Je m'appelle Sabasu.
Je me targue d'être le plus grand buveur du royaume des démons.
J'ai bu tous les alcools du monde et je connais leurs saveurs.
C'est ma seule fierté, moi qui suis un homme sans éclat.
C'est pourquoi, dès que j'entends parler d'un nouvel alcool qui circule, je ne peux pas rester en place.
Qu'importe l'endroit où il est mis en vente, j'accours le plus vite possible pour en boire une rasade.
Cette fois-là non plus n'a pas fait exception.
Une exposition était organisée dans la capitale des démons pour la première fois depuis des années, et elle faisait l'objet de nombreuses publicités.
Les prospectus mentionnaient qu'un pavillon appelé « Taverne » y était ouvert.
Le sang du grand buveur qui sommeille en moi n'a fait qu'un tour.
Quelle que soit la petitesse de l'événement, s'il touche à l'alcool, je m'y rends pour vérifier ce qu'on peut y boire.
C'est le devoir d'un chasseur de nouveaux alcools !
C'est ainsi que, le premier jour de l'ouverture, je me suis fait secouer en charrette jusqu'au site de l'exposition.
Sans me laisser distraire, je me suis rendu directement à ce « Taverne ».
Ce qui m'a d'abord surpris, c'est que ce « Taverne » n'était pas géré par des humains.
Bacchus, le dieu de l'alcool.
N'est-ce pas précisément le dieu que nous, buveurs, vénérons ?!
Que le dieu de l'alcool en personne en soit l'organisateur, c'est d'emblée impressionnant.
Les alcools servis étaient, comme on peut s'y attendre de la part de Bacchus-sama, au-delà de mes espérances.
D'abord, le vin auquel j'étais habitué était si délicieux qu'on aurait dit : « C'est pas le même truc que d'habitude !? »
Riche, profond.
Comparé à cela, le vin que je bois d'habitude, celui que distribue et vend la guilde des marchands de vin, est bien trop léger et grossier.
Quel vin délicieux !
J'étais ému en me disant que c'était là l'alcool créé par le dieu de l'alcool en personne, mais l'excitation n'était pas retombée que de nouvelles surprises m'assaillaient déjà les unes après les autres.
De la bière.
Du whisky.
Du nihonshu.
Cette fois, c'étaient des alcools nouveaux comme je n'en avais jamais vus. Et qui plus est, plusieurs sortes à la fois.
Chacun était aussi bon que le vin servi au début, et chacun possédait des caractéristiques uniques qu'on ne trouvait nulle part ailleurs.
La bière pétillait dans la bouche.
Le whisky brûlait la gorge par sa force, avec un parfum de fumée qui montait au nez.
Quant au nihonshu, il était si transparent qu'on l'aurait pris pour de l'eau, mais il avait une saveur d'alcool bien marquée. Et en plus, une douceur en gorge.
Je n'avais jamais bu rien de tel, et tous surpassaient n'importe quel alcool que j'avais goûté jusqu'alors.
Moi qui suis le plus grand buveur du royaume des démons, je le dis.
Il n'y avait plus qu'à tout boire, et j'ai vidé coup sur coup les coupes qu'on me tendait.
La chose terrifiante, c'est que dans cet événement qui faisait partie de l'exposition, tous les alcools étaient distribués gratuitement.
Ces alcools d'une délicatesse phénoménale.
Une histoire aussi miraculeuse existe-t-elle ?!
Dans ce cas, d'autant plus qu'il faut tout boire !
Et je me suis mis à boire à un rythme effréné. Bière, vin, whisky, nihonshu, puis à nouveau bière, en alternance.
C'est sans doute ça qui n'allait pas.
À la fin, j'ai vomi.
Quand je m'en suis rendu compte, j'étais complètement saoul.
Quel échec pour moi, le plus grand buveur du royaume des démons, d'avoir mal jugé mon rythme de boisson.
Apparemment, le fait d'avoir ingurgité autant de sortes d'alcool d'un coup n'a pas aidé non plus.
D'autres avaient fait la même bêtise que moi, et les pires cas avaient perdu conscience et étaient emportés.
Bref, c'était un spectacle lamentable.
Comme on pouvait s'y attendre, d'ailleurs.
Le lendemain, le « Taverne » était fermé.
La tête dans les mains à cause de la gueule de bois, je me suis rendu à l'exposition et je suis resté coi.
J'ai supplié maintes fois qu'on rouvre le « Taverne », mais en vain, l'exposition s'est terminée sans qu'on m'écoute.
Cela voulait dire que la réouverture du « Taverne » était également compromise.
Ah, quel idiot je suis.
Ne pas savoir discerner mes propres limites et m'effondrer ivre mort, commettre une erreur digne d'un jeunot qui commence à boire.
C'était présomptueux de ma part de me dire le plus grand buveur du royaume des démons.
Tout est la faute de cet alcool qui était trop bon !!
Des jours à errer de bar en bar dans le désespoir.
Une nuit, après que pas mal de temps eut passé depuis ces jours-là.
…………
« Hmm ? »
Y avait-il un bar dans un coin pareil ?
Le quartier des plaisirs de la capitale des démons.
Dans un coin lugubre de sa périphérie, j'ai repéré une enseigne que je n'avais jamais vue.
Il y était écrit « Oden Bacchus ».
Oden ?
Qu'est-ce que c'est que ça ?
Ça a l'air louche, mais quel culot d'utiliser le nom de ce dieu de l'alcool pour une enseigne.
D'ailleurs, un grand buveur ça a ça de particulier qu'il veut toujours vérifier de visu un bar qu'il découvre.
J'ai décidé d'entrer pour voir.
« Bienvenue. »
L'intérieur était étrangement étroit.
Une table, coincée entre la cuisine et la salle, s'étirait en longueur.
C'était une disposition que je voyais pour la première fois, mais je compris : c'est ainsi que le patron peut servir directement ce qu'il vient de préparer.
« Qu'est-ce que ce sera ? »
Le patron me le demandant, pour commencer……
« De l'alcool. »
répondis-je.
Avant tout, on boit de l'alcool.
C'est en fonction de l'alcool que sert un établissement qu'on en juge la valeur. C'est là la marque d'un grand buveur du royaume des démons !
« Ça ne va pas, monsieur le client. »
Mais le patron me refusa.
« Boire le ventre vide, c'est mauvais pour le corps. L'alcool n'est que l'ami du repas. Commencez par commander à manger. »
Hein ?
Qu'est-ce qu'il prend, pour donner des ordres à un client ? m'agaçai-je, mais je compris tout de suite.
C'est vrai.
À l'exposition aussi, je n'avais rien mangé et je n'avais fait qu'avaler de l'alcool, jusqu'à m'effondrer ivre.
Ses paroles ressemblaient à une remise en question pertinente de mon échec d'alors.
J'ai perdu ce round.
« Vous avez raison. J'allais dire : quelque chose à manger… mais qu'est-ce qu'on sert ici ? »
L'enseigne disait « oden », mais cet oden-là a l'air trop louche.
« Alors, en excuse pour votre insolence, c'est offert. Goûtez donc. »
Une assiette tendue par-dessus la table.
Dans cette assiette assez profonde, de gros ingrédients baignaient dans une soupe semi-transparente.
« C'est une sorte de soupe ? Les ingrédients sont sacrément gros, tout de même. »
« L'oden, on le commande par ingrédients. Ce que je vous sers là, c'est du daikon, un œuf, et du ganmodoki. »
Hein ?
Je ne pigeais pas bien, mais j'ai essayé de manger ce truc semi-transparent qui ressemblait à un légume-racine.
Un navet… ou quelque chose du genre ?
Cuit longuement jusqu'à devenir semi-transparent, ça en a tout l'air.
En le mangeant, je sens bien que la soupe a imbibé le légume.
La saveur du légume-racine s'y mêle pour un goût très doux.
L'œuf dur a lui aussi absorbé la saveur de la soupe.
Mais c'est l'œuf de quel oiseau ? Rien qu'à le manger, on sent la force monter en soi ?
« L'œuf de yoshamo est riche en énergie, et même bouilli il garde sa vigueur. Si ça vous plaît, ça valait la peine que je me donne du mal pour l'attraper. »
?
Bon, peu importe… mais le dernier des trois est encore plus mystérieux, celui-là ?
C'est quoi ce… quoi ?
Ce « ganmodoki » ?
« Le ganmodoki, c'est du tofu écrasé dans lequel on mélange divers légumes hachés, le tout frit dans l'huile. »
Hum ?
Je compris qu'il y a des choses qu'on ne comprend pas même quand on me les explique.
« Tant pis », me dis-je en le mettant en bouche, et c'était encore bon.
La soupe y avait imbibé encore plus que dans le daikon, pour un goût doux.
« Haaaa… !! »
C'est ça, j'ai compris.
L'essentiel de cet « oden », c'est la soupe.
La saveur de la soupe imprègne les divers ingrédients, les rendant bien plus doux que nature.
Par-dessus la table, je voyais une grande marmite carrée où daikon, œufs, ganmodoki et plein d'autres ingrédients étaient fourrés, baignant dans la soupe.
Au cœur de cette soupe, source de cette douceur.
……Je vois.
Ce que j'avais raté à l'exposition, c'était ça.
Mon estomac, ravagé par le seul alcool, est en train d'être soigné par la douceur de la soupe d'oden.
S'il y avait eu de l'oden à ce moment-là, je n'aurais pas fait une telle beuverie honteuse.
Sans même réfléchir à la charge que fait peser sur le corps le fait de ne boire que de l'alcool…
« Alors, servons maintenant l'alcool. »
« Ah, non !? »
Je n'avais plus envie de boire d'alcool aujourd'hui.
Une coupe fut posée devant moi alors que j'allais le dire.
Elle était remplie d'un liquide si transparent qu'on l'aurait pris pour de l'eau, mais qui dégageait indéniablement un parfum riche…
« Du nihonshu !? »
C'était celui que j'avais rencontré au « Taverne » de l'exposition !?
Il avait fermé, je croyais ne plus jamais pouvoir en boire… !?
« … »
Alors que je venais de me dire que c'était assez pour aujourd'hui, la misère du grand buveur qui boit dès qu'on lui sert.
…
Oui ! C'est ce goût !
C'est encore meilleur que lors de l'exposition !
Mon estomac, apaisé par l'oden, a retrouvé la vigueur d'accueillir le nihonshu sans arrière-pensée !
La saveur simple de l'oden et la fraîcheur sans particularité du nihonshu se mettent mutuellement en valeur.
……C'est ça.
L'alcool, à l'origine, c'est comme ça qu'on en profite.
« Avez-vous pu en apprécier le goût ? Celui du saké japonais ? »
« Ah, oui ! Absolument ! »
Ce patron est fort !!
Pousser le calcul jusqu'à concevoir un menu qui sublime le goût de l'alcool à ce point.
Mais qui est-il… ? Ah !?
En le fixant bien, je m'en suis enfin rendu compte.
Comme ses vêtements sont complètement différents, je ne l'avais pas reconnu au début, mais ce visage vu une fois à l'exposition, impossible de l'oublier.
Vous n'êtes pas… ?
Le dieu de l'alcool, Bacchus !?