Je suis Ritesues, de la race humaine, de retour de la ferme.
Quand je suis revenu au manoir que je servais autrefois, je l'ai trouvé en ruine.
Le choc !
C'en était au point de mériter le nom de ruines, de manoir hanté, mais malgré tout, des gens y vivaient encore.
À commencer par le maître d'hôtel Bilard, rencontré dès le perron, les domestiques dispersés ça et là dans le manoir accoururent les uns après les autres.
« Ritesues ! C'est bien Ritesues, non ?! »
« Quoi, t'es encore en vie, toi ?! »
« T'as grandi, t'es devenu un si bel homme, hoooooo ! »
Tous ceux qui se rassemblaient étaient des visages connus.
Autrefois, quand je servais le seigneur, c'étaient mes collègues domestiques qui travaillaient avec moi dans ce manoir.
« Le jardinier Rege, Madame Friade, le chef cuisinier Shindenne !? »
Tous m'avaient choyé quand j'étais petit, rien que des gens bien.
Mais tous avaient maigri au point d'être méconnaissables.
Tout comme ce manoir en ruine, ils étaient ternis, décolorés par le vent et la pluie.
« Ça fait longtemps, tout le monde… Mais comment en êtes-vous arrivés là ? »
D'ailleurs, le manoir du seigneur aurait dû abriter bien plus de domestiques.
Des pages et des servantes de mon âge, qui le faisaient vivre à l'époque.
« … À présent, il n'y a plus que nous dans ce manoir. Tous les autres sont partis. »
« Hein ? »
Le maître d'hôtel prit la parole pour expliquer, mais sa voix était pleine d'amertume et de regret.
« Ce manoir n'a plus les moyens d'employer beaucoup de domestiques. On a fait partir les jeunes en priorité, pour qu'ils trouvent du travail ailleurs… »
« On ne peut pas laisser l'avenir de jeunes gens pourrir dans un lieu pareil. Suffit que nous, les vieux, partagions le sort de ce manoir qui s'effondre. »
Un peu… !? Attendez un peu… !?
Qu'est-ce qui s'est passé ?
Quelques années à peine avant que je ne parte en apprentissage à la ferme, c'était un manoir respectable.
Pas fastueux, mais d'une propreté et d'une noblesse dont on pouvait être fier face aux autres fiefs.
Les domestiques formaient un groupe de professionnels bien disciplinés.
Et pourtant… ce changement radical est trop triste !?
« C'est inévitable ! Quels que soient les efforts des domestiques, avec un seigneur incompétent au-dessus, on ne peut rien faire. Ces dernières années me l'ont fait douloureusement comprendre… »
« Quel idiot ?! Le seigneur n'est pas incompétent ! »
Il m'a recueilli quand on m'a mis à la porte, m'a aimé et élevé comme son propre fils !
Si incompétence il y a, ce n'est que calomnie, et qui que ce soit qui l'émet, je ne le pardonnerai pas !
« Non… Ce n'est pas ça, Ritesues ! … Toi qui rentres aujourd'hui, tu ne peux pas savoir, mais… Celui que tu respectais tant n'est plus le seigneur… »
« Hein !? »
« Celui qui tient ce fief à présent, c'est le fils idiot, Sardakees ! … Depuis qu'il a pris la place de seigneur, notre fief se dégrade à toute vitesse, au bord de l'effondrement ! … C'est une situation sans issue ! »
…………
Ensuite, on me guida à l'intérieur du manoir, jusqu'à l'annexe détachée.
C'est là que se trouvait le seigneur… non, l'ancien seigneur désormais.
« Ritesues… !? C'est toi, Ritesues ?! Tu es en vie ?! »
« Seigneur ! »
Je cours vers mon bienfaiteur alité.
À l'annonce de la succession, l'idée la plus noire m'a traversé l'esprit un instant.
C'est pourquoi, le voir… non, voir l'ancien seigneur sain et sauf me remplit de soulagement.
Pourtant, le voir cloué au lit, incapable de se lever, montre qu'il est bien malade…
« Quel vieillard gâteux je suis ! … Juste après ton départ, ma santé s'est brutalement détériorée. Je ne peux plus quitter mon lit, je ne peux plus remplir mes devoirs de seigneur… »
« C'est pour ça qu'il y a eu succession !? »
Au fils Sardakees… !?
Le fils du seigneur, Sardakees, était un gamin égoïste et allergique à l'étude, à peine croyable comme enfant de ce seigneur si attentionné.
Il n'avait jamais fait le moindre effort pour se préparer à devenir seigneur, pourtant il pensait que c'était tout naturel qu'il le devienne.
Il traitait les domestiques comme des esclaves, et moi aussi j'en avais bavé quand je servais ici.
« Je pensais que mon fils étudiait sérieusement, qu'il se préparait corps et âme à devenir seigneur à tout moment. Mais ce n'était que les apparences, il n'avait pas le moindre bout de cœur pour chérir les gens du fief. »
« Dès qu'il est devenu seigneur, Sardakees a augmenté les impôts, et loin de redistribuer l'argent au peuple, il ne l'utilise que pour ses plaisirs personnels. C'est le seigneur tyran type. »
C'est le pire scénario imaginable qui s'est réalisé… !?
Déjà avant mon départ en apprentissage, ses frasques posaient problème, mais le maître d'hôtel et les autres devaient le rééduquer.
L'état de santé de l'ancien seigneur en a décidé autrement.
Une fois le pouvoir en main, Sardakees a viré tous les subordonnés qui lui déplaisaient, et au final il n'est resté que des domestiques âgés et ce manoir qui pourrit faute de budget pour les réparations… !?
« Et Sardakees ? L'intéressé, il est où, pendant que son manoir pourrit ? »
« Dans une ville du fief voisin… il y a un gros quartier de plaisirs, parait qu'il s'y amuse follement. Avec l'argent pressuré sur les gens du fief. »
Une colère bouillante me monte à la tête.
Il n'assume pas ses responsabilités de seigneur, mais il profite de la richesse et du pouvoir du titre ?
C'est quoi la différence avec l'Église avant qu'elle ne soit écrasée par l'armée du Roi des Démons ?
Les seigneurs du Royaume des Hommes, eux, compensent l'incompétence de la famille royale et de l'Église en travaillant sérieusement pour soutenir le peuple, c'était leur réputation.
Et lui seul la salit.
C'est une insulte et une nuisance pour tous les seigneurs du Royaume des Hommes.
« … Non »
Avant même ça, c'est contre moi que la colère monte.
L'apprentissage à la ferme était dur mais agréable.
Le Saint, le Maître, tous les autres étaient de braves gens, et j'ai pu m'y améliorer avec passion.
Mais j'ai trop pris mon pied dans cet agrément, au point de ne pas remarquer la situation dramatique de ce lieu qui devrait être mon foyer… !?
À quoi bon avoir grandi alors !?
Suis-je un idiot !?
Mon cerveau se remplit d'injures contre moi-même.
« … Pardon de vous avoir causé tant de peine. »
Je m'agenouille, me tenant au chevet de mon maître.
« Je sais que je suis déplacé d'intervenir maintenant après avoir été absent au pire moment, mais maintenant que je suis de retour, je travaillerai de toutes mes forces pour ce fief. Je remettrai ce manoir en ruine en état, vous verrez. »
« Oh, Ritesues !? »
L'ancien seigneur, cloué au lit, pleure en serrant ma main.
Je suis surpris, moi-même, de trouver la main de mon maître bien plus petite que je ne l'imaginais.
Je le sers depuis l'enfance, mais était-elle si petite autrefois ?
Non, ce n'est pas le moment de s'apitoyer, Ritesues.
Il faut rattraper le retard de ma longue absence.
Le fils idiot Sardakees, je réglerai son compte plus tard…
Mais d'abord, la priorité, c'est de réparer ce manoir en ruine.
« L'ancien seigneur aussi… dans un manoir aussi délabré, le moral en prend un coup et la maladie ne guérira pas. Créer un environnement où il pourra se soigner tranquillement, c'est la priorité absolue. »
« C'est… c'est bien dit, mais remettre en état un manoir aussi pourri, c'est pas simple. Si c'était possible, nous l'aurions déjà fait. »
Dit le maître d'hôtel Bilard.
Eux aussi ont dû courir dans tous les sens pour maintenir la dignité du manoir, mais leurs forces n'ont pas suffi, d'où cet état.
« Le grand idiot Sardakees a tout dilapidé, il ne reste presque plus rien dans le manoir. On a déjà du mal à payer les frais médicaux et les médicaments de l'ancien seigneur. Les frais de réparation, n'y pensez même pas !? »
« C'est bon, je m'occupe de tout, tout seul. »
Non, pas exactement tout seul.
Me tenir au centre du manoir où j'ai vécu, c'est plutôt facile. C'est mon ancien lieu de travail, je le connais par cœur.
Ici, je marmonne l'incantation…
« … Ô gens cachés qui vivez dans les interstices de toutes choses, apparaissez en échange de mon énergie vitale. »
J'utilise la magie apprise à la ferme.
J'invoque les esprits qui soutiennent le cours de la nature.
« Hiih !? Qu'est-ce que c'est !? Des fantômes !? »
Le maître d'hôtel Bilard, présent sur place, tombe de surprise.
Soudain face à des esprits visualisés, le choc est normal.
Ma magie ne peut pas leur donner une incarnation aussi solide qu'aux esprits de la terre de la ferme.
En contrepartie, le coût de l'invocation se limite à ma propre puissance magique.
« Esprits, par votre pouvoir, arrachez les mauvaises herbes qui pullulent, colmatez les fissures qui courent sur les murs de terre, balayez la poussière qui s'entasse dans les pièces. Je compte bien vous en remercier dignement. »
Mes vœux ont été exaucés, les esprits translucides s'envolent d'un coup et exécutent fidèlement mes demandes.
Quand on emprunte la puissance des dieux ou des esprits, il faut le faire avec courtoisie et respect.
L'enseignement du Maître porte déjà ses fruits.