Je m'appelle Ritéseus.
J'avais étudié jusqu'ici à la ferme où réside la Sainte, et j'ai enfin été reconnu comme un homme à part entière, ayant poussé cet apprentissage à un certain point d'aboutissement.
Ma période d'apprentissage s'achève donc, et pour mettre en pratique ce que j'ai appris, j'ai obtenu mon diplôme de la ferme et je suis rentré !
Dans mon pays natal, le Royaume des Hommes !!
« Tu as bien fait de revenir après avoir achevé un entraînement rigoureux, jeune génération prometteuse du peuple humain. »
Le premier à nous accueillir fut le gouverneur général Marubasutosu, de la race démoniaque.
Le Royaume des Hommes s'était autrefois consumé dans une longue guerre contre les démons, mais il avait fini par la perdre.
C'est pourquoi il se trouve maintenant sous l'occupation de l'armée du Roi des Démons, et le gouverneur général, investi des pleins pouvoirs, administre de fait l'ancien Royaume des Hommes.
« J'ai été informé par Sa Majesté le Roi des Démons. Le projet consistant à former de jeunes talents parmi les humains, jadis nos ennemis, pour qu'ils portent la relève et deviennent des ponts pour la paix entre humains et démons, semble avoir porté ses fruits. »
« C-c'est... une telle... ! »
Face aux louanges inattendues du gouverneur général Marubasutosu, d'ordinaire au regard perçant et à l'air effrayant, mon expression se détendit malgré moi.
Il en alla de même pour mes camarades humains, eux aussi de retour de la ferme et reçus avec les honneurs au palais du gouverneur.
Si je repense au moment de notre départ pour la ferme, nous nous étions également rassemblés tous ensemble au palais du gouverneur.
Cela semblait être hier.
« Je souhaite que vous, qui avez accumulé de la force par l'entraînement, la déployiez amplement. Il est bon de servir sous mes ordres au sein de l'armée du Roi des Démons, tout comme il est bon de retourner dans vos foyers respectifs et de servir le pays selon votre propre jugement. Abandonnez-vous à votre propre discernement. »
À ces mots, mes camarades et moi reçûmes un choc non négligeable.
Nous pensions qu'une fois l'entraînement terminé, nous serions contraints sans discussion de travailler pour l'armée du Roi des Démons.
Après tout, c'est l'armée du Roi des Démons qui nous avait convoqués et envoyés à la ferme.
Puisqu'ils avaient investi des efforts dans notre formation pour en tirer profit, ils devaient bien récupérer leur mise à fond, sinon le compte n'y était pas !?
« La tâche qui m'incombe en tant que gouverneur du gouvernement d'occupation est de gérer l'ancien Royaume des Hommes colonisé et de le faire prospérer. J'y consacre toutes mes forces pour que le peuple qui y vit ne souffre ni de la faim, ni d'injustices. »
Déclara le gouverneur d'une voix empreinte de dignité.
« Vous qui avez été entraînés dans un lieu où Sa Majesté le Roi des Démons place une confiance totale, je juge que, sous quelque forme que ce soit, vous œuvrerez pour le bien du Royaume des Hommes. Ayant grandi et acquis maints savoirs, il sera plus rapide et plus sûr que vous réfléchissiez vous-mêmes à la manière d'être utiles. »
Jusqu'à nous accorder une telle confiance ?
C'en est presque effrayant.
« Si toutefois vous ne savez pas comment vous rendre utiles, rejoignez l'armée du Roi des Démons. Sa Majesté et moi-même nous chargerons de vous donner des ordres. Alors, que décidez-vous ? »
Et il exige une réponse sur-le-champ !?
Il a l'air magnanime, mais c'est d'une sévérité implacable !?
« Moi, je rentre d'abord dans mon fief d'origine. »
L'un de mes camarades, revenu de la ferme avec moi, prit la parole.
« Je suis à la base un serviteur au service de mon seigneur. C'est toujours mon intention. Je compte décider de mon avenir en concertation avec mon premier maître. »
« Moi, je demande à intégrer l'armée du Roi des Démons. »
Un autre ajouta.
« Je suis le fils d'un seigneur, mais le troisième garçon, donc je n'hériterai pas de la maison, et si je ne décide rien, je resterai sans emploi. Je préfère entrer dans l'armée du Roi des Démons, remplir mes fonctions publiques, et servir de pont entre ma famille et le palais du gouverneur. »
« Moi aussi je suis un fils illégitime, mais je compte utiliser la force acquise à la ferme pour m'emparer de la tête de la famille ! »
Hé, hé.
Tout le monde tranche plutôt vite, hein.
Les réponses fusent les unes après les autres.
« Je veux devenir une épouse. » « Je peux viser le métier d'aventurière ? » « Objectif : conquête du parcours EX du château d'Oakbo ! » « Je deviendrai le roi des ninjas ! »
Tandis que chacun dévoilait sa feuille de route...
« Et toi, Ritéseus, tu fais quoi ? »
« Hein ? Moi ? »
Mon camarade à côté me posa la question. Pris au dépourvu, je bredouillai.
« Puisque tu es devenu major de promotion de la ferme, tout le monde s'intéresse à ce que tu vas devenir. »
Hum, c'est donc ça.
« Moi aussi, je rentre d'abord chez moi un temps... Je veux saluer mon seigneur. »
À l'origine, je suis né roturier, et j'étais entré au service d'un certain seigneur comme page.
C'est ce qui m'avait valu d'être repéré comme étudiant de la ferme, mais...
« Au début, on pensait que les étudiants de la ferme étaient offerts en sacrifice aux démons, tu te rappelles ? »
« Ouais, ouais. Du coup, les fils de seigneurs ne pouvaient pas y aller, et c'est nous, les serviteurs, qui avons servi de remplaçants. »
À y repenser maintenant, c'est nostalgique.
Résultat, offerts quasi en sacrifice, nous avons suivi l'entraînement à la ferme et sommes revenus dotés de capacités parmi les meilleures du pays, sans compter des connexions avec les démons, les tritons et d'autres races. La vie est vraiment imprévisible.
C'est bien ça, la vie est imprévisible...
« Mon seigneur doit sûrement croire que je suis déjà mort en sacrifice depuis longtemps. Je dois lui dire que « non ». Il va être drôlement surpris... »
« Toi, t'as pas fait le voyage de retour ni envoyé de lettre ? La période d'études a duré des années, non ? »
« Eh ? Walukina, t'as prévenu ? »
« Bien sûr que j'ai prévenu ! C'est la base ! »
Hurla mon ami à côté.
Je l'ignorais. Je croyais que c'était impossible.
Je pensais que la ferme de la Sainte étant ultra-secrète, l'échange de lettres était impossible, et moi-même, mes jours à la ferme étaient si intenses que j'en avais perdu la tête...!?
Quelle impolitesse envers le seigneur qui s'est occupé de moi depuis l'enfance !?
« Bon, bah, je rentre avant tout ! Gouverneur ! Mon affectation, on peut la mettre en attente le temps de mon retour au pays !? »
« C'est bon. »
Réponse immédiate du gouverneur !
Ouf !
Ainsi, je décidai de retourner dans le fief où je suis né et ai grandi.
Quelle que soit la voie choisie, tout le monde commence par rentrer chez soi pour montrer son visage à sa parenté.
Mes camarades, avec qui j'ai passé tout ce temps à la ferme, se dispersent aussi.
On se reverra sans doute un jour. D'ici là, portez-vous bien !!
………… ……
Et me voici quittant le palais du gouverneur pour rentrer au pays.
L'un des fiefs de l'ancien Royaume des Hommes.
Je suis né dans un village paumé à l'orée de ce fief, et ma famille, trop pauvre, m'avait placé comme domestique au manoir du seigneur.
Mon seigneur est un homme remarquable qui, considérant la pauvreté de son fief, embauche beaucoup de jeunes filles et garçons écartés du village comme domestiques.
Si le maître de mon fief n'avait pas été aussi attentionné, je serais aujourd'hui traité peu ou prou comme un esclave. Ou bien j'aurais fini vagabond, mourant dans un fossé quelque part.
Avant d'être vaincu par l'armée du Roi des Démons, le Royaume des Hommes, sous le joug de la famille royale et de l'Église, était terriblement pauvre.
C'est pourquoi je dois une immense dette à mon seigneur, et maintenant que j'ai acquis de la force par l'entraînement, je veux lui rendre...
... Oh, le manoir du seigneur apparaît.
Voler dans les airs par la magie, ça va vite, hein.
C'est l'une des capacités acquises à la ferme. À notre retour, tous les diplômés flottaient dans le ciel et se dispersaient aux quatre vents, sous le regard incrédule des démons du palais du gouverneur qui levaient les yeux depuis le sol.
Salut les oies, désolé mais je vous double et j'avance.
Ainsi j'arrivai au manoir du seigneur, familier comme la maison de mon enfance après des années d'absence !
Atterrissage tout en douceur !
Et ce qui s'offrit à mes yeux...
« Qu'est-ce que c'est que ça !? »
C'était l'aspect misérable du manoir du seigneur, méconnaissable.
Il est en ruines.
Jadis, sous un seigneur compétent, les domestiques l'entretenaient si bien qu'il n'y avait pas une trace de poussière, une fière résidence...
Maintenant, le jardin est envahi d'herbes folles, le manoir lui-même mal entretenu, les murs fissurés, les grilles en fer tordues...
On dirait une ruine...
« Non, c'est une ruine, tout simplement. »
Peut-être le seigneur a-t-il déménagé dans un autre manoir pendant mon absence ?
Et celui-ci a été abandonné ?
Merde, j'aurais dû prendre des nouvelles régulièrement pendant mes études à la ferme.
Même s'il a déménagé, où est-il parti ?
Mon seigneur était assez capable pour remplir ses obligations de noble, mais il n'était pas spécialement riche.
Il dépensait sa fortune personnelle pour secourir le peuple opprimé par la tyrannie de la famille royale et de l'Église, si bien que sa bourse était toujours vide.
Quand j'étais à son service comme domestique, je n'ai jamais vu le seigneur mener grande vie à coups d'or.
« Il n'aurait donc pas les moyens de construire un nouveau manoir et d'y déménager !? »
Quoi qu'il en soit, c'est le manoir où j'ai passé mon enfance. Je m'y engouffrai pour tenter d'y retrouver la moindre trace, quand...
« Ne bouge pas ! Intrus impudent !! »
Une colère soudaine me fit tressaillir.
« Ici, c'est le manoir de Seigneur Sendekiras ! Tu es sûrement un voleur venu pour l'or ! Je ne suis pas assez usé pour laisser de tels gars en liberté ! Prépare-toi ! »
« Eh !? Serait-ce le chambellan Bilardo !? »
« Serait-ce toi... Ritéseus !? »
Dans ce manoir qu'on croyait en ruines, je retrouvai un visage connu.
Dans cette bâtisse si délabrée qu'on n'aurait pas cru qu'on y vivait.
Qu'est-ce qui s'est passé pendant que j'étudiais à la ferme !?