« Le premier round a été remporté par Samijura-san, qui a joué son rôle de maître de la guilde des izakayas à la perfection. Son choix d'alcool : un shōchū coupé à l'eau chaude. Le fait qu'il ait utilisé de l'eau chaude et non de l'eau froide colle au thème de l'oden qui réchauffe jusqu'aux os, ce qui lui vaut une excellente note. »
Beren, qui s'est révélé être une commentatrice hors pair.
Le duel qui se déroule chez Bacchus, l'oden-ya, a basculé dans une dimension que je peine à comprendre.
« Face à lui, Shax-san a commis l'impair de commander un plat avant l'alcool, puis s'est empressé de commander une boisson, mais l'impression de manque d'entrain est indéniable. De plus, il a commandé la même chose : un shōchū à l'eau chaude. C'est pourtant le choix optimal, mais comme c'est la même marque que son adversaire, il se retrouve en position de suiveur. »
C'est vraiment du commentaire en direct.
« Saint, comment évaluez-vous le premier coup des deux joueurs ? »
« Euh, un highball, ça irait bien non ? »
Plutôt que ça, arrêtez de me fourguer le rôle d'expert.
« Le second round commence. Shax-san a commandé… des œufs, du konnyaku, du ganmodoki ! Un choix qui couvre les bases. »
« Shax-san joue les fondamentaux, solide. »
C'est peut-être l'effet de sa position de patron d'un grand capital, sa pensée est pragmatique ?
De son côté, Samijura-san…
« Du hanpen. »
« !? »
« …Et du chikuwabu. »
Zawazawazawazawazawazawazawazawa!!
La galerie s'agite.
« C'est Samijura-san ! Dès le second round, il prend un gros risque ! Le hanpen comme le chikuwabu sont des ingrédients d'oden qui divisent ! En les choisissant délibérément, vise-t-il le titre de connaisseur ? Pour ma part, je les adore, le chikuwabu ! »
L'affirmation personnelle de Beren a explosé.
Mais pouvoir dire « j'aime » pour des trucs clivants, ça fait effectivement connaisseur.
Ça vaut gros bonus, non ?
« Grrrr…!? »
Surtout, l'adversaire, Shax-san, est complètement submergé.
Il a arrêté de bouger, impressionné par la commande de l'autre. Samijura-san enfonce le clou dans la brèche !?
« Rouleaux de chou et saucisses ! »
« C'est… !? »
Les nouveau-nés hérétiques de l'oden!?
Des types aux noms en katakana venus de par-delà les mers.
À première vue, on dirait une barbarie qui piétine la tradition, mais accepter n'importe quoi sans rigidifier sa pensée, c'est aussi la profondeur de l'oden.
Une commande lancée en misant sur la capacité d'accueil de l'oden, c'est une commande de courage.
Ici encore, Samijura-san montre l'envergure d'un buveur !
« Grrrr…!? »
« Hé, patron de la firme, tes baguettes sont figées !? »
C'est devenu un match à sens unique pour Samijura-san.
Celui-ci s'adresse alors à Shax-san.
« T'as changé, toi. L'ancien toi, il était plus aventurier. T'étais pas du genre à te replier sur les bases pour faire petit. »
Il dit ça en sirotant son eau chaude.
« T'as une position stable, du coup tu passes en défense ? Mais un marchand qui ne prend pas de risques, son avenir est bouché. Si tu comptes rester planté là, la firme n'a pas d'avenir. … Patron, un autre shōchū. »
« Hei. »
C'est un refill au timing parfait !
En plus, avec une morale de buveur chiant en prime. Ça compte aussi dans les points ?
La compréhension de Samijura-san sur les buveurs est trop profonde, le titre de maître de la guilde des izakayas n'est pas usurpé.
« …Mais, depuis tout à l'heure, la façon de parler de Samijura-san est bizarre ? Envers Shax-san. »
Des trucs comme « avant tu étais comme ci, comme ça ».
C'est une emmerde typique de buveur, mais ce genre de familiarité ne sort que entre vieux potes qui se connaissent bien.
« …L'actuel président Shax a commencé comme apprenti dans un certain bar. C'est l'histoire de quand il était encore ado. »
Hein ?
Bacchus se met à raconter ?
« Précoce dès gamin, il a sorti la tête du lot, on lui a confié des boulots importants. Son talent a tapé dans l'œil d'une firme qui l'a débauché. Là-bas aussi, il a gravi les échelons jusqu'à devenir président. Un self-made man pur jus. C'est lui. »
« Bacchus-sama, vous connaissiez mon parcours !? »
« Quand on tient un bar, on récolte tout un tas de ragots, c'est tout ! »
Shax-san, je le croyais né dans la haute, mais c'est quelqu'un qui a gravi les marches dans la souffrance…
« Hein ? Mais s'il a été apprenti dans un bar… »
« Exact, le même que moi… »
Samijura-san l'a dit en bouffant son rouleau de chou.
« J'avais un an d'ancienneté, mais la différence ne se sentait pas, tant ce gars assimilait vite. Je me suis mis à bosser comme un fou pour pas me faire bouffer par mon junior. Je croyais qu'on se battrait pour le poste de gérant, mais… »
Il boit une gorgée, en savourant.
« Je l'ai pas vu venir, qu'il file dans une firme. J'ai eu l'impression d'être trahi. Moi, je suis resté au bar, je suis devenu gérant. J'ai fini par avoir plusieurs boutiques, et même maître de guilde. Bon, comparé à toi qui es devenu président de firme, je suis juste le roi de la montagne. »
« Moi aussi je suis devenu grand. J'ai bossé comme un dingue pour devenir grand… »
Le bruit sec d'un verre vide claqué sur la table.
Shax-san pète un câble !?
« Je voulais réussir ! Monter toujours plus haut ! Parce que je croyais que monter, c'était le bonheur !! »
« C'est pour ça que t'es parti dans la firme ? Pour viser plus haut ? »
« Oui ! Vous aussi, non ! Vous aussi, vous êtes passé de gérant à maître de la guilde des izakayas ! Tout le monde veut devenir grand ! Personne ne veut rester pauvre en bas de l'échelle ! Vous voulez revenir au temps où vous veniez de commencer comme apprenti, à manger que des patates sanbara, à peine considéré comme un demi-homme !? »
Patates sanbara ?
C'est quoi, ça ?
« C'est l'une des cultures les plus communes au Royaume des Démons. Elles résistent aux changements climatiques et poussent dans les sols pauvres, donc on les cultive beaucoup. Du coup, c'est pas cher, et c'est indispensable sur les tables des pauvres. »
Un truc genre patate ?
« La texture moche de la patate sanbara qu'on bouffe en pleurant le soir, après s'être fait taper par les supérieurs ! La dégueulasserie de cette patate m'a poussé jusqu'ici ! Une vie à bouffer ça, très peu pour moi ! »
« Patates sanbara, ouais… c'était dégueu, c'est vrai. Le supérieur de quand on était apprentis était un vrai connard. On n'avait que ça à bouffer… on mangeait en pleurant… du coup, les patates avaient goût de sel… »
« C'était la seule bouée. Sans goût, on pouvait pas les avaler… »
C'est devenu une conversation vachement émouvante…!?
« Je veux plus jamais goûter aux patates sanbara ! C'est pour ça que je continue à faire du fric dans la firme ! Et pour ça, je peux pas perdre ici ! … Patron ! »
« Hei. »
« Konnyaku ! Ganmodoki ! Naruto ! »
S-son choix !?
La combinaison légendaire de l'oden de Chikuwa… non, de Chikuwa-b… bref, du trio mythique !?
La beauté géométrique du triangle rond-carré une fois embrochés, c'est le ratio d'or des dieux ! Un Autre-Mondien comme Shax-san ne peut pas connaître ça… !?
Il a tiré cette forme par pure intuition !?
L'entourage est en émoi face à ce sens inné.
Shax-san, qui subissait face à Samijura-san, vient de revenir dans le match.
Le duel devient imprévisible… !
« Pas mal, Shax. T'as retrouvé ta gueule d'avant, toute brillante. Ça valait le coup de causer du passé. »
« Vous non plus, si vous continuez à faire le senior, vous allez vous faire avoir par en bas. »
Les rivaux font des étincelles !?
Le duel entre dans sa phase décisive… !?
« Alors pour finir, goûtez donc à mon plat spécial, bada-bada ! »
Le patron Bacchus impose un plat du menu ?
« Intéressant, on se bat sur la façon de manger la recommandation du patron, c'est ça ? »
« Ça a l'air d'être un plat en laquelle il a une confiance absolue. En mon nom de président, je vais en savourer chaque bouchée. »
Les deux sont gonflés à bloc devant ce qui leur est servi….
De l'oden qui a gorgé à fond le bouillon… une patate !?
« « Quoi !? » »
Certes, la patate dans l'den, ça existe.
Mais ça s'effrite facile, c'est un ingrédient difficile. Au début, elle n'était même pas au menu.
Bacchus, t'as fait de la recherche dans mon dos ?
« Arrêtez de vous foutre de nous ! »
Shax-san se lève pour protester.
« C'est une patate sanbara, ça ! »
« Hein ? C'est ça ? »
La patate sanbara dont on vient de parler ?
« Pourquoi nous servir des patates sanbara, à nous deux ! Vous avez entendu l'histoire tout à l'heure, patron ! »
« Oui, c'est pour ça que je veux que vous la mangiez. »
« Quelle grossièreté ! »
Pour Shax-san et Samijura-san, cette patate est le symbole de leur galère d'avant.
Un acte de harcèlement qui ravive de mauvais souvenirs. Quelle est la vraie intention de Bacchus ?
« Non, Shax, goûte cette patate… !? C'est complètement différent !? »
« Hein !? »
Poussé par son vieux pote, Shax-san croque la patate à contrecœur.
L'instant d'après, ses yeux s'écarquillent…!?
« Le bouillon a infusé, c'est quoi cette tuerie !? »
« C'est le bouillon que le dieu Bacchus a mijoté aux petits oignons. Si un truc pareil infuse, c'est bon, évidemment. Même une patate bourrée de mauvais souvenirs… »
« Non, au contraire… le bouillon d'oden enveloppe doucement les mauvais souvenirs fourrés dans la patate… !? C'était si bon que ça, cette patate !? »
« Ouais. Et à l'époque non plus, c'était pas que des mauvais souvenirs. C'était dur, mais on avait des potes pour se serrer les coudes. Si t'étais pas arrivé un an après moi, j'aurais craqué et j'aurais fui. »
« Moi non plus… je tenais parce que vous, le senior, vous me couvriez toujours face aux supérieurs relous. Juste parce que vous aviez un an d'ancienneté… ! C'est vrai, cette patate me l'a rappelé. C'était dur, mais il y avait aussi de bons souvenirs… »
« Cette patate d'oden… »
Les deux gamins d'alors, devenus grands et accomplis, se serrent la main fermement.
Ils ont les yeux humides.
« Pour vous rendre la pareille, laissez-moi travailler avec vous ! En alliant la firme et la guilde des izakayas, je veux faire connaître l'oden de Bacchus-sama à tous, sans distinction de rang ! »
« Ouais, faut que tout le monde goûte à l'émotion qu'on a partagée aujourd'hui ! Avec toi et moi ensemble, y a rien d'impossible ! »
« Comme à l'époque… !! »
Une salve d'applaudissements éclate.
Pour célébrer la réconciliation de deux hommes partis du même point et qui ont chacun gravi leur montagne.
Ainsi, le conflit entre la guilde des izakayas et la firme est résolu, fin heureuse.
Bacchus, avait-il prévu ce dénouement dès le début en proposant le duel ?
Il disait récolter les ragots en tenant son bar, mais il a connu leurs parcours et a préparé cette patate pour les réconcilier ?
Pour un dieu qui vit depuis des millénaires, ce genre d'attention est plausible, mais… !
Encore une fin à la manga culinaire, bordel !?