Je suis marchand ambulant.
En plein cœur de la capitale démoniaque, aux pieds du Roi Démon lui-même, je tiens boutique.
Et pas n'importe laquelle : pas de local fixe, j'ouvre mon étal sous le ciel ouvert.
Ma famille fait ça depuis l'arrière-grand-père. Générations de vendeurs à la sauvette, sans jamais regarder ailleurs, alors faut pas me prendre pour un bleu.
Récemment, j'ai eu un gamin, super mignon. Lui aussi finira par reprendre le flambeau et tenir l'étal dans la capitale.
Pour que mon fils bien-aimé puisse hériter de tout ça, aujourd'hui encore je me tue à la tâche pour ramener de la thune !
………….
Pourtant, le commerce familial qui dure depuis des générations…
… fait face à une menace de fermeture.
Pourquoi ? Parce qu'un concurrent de taille est apparu, ces temps-ci.
Nothing moins que la Compagnie Pandemonium !
Ces types ont sorti je sais pas quel nouveau produit et ont monté leur propre étal.
En plus, ils l'ont fait en même temps dans une bonne douzaine d'endroits à travers la capitale.
Une vraie boîte avec pignon sur rue qui vient nous piquer nos clients, c'est pas réglable !
On a porté l'affaire direct à la Guilde des Marchands Ambulants.
C'est notre instance suprême.
Mais le maître de guilde, pathétique, s'était déjà fait avoir par l'autre camp.
L'adversaire — donc la Compagnie Pandemonium — argue que leurs étals, c'est temporaire.
Un mois, ils plient bagage et dégagent.
Ils veulent faire quoi en un seul mois ?
Incompréhensible.
Mais vu que c'est une grosse boîte, on pouvait pas partir en guerre ouverte. On a décidé de surveiller la situation en prenant le « temporaire » comme base.
Ce qu'ils vendaient, c'était une bouffe qu'on n'avait jamais vue.
Un truc en bâtonnet ? Rougeâtre ? Noirâtre ?
Incompréhensible.
Ils le faisaient griller sur une plaque, l'enfilait sur une brochette et le vendaient comme ça.
Qui achèterait un truc aussi louche ?
Je suis resté confiant, mais les amateurs de nouveauté, y'en a partout.
Au début, ce genre de types l'ont acheté par curiosité. Mais une fois lassés, c'est fini. J'espérais même que ça se tasse vite… mais j'ai eu tort.
Ça a cartonné.
Les curieux ont goûté, ont aimé, sont devenus réguliers. Ça a attiré de nouveaux clients.
Le bouche-à-oreille a fait le reste. Spirale de ventes records.
C'est chaud !
Moi qui observais depuis le côté, j'ai pensé :
La foule chez le voisin, c'est le chant du coq chez moi.
Forcément, mon chiffre s'est effondré.
Même les clients de passage qui venaient par ricochet ont disparu.
C'est normal.
Mon étal vendait de la viande grillée achetée à la porcherie du coin.
Produit en doublon total.
J'ai vérifié après coup : ce qu'ils vendent, c'est de la « saucisse ». En gros, le même porc que nous, mais transformé je ne sais comment.
Les chanceux qui vendaient autre chose ont profité de l'afflux pour booster leurs ventes.
Mais nous, c'est mort.
Un jour, pour voir, j'ai fait la queue chez l'ennemi et j'ai goûté leur fameuse saucisse.
Une saucisse grillée sur brochette.
Putain, c'était bon.
Je fais griller du porc depuis des lustres pour mon commerce, et je savais pas que le porc pouvait avoir ce goût-là.
Après avoir bouffé un truc aussi bon, impossible de vouloir manger mon porc grillé tout ce qu'il y a de plus banal.
Merde !
Pourquoi fallait-il que ce soit le même ingrédient !?
Y'a du bœuf, du poisson, plein d'autres trucs, non !?
Ils avaient dit qu'ils partiraient dans un mois. Mais même en tenant un mois, je vois pas comment la situation s'arrangerait.
Les clients habitués au nouveau goût ne se retourneront plus vers l'ancien produit.
… Bon, je change de produit pour éviter la concurrence frontale ?
… Nan, nan.
C'est pas si simple.
Déjà, à part le porc grillé, je vends quoi ?
Quoi que je vende, il me faut un nouveau savoir-faire from scratch ?
Combien de temps pour l'acquérir ?
Même si j'y arrive et que je réouvre, les créneaux porteurs sont déjà pris par d'autres marchands ambulants.
Quoi que je fasse, je me cogne à un concurrent qui a l'expérience de son côté.
Alors je change de place…
Non plus.
Apparemment, la grosse boîte a mis des étals dans toutes les zones où le commerce ambulant est autorisé dans la capitale.
Où que j'aille, y'aura conflit.
Impasse totale.
C'est franchement ce que je pense.
Mon avenir bouché, passe encore. Mais celui de mon gamin qui vient de naître, voir ça se fermer aussi…
Dieu Hadès des démons…
Moi, peu importe. Au moins, offrez un avenir radieux à mon bébé… !!
………….
Deux semaines après l'arrivée des étals de la grosse boîte, peut-être.
J'étais prêt à changer de métier, la mort dans l'âme…
… quand le malheur en personne est venu frapper à ma porte.
« Je suis de la Compagnie Pandemonium. »
Té-é-é-él !!!
Tu oses te montrer avec quelle face !?
C'est à cause de vooous !! Mon plan de vie est en miettes !!
Les gros capitaux s'amusent à écraser les petits, c'est drôle !?
… J'aurais voulu hurler ça, mais ma dernière once de raison m'a retenu.
J'ai demandé quel était son business, histoire d'entendre au moins ça…
« Ne voudriez-vous pas vendre nos saucisses sur votre étal ? »
Hein ?
« Nous avons ouvert nos propres étals pour faire parler du produit, asseoir sa réputation. Ça a marché au-delà de nos espérances. Nous comptions prendre un mois pour la notoriété, mais en deux semaines l'objectif était rempli. »
Du coup, ils passent à l'étape d'après.
« Maintenant, il faut assurer la vente sur la durée. Honnêtement, notre compagnie n'a pas le savoir-faire de l'étal. Ces deux semaines ont été une suite de couacs. Et si nous continuons à empiéter sur votre territoire, le conflit va s'exacerber. Nous voulons éviter une dégradation de l'image de la compagnie. »
Hum, hum.
C'est vrai, ça.
« C'est pour cela que nous voudrions vous confier la suite. Votre étal travaille déjà le porc. Même matière première que la saucisse. »
Certes, la matière est la même.
Mais un plat aussi bizarre, vous croyez que je peux en maîtriser la fabrication du jour au lendemain ?
« Aucun problème. Avec cet outil, n'importe qui peut faire des saucisses facilement. »
Un gros bloc de métal posé lourdement devant moi.
C'est quoi, ce truc !?
« Une embosseuse à saucisses. On s'en sert pour les fabriquer. »
Sans blague !?
« Vous nous versez une redevance de location pour cet outil. Ce sera notre bénéfice. Pendant notre présence, nous avons payé à la guilde un droit de place au moins double du tarif normal, à titre dérogatoire. En déduisant cette différence, vous n'aurez pas besoin d'augmenter vos prix. »
Je me suis dit : « Si c'est pour proposer ça, pourquoi vous êtes pas venus direct au début ? »…
Mais non, impossible.
Un aliment au format inédit, totalement inconnu.
Sans aucune info préalable, on m'aurait dit « vendez ça ! » que j'aurais pas signé direct.
C'est parce qu'eux-mêmes l'ont lancé et ont cartonné. Et que leur succès m'a mis au bord du gouffre. Maintenant, j'ai envie de sauter sur l'offre.
Vraiment, une boîte qui a roulé sa bosse…
Ils ont soigné le terrain pour que je ne puisse pas, non, que je n'aie pas d'autre choix que d'accepter, avant de venir négocier !
………….
Et c'est comme ça que j'ai redémarré en tant qu'étal à saucisses.
Grillé, c'est bon !
Bouilli, c'est bon !
Et si je le mettais dans du pain !?
Les ventes décollent.
Mon changement de métier et le retrait de leurs étals ont coïncidé pile poil. Les clients en quête de saucisses se sont tous rabattus ici.
La plus grosse affluence de ma vie de marchand ambulant !
Trop de boulot, je vais crever !
Avant d'ouvrir, j'ai cramé mes nuits à apprendre la machine et à préparer des saucisses d'avance. Vraiment, bien joué moi !
À ce rythme, je récupère le chiffre perdu en deux semaines en un rien de temps.
La Compagnie Pandemonium, leurs étals ayant rapporté plus que prévu, ont même dit : « Pour redistribuer les bénéfices, on vous offre six mois de loyer gratuit. »
Royal !!
Comme ça, j'ai surmonté la plus grande crise de ma vie.
L'avenir de mon bébé est sauvé.
Attends-moi, mon trésor !
Pour que je puisse te léguer cet étal à saucisses ! Ton père va le faire prospérer à fond !!