Je m'appelle Junior.
Mon immense aventure, nouveau chapitre, début.
Je quitte le Royaume des Démons.
Tout ce qu'il y avait à faire ici est fait.
Si je restais plus longtemps, on ne sait pas quand le Roi Démon ou le Prince Démon Gotia me refileraient encore quelque tâche impossible.
Et on ne sait pas quand je recroiserais Norito pour déclencher une énième dispute de frères stérile !
C'en est trop, je ne peux pas rester dans un trou pareil !
Je m'en vais !
Enfin, pour respecter les convenances, je suis monté saluer le Roi Démon et lui ai signifié mon départ.
« Quoi ? Tu pars déjà ? Tu ne pourrais pas rester un peu plus tranquille ? »
Quand je lui ai exposé mes intentions, le Roi Démon a affiché une mine correspondamment chagrine.
On dirait que je discute avec un oncle de la famille.
Cette atmosphère m'a presque attendri, je commençais à me dire que rester un peu de plus, pourquoi pas…
« Surtout que le manoir pour ton séjour, Junior, est sur le point d'être achevé. »
Retour sur ma décision de revenir sur ma décision.
Il faut que je quitte ce pays au plus vite.
Ce Roi Démon a bien l'intention de m'y enfoncer jusqu'au cou !
Si je ne mets pas mon plan d'évasion à exécution avec une détermination à toute épreuve, j'y laisserai mes os !
« Je… je ne peux pas interrompre mon entraînement personnel… »
« C'est vrai. Tu voyages à travers le monde pour devenir le digne successeur de ton père le Saint. L'en empêcher serait inexcusable vis-à-vis de ton père. »
Il a l'air d'avoir compris. Ouf.
Au fait, et le Prince Démon Gotia ?
Je lui dois aussi pas mal de choses, j'aimerais le voir une dernière fois pour le remercier et lui dire au revoir…
« Celui-ci est actuellement dans le territoire qui lui a été confié. Il y fait l'apprenti seigneur tout en se faisant tanner par un vieux ministre expérimenté. C'est pour acquérir sur le terrain les connaissances et l'expérience qui lui seront nécessaires quand il deviendra Roi Démon. »
Le Prince Démon Gotia aussi, il se donne du mal.
Dans ce cas, le déranger en plein milieu, ce serait malvenu.
« Toi comme lui, vous êtes appelés à devenir des piliers de ce monde. J'ai hâte de voir ce jour arriver. »
Oui.
De mon côté, je n'ai pas l'intention de ménager mes efforts pour que ce jour vienne.
C'est pour cela que je ne peux pas marquer le pas, ne serait-ce qu'un instant.
Je ne peux pas non plus rester indéfiniment au Royaume des Démons !
« Bon, alors, pour finir, organisons une fête d'adieu pour Junior. On appellera les hauts démons de tout le pays… bien sûr, Gotia aussi. Et puis Mamoru, Bati, Shaks… y en a-t-il d'autres avec qui tu as sympathisé ? »
Je pars sur-le-champ !
Pas la peine de vous déranger, Sire !
De toute façon, je risque de repasser par ici à l'improviste, alors pas besoin de me faire un départ en grande pompe à chaque fois !
Je continue d'avancer, inlassablement, sur cette interminable côte de Junior.
S'il y a un seul nuage qui brille là-haut dans le ciel bleu au sommet de la pente, je ne regarderai que lui en gravissant la route !
En route !
Fuyez comme un lièvre apeuré, sortez du Royaume des Démons !!
…………
Zou… ha… zou… ha…
J'ai couru de toutes mes forces, j'ai mal au flanc.
Je suis parti dans la précipitation, c'était un peu grossier, mais si je ne l'avais pas fait, j'aurais eu la certitude absolue que mon départ aurait été retardé de deux mois, donc au final, tant mieux !
Ainsi, après avoir épuisé le programme (?) du Royaume des Démons, je me dirige vers l'étape suivante.
Où ?
Beaucoup ont sans doute déjà deviné.
Mon voyage a commencé par le Royaume des Hommes, a traversé force menus épisodes avant de basculer vers le Royaume des Démons.
Royaume des Hommes → Royaume des Démons, la suite est facile à prévoir.
Ce monde repose sur le concept des Trois Grandes Races.
La nation où vit la race humaine : le Royaume des Hommes.
La nation bâtie par la race dominante parmi les Trois, les démons : le Royaume des Démons.
Alors, quelle est la troisième nation, celle de la troisième des Trois Grandes Races ?
C'est le Royaume des Sirènes, où vit le peuple-sirène.
Les sirènes qui habitent les fonds marins sont, parmi les Trois Grandes Races, des êtres à part, au patrimoine génétique radicalement différent.
Ne serait-ce que parce qu'elles peuvent respirer et vivre sous l'eau, elles dépassent l'entendement des autres races.
Et les sirènes sont aussi une race à laquelle je suis particulièrement attaché.
Pourquoi ?
Parce que ma mère, Platy, était à l'origine une princesse du Royaume des Sirènes.
Son statut actuel : sœur du Roi Sirène. Princesse royale ?
Autrefois, ma mère a fugué, a rencontré mon père sur la terre ferme et s'est imposée comme épouse par la force.
Et c'est ainsi que moi, né de ma mère vivant en milieu marin, je suis venu au monde sur la terre ferme.
En d'autres termes, la moitié de mon sang est du sang de sirène.
L'autre moitié est faite de gentillesse.
Voilà pourquoi je suis lié aux sirènes par un lien extrêmement fort.
Il est hors de question que je passe à côté du Royaume des Sirènes pendant mon grand périple d'entraînement !
… C'est donc parti pour le Royaume des Sirènes, moi, Junior.
Pour y entrer, il faut franchir une procédure passablement complexe, inexistante pour les autres pays.
Après tout, c'est un pays sous la mer.
Des étapes spéciales s'imposent.
C'est pour cela que je me suis d'abord lancé à corps perdu sur la mer.
« Uryaryaryaryaryaryaryaryaaaa !! »
Avant que le pied droit ne coule, le pied gauche en avant !
Avant que le pied gauche ne coule, le pied droit en avant !
Voilà la foulée particulière pour avancer sur l'eau !
Je l'ai apprise de mon père quand j'étais gamin !
Une fois maîtrisée, elle me permet d'aller n'importe où, fut-ce au-delà de la mer !
Tant que l'endurance tient !
… Et c'est là que le bât blesse.
En cours de route, j'ai flanché, je n'ai plus pu maintenir la vitesse et j'ai coulé.
Glouglouglouglouglou !?
Je me noie ! Je coule ! Au secours !?
J'ai failli finir en crabe des mers au fond de l'océan.
Je viens à peine de revenir des Enfers, et voilà que la mer faillit m'aspirer dans l'abîme. Dangereux.
Faut vraiment pas prendre la mer à la légère.
Mon père me l'a appris, et ma mère, pour qui la mer est plutôt un terrain de jeu, me l'a rabâché jusqu'à l'écœurement.
C'était bien une absurdité de croire qu'on pouvait traverser la mer en courant juste parce qu'on sait courir sur terre.
Sur terre, le fait de pouvoir marcher n'empêche pas de prendre une voiture ou un train.
Alors j'ai fait profil bas, je suis revenu au rivage, j'ai payé mon billet et j'ai pris le bateau.
Les gens du port m'ont regardé remonter de l'eau à la nage avec des yeux qui disaient « encore un idiot », mais bon.
Une fois le corps à peu près sec, direction l'embarcadère…
Pour acheter mon billet.
« Excusez-moi, un billet pour le Paradis, s'il vous plaît. »
« Oui, le premier départ pour le Paradis est dans une heure, ça vous va ? »
« C'est bon. »
Billet pour le Paradis… quel mot particulier.
Quoi, je viens de revenir des Enfers et j'essaie déjà de m'échapper du cycle des réincarnations ?
On pourrait le croire, mais non.
Pour rejoindre le Royaume des Sirènes au fond des mers — qui, vu d'ici, est un monde étranger à part entière —, il faut d'abord passer par le Paradis.
Plus exactement, l'Île du Paradis.
C'est une île isolée flottant en pleine mer, loin, très loin du continent.
Pourtant, son climat est tempéré, enveloppé d'une douceur printanière permanente, facile à vivre.
L'île entière est constamment fleurie au fil des saisons, haute en couleur.
De plus, une grande partie de sa périphérie est ceinte de falaises, ce qui limite les risques de submersion.
C'est littéralement une île qu'on prendrait pour le Paradis.
C'est la seule île du continent que possède le Royaume des Sirènes, et son droit de propriété est reconnu par le Royaume des Démons comme par le Royaume des Hommes.
C'est aussi l'île désignée comme fenêtre diplomatique par le Royaume des Sirènes.
De tout temps, les émissaires étrangers se rendaient à l'Île du Paradis pour traiter avec les sirènes, et les diplomates sirènes y montaient pour les pourparlers.
En somme, l'Île du Paradis est l'unique point de contact entre le monde d'en haut et le monde d'en bas.
Son aspect paradisiaque a sans doute été entretenu exprès pour afficher le prestige du Royaume des Sirènes qui en fait sa porte diplomatique.
Autrefois, sous la tension de la guerre entre humains et démons, les contacts étaient limités au minimum, mais maintenant que la paix règne et que les relations diplomatiques sont ouvertes…
L'Île du Paradis a ajouté à son rôle de point de contact diplomatique une fonction de nœud de transport.
Aujourd'hui, les gens du continent s'y rendent librement, pour le travail ou le tourisme.
Dans ces cas aussi, l'Île du Paradis assure son rôle de porte d'entrée vers le Royaume des Sirènes.
Les humains ne respirant qu'avec leurs poumons, s'ils plongent simplement en mer, ils finissent par ne plus pouvoir respirer et meurent.
Pour éviter ça et atteindre le Royaume des Sirènes au fond des océans, la méthode est préparée sur l'Île du Paradis.
C'est donc en simple citoyen, conformément aux usages, que je vais tenter d'entrer dans le Royaume des Sirènes, moi qui suis en plein entraînement.
Je suis monté à bord.
La sirène a retenti.
« Le navire "Solfurulu" appareille maintenant. Vous êtesss, départ. »
Une annonce bizarrement mièvre a retenti.
Je me demande ce que ce voyage va donner.
… Huh ? J'ai soudain une drôle de sensation au fond de la poitrine…
Ouèèèèèèèèèèèèèèè !!
« Maman, ce grand frère a le mal de mer ! »
« Chut, il ne faut pas regarder. »