Ce gros bonhomme qui vient d'apparaître, c'est qui au juste ?
Contrairement à Shax, je n'ai absolument aucun souvenir de lui. C'est certain, on se rencontre pour la première fois.
On voit qu'il est un démon à la couleur de sa peau, mais il a une carrure vraiment impressionnante, large et massive.
Pourtant, ce n'est pas de l'obésité, c'un corps robuste, qui dégage de l'énergie et une forte présence.
Son visage aussi laisse deviner un caractère bien trempé, il a l'allure d'un patron de PME compétent et rusé, qui ne se laisse pas faire.
« Maître Samijura, je n'aurais jamais cru que le maître de guilde en personne se déplacerait. »
« Mes subordonnés seuls n'arrivaient pas à faire avancer les choses. Et toi, qu'est-ce qui t'amène sur le terrain comme ça, toi le grand patron de la chambre de commerce ? Quand on devient important, on ne reste pas vautré dans un bureau luxueux ? »
« C'est une pensée misérable. Le devoir d'un président de chambre de commerce, c'est de ne pas pouvoir rester une seconde tranquille pour enrichir sa chambre et le pays des démons tout entier. Là où il y a une affaire rentable, j'accours et je conclus la négociation, c'est ma mission. »
« Tu dis ça, mais c'est juste que t'as pas perdu tes vieilles habitudes de petit employé ? Quoi que tu fasses pour te la péter, t'es un homme de terrain qui ne peut pas s'empêcher de bouger lui-même. »
« Dans n'importe quel secteur, on ne peut pas gagner de l'argent en restant assis. C'est ton ignorance qui crée le préjugé selon lequel les cadres de chambre de commerce ne sortiraient pas sur le terrain. »
« Qui est ignorant et stupide, toi !? »
Shax et cet oncle s'échangent des piques acérées.
Qui est cet homme, au juste ?
Pendant que Bérénis et moi restons bouche bée à les observer, l'oncle semble s'en apercevoir……
« Hein ? C'est quoi, un spectacle ? Si vous avez fini de manger, dégagez vite. Et retournez au travail. Manger puis travailler, c'est la bonne façon de vivre. »
« Watch your tongue, maître Samijura. Parler ainsi à cette personne est d'une impardonnable grossièreté. Vous êtes vraiment quelqu'un qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez. »
« Qu'est-ce que tu as dit !? »
Ils réagissent à chaque sarcasme de l'autre.
Si on les laisse faire, la discussion n'avancera jamais.
« Shax, tu peux me le présenter ? »
Ce « patron » au physique imposant.
« …… Ce n'est pas quelqu'un que la Sainte doit daigner connaître. Je vous prie de l'ignorer comme un caillou au bord du chemin. »
« S'il te plaît… »
Devant mon insistance, Shax finit par céder à contre-cœur.
« Il s'appelle Samijura. Aujourd'hui, il dirige la guilde des izakaya. C'est l'équivalent d'un chef de bandits de grand chemin. »
Un grand personnage, donc ?
Devant l'échoppe de Bacchus, la guilde des izakaya et la chambre de commerce se toisent.
Puisque les deux chefs sont sortis du bois, ce n'est pas une affaire ordinaire.
Qu'est-ce qui se trame exactement autour de l'izakaya de Bacchus !?
« Ce n'est pas si compliqué, Sainte. »
Shax, lisant mon air perplexe, s'explique.
« C'est même tout à fait naturel. Vu l'éventail extraordinaire de ce restaurant… »
« C'est pas un restaurant, ça !? »
Une échoppe d'oden, c'est une échoppe d'oden, non ?
« Depuis peu, la rumeur court dans la capitale démoniaque. Des mets jamais vus, des boissons jamais bues. Un restaurant réputé qui les propose à profusion existerait dans une ruelle sans nom. Et le propriétaire de ce lieu ne serait autre que le dieu de l'alcool Bacchus himself… »
…… Bon, si c'est un dieu qui tient boutique en personne, ça fait du bruit, oui.
« J'ai immédiatement lancé une enquête en entendant cette rumeur. Et j'ai confirmé l'existence du restaurant de Bacchus-sama ! »
« C'est PAS un restaurant !? »
« Je sais que Bacchus-sama est auprès de la Sainte ! Cela veut dire que la Sainte est forcément impliquée dans la cuisine de cette échoppe ! Alors c'est sûr que c'est délicieux ! »
Shax est tout excité.
« Et ce qui est bon appelle le profit ! Nous voulons absolument y prendre part ! Je vous en prie, concluons un partenariat avec notre chambre de commerce ! »
« C'est bien ce que je pensais… »
Shax est un grand marchand.
Il fonce dès qu'il sent le profit, et il essaie de nous embarquer dans son schéma pour gagner.
C'est l'instinct même du commerçant, on ne peut rien y faire de ce côté-là.
« Nous préparerons aussi un local, pas dans une ruelle comme celle-ci, mais en plein cœur de la ville ! Le meilleur produit mérite le plus bel écrin. Les frais seront intégralement à notre charge ! Je vous en supplie ! »
« Attends un peu. »
Une main se pose sur l'épaule de Shax, qui monte en pression.
Des doigts épais et noueux. Une main d'artisan, forte, masculine.
« Maître Samijura !? »
Le maître de la guilde des izakaya qu'on vient de me présenter.
« T'es gonflé, toi, la chambre de commerce. Là où il y a de la bouffe, de la boisson et un lieu pour en profiter, c'est le territoire de notre guilde des izakaya. Pas la place pour des étrangers. »
« Notre chambre de commerce opère partout où il y a du profit à faire. C'est vous qui devriez cesser d'imposer votre vieux concept de territoire. »
« C'est parce que vous faites ça que la chambre de commerce est détestée partout. Les magasins, les projets, les marques qu'on a soigneusement élevés, vous nous les piquez tous les uns après les autres ! »
« Si nous y portons attention, c'est qu'ils ont de la valeur. N'est-ce pas un honneur ? »
« Arrête de te la péter !! »
La dispute repart de plus belle.
Shax et ce Samijura.
Pourquoi sont-ils si peu compatibles ? Il va falloir que quelqu'un m'explique la situation.
« La guilde et la chambre de commerce sont en conflit depuis l'Antiquité. »
La personne idéale pour ça, c'était bien Bérénis.
Une excellente rôle d'explicatrice.
« La guilde… en plus de la guilde des izakaya qu'on a sous les yeux, il en existe de nombreux types… autant que de métiers, mais toutes, sans exception, détestent la chambre de commerce. Pour elles, la chambre de commerce est l'ennemie. »
« Pourquoi ? »
On pourrait bien s'entendre, non ?
« À la base, la chambre de commerce est une vaste organisation commerciale. Adossée à d'énormes capitaux, elle sécurise les circuits de distribution, réalise d'immenses profits par le commerce, traite même avec le Roi Démon. Son échelle est niveau national. »
Hou hou.
« Face à ça, chaque guilde professionnelle est un regroupement de petits artisans individuels. Se réunir entre collègues pour unir leurs forces face aux problèmes qu'un individu ne peut résoudre seul. C'est dans cet esprit que les guildes se forment. »
Gros capital et artisans individuels.
L'image se dessine.
« L'adversaire contre qui les gens de guilde essaient de lutter en s'unissant… » « Comme vous l'avez deviné, c'est la Chambre de Commerce de Pandémonium. Dès qu'ils flairent du profit, ils l'encerclent avec leur gros capital et l'accaparent. Artisans talentueux, nouveaux produits prometteurs, et j'en passe. Combien de fois la chambre a-t-elle raflé ce qui appartenait à des artisans ? C'est incalculable. »
Protéger les profits des petits entrepreneurs face au gros capital. C'est aussi le rôle des guildes.
Individus contre organisation.
Faibles contre forts.
Bas contre haut.
C'est ça, la relation entre guildes et chambre de commerce.
« Et cette fois, c'est autour de l'échoppe d'oden de Bacchus que le gros capital et les petits s'affrontent !? »
« Pour la guilde des izakaya, Bacchus-sama est comme une divinité tutélaire qui tient boutique en personne, ils voudraient le vénérer… Et qu'on le leur pique pour la chambre de commerce, c'est impensable… »
Voilà pourquoi ils se déchirent, pourquoi les deux chefs sont sortis pour ce scandale.
« Je ne donnerai pas Bacchus-sama à des gens comme vous !! »
« Écoutez raison. Un partenariat avec nous est dans l'intérêt de Bacchus-sama. »
Les deux chefs qui s'invectivent.
Ça ne change rien à la bagarre des subordonnés.
« … Dis donc, Bacchus. Toi, tu veux quoi ? »
Dans ces cas-là, mieux vaut refiler la patate chaude au concerné, je la leur balance.
« Ces gens veulent faire du business avec toi. Tu choisis qui ? Les gens de la guilde ? Ou Shax et les siens ? »
« Que beaucoup de gens boivent mon alcool, mangent mon oden, et le trouvent bon. Mon souhait se résume à ça. »
Bien sûr.
Un dieu n'est pas obsédé par l'argent, de toute façon.
« C'est pourquoi je ferai route avec celui qui aimera mon alcool et mon oden plus que quiconque. »
« Hein ? »
« Battez-vous. Montrez-moi à quel point vous aimez mon alcool et mon oden. La couronne ira au vainqueur. »
Ces dieux, vraiment !
Ils font tout de suite se battre les humains entre eux !
« … En gros, on décide par un concours ? »
Le gagnant pourra faire du business avec l'échoppe d'oden de Bacchus ?
« C'est parfait ! Une vie dédiée aux izakaya depuis quarante ans, ce concours est absolument avantageux pour moi ! Pas question de perdre contre une chambre de commerce qui se la pète ! »
« Vous allez goûter à la réalité du commerce populaire. Vous verrez qu'on ne peut pas gagner contre le gros capital de la chambre, quoi qu'on fasse ! »
Samijura et Shax sont tous les deux motivés.
Voilà qu'un duel sans foi ni loi, décrété par un dieu (à moitié seulement), va commencer !