… »
« Une Zos-chan qui se la jouait hors-la-loi, si investie dans son foyer… C'est une belle croissance. En tant qu'ancienne grande sœur, j'ai envie de te soutenir. »
Soutenir ? Alors… !!
« Néanmoins, la démission est refusée. Honnêtement, même sans l'argument de l'appui pour Puffer-chan, tu es une fonctionnaire d'élite, on ne peut pas se passer de toi. Arowana-chan est encore jeune, sans ton étayage, ce ne serait plus solide. »
« Eeeeeeeeeh !! »
« C'est comme le roi démon qui ne peut pas se passer de Lord Lukif Fokare. Trois mois de congé maternité, j'accepte. Arowana-chan doit aussi montrer qu'il peut se débrouiller seul à ce niveau. »
Guoooo… !
Mais bon, avoir obtenu ne serait-ce qu'un congé, c'est déjà ça… !
« Et puis, Carp-chan. »
« Haaaaai !! »
« J'ai un message de la Mermaid Witch Academia. Congé maternité ou démission, c'est comme tu veux. »
« Si facilement !? »
Hey, prof compétente, pas l'ombre d'un regret.
« Tu n'as assuré aucun cours à l'école principale depuis des années de toute façon. Autant dire que tu n'y étais pas. Pour regagner la confiance, retourne-y un moment. »
« M-moi aussi, je veux mon congé… »
« Tu bosseras jusqu'au bout. Si toi tu ne tiens pas bon, comment l'enfant qui naîtra pourra-t-il te prendre pour modèle ? »
Engueulée, c'est bien fait, gyahahaha.