Une joyeuse célébration de Shichi-Go-San.
L'ambiance tourne soudain à l'orage.
« Attendez un peu. »
La suivante à entrer en lice est Lamp Eye, la « Sorcière des Flammes Infernales ».
Épouse de Hendler-kun, redouté comme le « Bras droit du Roi Triton », elle reste à ce jour la femme la plus portée sur les arts martiaux du Royaume des Tritons.
Bien qu'elle figure elle aussi parmi les Six Sorcières, elle est, sur le plan hiérarchique, inférieure à l'ancienne princesse Triton Platy, devenue l'actuelle reine Triton Puffa, mais elle ne cède pas d'un pouce sur le plan de l'énergie.
« Si l'on parle de talent, ma fille Half Moon est sans conteste la première ? Née de Hendler-sama, issu de la lignée guerrière réputée des Betta, et de moi-même, célébrée comme la meilleure garde rapprochée de l'histoire des Tritons. Inutile de dire que son don pour le combat est garanti, et si elle a en plus hérité de la sagacité de Hendler-sama, elle est absolument parfaite ! »
« C'est pas parce qu'elle est forte en bagarre qu'il faut se la péter ! Notre Junior et notre Norito, eux, portent le sang du Saint ! Du Saint, je vous dis ! Grâce à ça, ils dégagent déjà un parfum de sainteté à leur jeune âge… »
Le champ de bataille se met à bourdonner sous l'effet de la guerre des parents gagas.
Je comprends bien. Chaque parent trouve son enfant adorable.
Mais de là à dire qu'il est supérieur à celui des autres…
C'est sûr, je comprends. Tout le monde pense que son propre enfant est le numéro un.
Mais mieux que le numéro un, il y a l'unique.
Pour les humains, l'important n'est-il pas de se reconnaître mutuellement que l'enfant de l'autre est le numéro un ?
Si ce genre de bon sens passait, personne ne ferait le métier de sorcière.
Trois des six femmes qu'on appelait jadis les « Six Grandes Sorcières de la Frénésie » et qu'on craignait, se lancent des étincelles pour vanter leurs progénitures, alors qu'elles sont célibataires.
« Ohohoho… hé, Puffa. C'est bien d'aimer ton enfant, mais tu t'emballes un peu trop !? »
Arowana-san, le mari de Puffa, tente péniblement d'intervenir…
« Taisez-vous, cher époux !! Ces deux-là sont des Tritons, donc des sujets du Roi Triton ! Il faut bien marquer la distinction entre le haut et le bas ! »
« Haaai !? »
Hendler-kun essaie, lui aussi, de calmer doucement sa femme.
« Dis, Lamp Eye… L'adversaire, c'est quand même la reine et la sœur du roi en titre, sans compter les égards dus au souverain… »
« Hendler-sama, veuillez m'excuser. Une mère a des combats où elle ne peut pas reculer. »
« Haï… »
Hendler-kun s'efface sans résistance, sans doute parce que, malgré son ton calme, Lamp Eye dégageait une pression intense.
Belle bande de maris pathétiques, aucun n'est capable de rappeler sa femme à l'ordre.
… Et moi ?
Est-ce que je ne peux pas arrêter Platy, moi ?
Forcément que non, une chose pareille !
Bon, moi j'ai quand même une carte maîtresse dans ma manche : Junior, le roi du punchline, alors je m'inquiète pas trop.
Il a même dépassé le coup du natto de Horkosfon qui a fait fureur un temps, et c'est maintenant lui qui décroche le plus souvent le gag final à la ferme.
Le moment venu, il suffira de le lancer sur le terrain pour que tout rentre dans l'ordre.
C'est ce que je pensais, tout tranquille, quand Veil a surgi on ne sait d'où.
« Haa… Quel spectacle pitoyable. Des humains qui se chamaillent pour des différences de capacité qui tiennent de l'erreur d'arrondi… C'est mauvais pour l'éducation de Junior, ça. »
Veil, qui adore Junior depuis longtemps.
Elle l'enlève dans ses bras et, soit par la force du dragon, soit je ne sais quoi, elle voltige en gardant sa forme humanoïde.
« Je vais emmener Junior jouer un peu par là. Je reviendrai quand le bordel sera calmé. »
« Uwaaaaaaaah !? Attendez-moi eeeeeeeh !? »
Notre atout maître ! L'arme fatale de la maison qui part en vrilloooooon !?
… Mince, plus aucun recours.
Nous, pauvres impuissants, n'avons plus aucun moyen d'apaiser ces épouses déchaînées.
… Attendez ?
Œil pour œil, dent pour dent, épouse pour épouse !
Heureusement, il y a encore ici des femmes qu'on peut appeler « épouses ».
La reine démon Astaroth-san et Grashara-san !
Celles qui s'écharpent en ce moment, c'est dans le cercle des Tritons ! Si des reines démons d'une autre race viennent les reprendre de haut, même elles devraient prendre conscience de leur propre laideur !
Allez-y, Astaroth-san, Grashara-san !!
« Notre Belzebia est plus mignonne ! »
« Mais non, ma Marine est absolument plus mignonne ! »
Raté !!
Eux aussi, de leur côté, sont en plein débat passionné sur la mignonnerie de leur fille.
« Pour moi qui suis leur père, toutes les deux sont d'une mignonnerie à se damner, ceci dit… »
Le Roi Démon le dit en regardant loin.
Mais bon, ces deux-là sont la première et la deuxième reine démon, partageant le même mari.
La polygamie va de pair avec la royauté, mais on peut dire qu'elles ont encore plus de raisons de se quereller que les épouses Tritons.
Surtout que toutes les deux, avant d'entrer dans le harem comme reines démons, occupaient le poste de Quatre Rois Célestes de l'Armée Démoniaque.
Elles étaient rivales, en compétition pour les mérites, donc il paraît que les étincelles volent souvent encore maintenant qu'elles sont casées.
« Notre Marine, elle a sept ans à peine et elle manie déjà une massue en acier ! Elle a de l'avenir, bordel ! »
« À quoi sert une force brute pareille pour une princesse démon ? Une fille du Roi si élégant doit acquérir les manières d'une lady et l'étiquette à table ! »
« C'est parce que tu dis ce genre de trucs qu'on te marchait sur les pieds depuis l'époque des Quatre Rois Célestes ! »
« On ne marchait pas sur mes pieds ! »
Les deux reines démons montent encore d'un cran.
Une âme courageuse s'interpose dans leur affrontement.
« Maman, se battre c'est mal. »
« Gugogogogogogogo !? »
C'est rien moins que leur fille à elles, Marine-chan.
Et dans ses bras, elle porte un bébé encore plus jeune.
La deuxième princesse démon Belzebia-chan, née d'Astaroth-san. Elles sont demi-sœurs.
« Les reines mères, soyez amies. »
« Gugagagagagagaga ! Compris, compris ! Ça fait mal, ça fait mal, ça fait mal ! »
Pourquoi ces cris ? Parce que Marine-chan a attrapé le bras de sa mère biologique et le lui tord.
De son bras gauche, elle tient sa demi-sœur, de son droit, elle tord le bras de sa vraie mère.
Vraiment digne de porter le sang du Roi Démon et de Grashara-san… faut-il dire, sa nature de type puissance fait penser à cette autre princesse amateur de haricots et adepte de la force brute.
Devant l'attitude de leur fille aînée, la première reine démon prend une voix de chatte…
« Marine-chan est si futée ! On dirait pas qu'elle a le sang de cette gorille ! Elle pourra se marier sans souci chez n'importe quel grand noble ! »
« Celle qui pose problème, c'est maman. »
« Pardonnez-moi ! »
Elle est sévère non seulement avec sa mère, mais aussi avec sa belle-mère.
Marine-chan… Je ne l'avais pas vue depuis un moment, je ne savais pas qu'elle avait grandi en fille aussi solide !
« Quand Belzebia-chan sera plus grande, elle sera consternée de voir ces deux-là se disputer ! Si la cour est en mauvais termes, le pays le devient aussi, Mamon-san et Lucifercale-sama l'ont dit ! Ayez conscience de votre rôle de reines démons et comportez-vous ! »
« « Haï ! » »
Une fille qui gronde ses mères… !?
Je me dis que si nos femmes voyaient cette scène, elles prendraient conscience de leur propre bassesse et rangeraient leurs lances…
Mais non !!
« C'est pour ça que NOTRE enfant est le meilleur ! Obéissez à la décision de la princesse Triton ! »
« C'est pour ça que MOI je suis l'actuelle reine Triton ! Connaissez votre place, bon sang ! »
« Permettez-moi de dire que ce qui distingue les gens, ce n'est pas le rang, mais l'état d'esprit. »
Elles n'ont absolument rien ressenti.
Pathétiques.
« Hum, hum… la confusion est totale. »
Se retrouver sous le regard du dieu Sugawara no Michizane dans un tel spectacle, c'est honteux.
« En toute époque, en tout monde, les femmes sont implacables. Cela me rappelle Hojo Masako. »
Hojo Masako, elle est née trois cents ans après toi, non ?
Tu la connais vraiment ?
Enfin, puisqu'il veille sur l'humanité depuis si longtemps, Michizane-kô doit bien avoir une idée pour débloquer la situation !
Au secours !
Avec tout ce vécu, il doit bien trouver une parade !?
« Eh bien, par acquit de conscience… mesdemoiselles. »
Il s'enfonce dans la barrière qu'ont formée les trois sorcières, Michizane-kô est fort !
Et cette prestance divine qui lui permet de les appeler « mesdemoiselles ».
« Se disputer pour savoir qui est la première n'a aucun sens. On dit bien "Les orgueilleux ne durent pas". Prospérité et déclin, quel que soit le sommet atteint, le moment de vieillir et de s'effondrer arrive inévitablement. »
Et il prêche avec gravité.
« Pour preuve… moi qui ai atteint les plus hauts honneurs à la capitale, j'ai fini par être exilé. »
« « "…………" » »
Les trois sorcières, entendant ça, prennent une mine sérieuse…
« C'est vrai… on s'est trop focalisées sur l'immédiat… »
« L'important, c'est de vivre ensemble en bonne entente… »
« Nous avons été légères… »
C'est vrai, les paroles nées de l'expérience ont un poids différent.
Oui, au lieu de se demander qui est le meilleur, réjouissons-nous que les enfants aient pu accueillir cette journée en pleine santé.
C'est ça, le sens du Shichi-Go-San.
Nous le rappeler, c'est bien le dieu Sugawara no Michizane.
Le dieu qui préside au Shichi-Go-San, quoi.
Hein ? C'est pas ça ?