Je m'appelle Retashiera.
Je suis une prostituée humaine venue de la capitale royale.
Cela dit, ballottée au gré des caprices de Sa Majesté, me voici expédiée dans ce trou perdu qu'est une terre en cours d'ouverture.
Pas le moindre brin d'herbe n'a encore été débroussaillé ; tout l'aménagement, tout le développement pour y loger des humains reste à faire.
En clair, ce n'est pas un endroit où l'on peut vivre correctement, et y survivre s'annonce rudement difficile.
Nous qui nous étions habituées à une existence ouatée dans la capitale, pourrons-nous nous en sortir ?
C'est avec une telle angoisse que nous avons posé le pied ici, mais cette angoisse a été pulvérisée sous un tout autre angle.
Qu'est-ce que c'est que ce niveau de développement ?
J'étais prête à trouver un chantier à peine commencé, et c'est l'exact inverse : ça a été développé à outrance !
Le logis qu'on nous a désigné est un immense manoir qu'on croirait sortir du palais royal.
Pas seulement une charpente en bois, les murs sont enduits de plâtre, l'extérieur respire le luxe.
Tout autour, la forêt et les prairies vierges s'étendent encore, ce qui crée un décalage surréaliste.
… Non, disons que c'est la villa de campagne d'un seigneur provincial qui a mis les petits plats dans les grands ?
Impossible, c'est trop somptueux même pour une villa !
Et une fois à l'intérieur, la surprise redouble.
L'aménagement intérieur est tout aussi fastueux, on se croirait dans la demeure d'un noble.
« Incroyable… ! C'est encore plus raffiné que la maison close où je travaillais ! »
« Hii ! Un vase qui a l'air hors de prix ! »
« Regardez cette statue, elle a l'air sacrément précieuse ! D'après mes dix ans de métier, elle ne déparerait pas au palais ! Une courtisane de haut vol se doit d'avoir l'œil pour l'art, vous savez ! »
C'est vrai.
On croyait atterrir au bout du monde côté culture, et on nous offre le summum du raffinement. J'ai l'impression d'avoir basculé dans une autre dimension.
Et quand on a jeté un œil aux chambres individuelles, re-belote.
On nous avait dit qu'une chambre par personne était prévue, du coup je m'attendais à des piaules minuscules où on serait entassées comme des larves.
Contre toute attente, les chambres sont spacieuses, et en plus il y a lit, armoire, bureau, tout le mobilier de base.
Mieux encore, chaque chambre possède une douche et des toilettes, certes sommaires !
L'équipement est à tomber par terre ! ?
Même les courtisanes de luxe de la capitale ne bénéficient pas d'un tel confort ! ?
« C'est… c'est trop… trop parfait ! ? »
« Ça vous plaît ? »
L'homme qui nous guidait tout à l'heure pointe le bout du nez.
« C'est la première fois qu'on accueille des femmes sur cette terre, alors tout le monde s'est donné à fond. Mettre salle de bain et toilettes dans chaque chambre, c'est un concept quasi inédit dans ce monde, une première audacieuse ! Ceci dit, pour les toilettes, suffit de balancer deux ou trois "gakihitode" dedans et ils purifient le tout, et pour l'eau chaude, on a fait creuser une source par "Horukosufon", du coup c'est réglé ! Ce monde est dingue, où que tu creuses, ça sort une source chaude ! »
La moitié de ce qu'il dit m'échappe, mais je pige que ce manoir… non, cette demeure a été bâtie avec une technologie inimaginable.
Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?
Au cœur de l'inconnu se cache l'inconnu… C'est ça ?
Bref, on est sidérées, déboussolées, mais au moins la menace de crever de faim ou de froid s'éloigne, et c'est déjà ça.
Ce lit… La structure est solide, la couette crie le haut de gamme.
Sur une literie de princes, le sommeil ne peut être que royal.
Sûrement… les clients seront comblés eux aussi.
Je commence à bien cerner le truc.
La raison pour laquelle un tel palais a été dressé au fin fond des bois.
Notre étiquette… « prostituées » : si on part de là, la réponse coule de source.
Oui, ce bâtiment EST une maison close.
Notre nouveau lieu de travail.
Une maison close vend du rêve.
Pour offrir un rêve parfait, il faut soigner non seulement la marchandise, mais aussi le lieu de vente.
D'ailleurs, la maison close de la capitale où nous étions ne lésinait pas sur ce point.
Un intérieur qu'on prenait pour un hôtel particulier, mille objets d'agrément.
On achetait à tour de bras des articles d'importation pour recréer un paradis coupé du quotidien.
Ce manoir suit la même logique : c'est PRÉCISÉMENT parce qu'il doit servir de maison close qu'il a été poussé à ce point de faste.
Bon, ils ont compris notre métier, mention passable.
… Mais au fond, ce qu'on fera ici ne change pas.
Enfin, si la seule mauvaise surprise, c'est que rien n'a changé, je suppose qu'on peut souffler.
« C'est pas ça. »
Hein ?
Une voix inconnue me fait me retourner. Une jeune femme que je ne connais pas se tient là.
Bon… vu qu'on est un contingent de courtisanes venues de la capitale, c'est normal qu'il n'y ait que des femmes d'un certain âge…
Mais elle, ce n'est PAS une de nos collègues.
Pourquoi j'en suis sûre tout de suite ? Parce qu'elle porte un bébé dans les bras.
« Comme vous l'imaginez, je suis du côté de l'accueil. Je m'appelle Platy, la femme de l'homme qui vient de vous guider. »
L'homme qui guidait ? Celui-là ?
Ce type d'une banalité confondante, qui n'avait pas l'air de payer de mine ?
« Même comme ça, c'est le responsable suprême de cette terre, et un futur prétendant au trône. Je dis pas qu'il faut lui lécher les bottes, mais évitez au moins l'impolitesse. »
Je sais, merci.
Même si j'en ai pas l'air, je suis dans le service, moi.
Changer d'attitude selon la mine du client, c'est du niveau troisième zone !
« Pour répondre à votre déduction, vous êtes complètement à côté de la plaque. Ici, ce n'est PAS une maison close. »
Hein ?
Le « c'est pas ça » de tout à l'heure, c'était pour ça ?!
Vous plaisantez ? ! Au fin fond des montagnes, un manoir aussi urbain, aussi branché !
À part résidence seigneuriale ou maison close, à quoi d'autre ça peut bien servir ?!
« C'est pour ça que je dis non. Regardez bien. Si c'était vraiment une maison close… on laisserait pas des gamins courir en liberté comme ça ! »
Hein ?!
Là où le doigt de Platy indique, deux enfants de quatre ou cinq ans, effectivement.
Ils gambadent entre les courtisanes.
« Shuchini kurin~ »
« Taibon houraku~ »
Waah, trop mignons.
… C'est pas le moment de dire ça ! Maison close = interdite aux moins de dix-huit ans !
« C'est mon aîné et mon deuxième. Si c'était vraiment une maison close, je les amènerais pas ! Leur faire goûter à la femme à cet âge, ça s'appelle plus de l'éducation précoce, ça frôle le crime ! »
Ha, haa… ?!
Devant un argument si massif, j'acquiesce malgré moi.
Mais alors, si ce n'est pas une maison close, C'EST QUOI au juste ?!
D'abord, on nous a fait venir EN TANT QUE prostituées dans un manoir qui N'EN EST PAS UN, la définition s'effondre !
On a été appelées ici pour faire QUOI, alors ?!
« C'est pourtant simple, vous le savez bien : les pionniers qui travaillent ici commencent à manquer de femmes. Nous non plus, on n'est pas des jeunettes, et un dirigeant qui ignore l'instinct irrépressible des hommes et des femmes, c'est un dirigeant disqualifié. »
Haa… Cette prévenance est louable, cela dit…
« C'est pour ça qu'on vous a mandées… Mais comme je m'en doutais, les grands de chaque nation ont envoyé des prostituées. C'est la réponse standard, je critique pas, mais… »
Qu'est-ce que vous voulez dire ?
Pour le problème que vous venez de citer, faire venir des professionnelles, c'est LA réponse logique !
Et ensuite, on crée un établissement spécialisé, problème résolu… ! Non ?!
« C'est là que mon mari est mon mari. La logique du monde, lui, il la connait pas. Mieux vaut partir du principe que le bon sens ne s'applique pas à lui. »
Haa… ?
Alors, si on n'a pas été appelées EN TANT QUE prostituées, POURQUOI on a été appelées ?!
« C'est bien sûr pour… »
…
Ne me laissez pas en plan…
« …… Des épouses !! »
Hein ?!
« Pas des partenaires d'un soir, des compagnes pour la vie ! Ainsi, la motivation des pionniers montera, et l'efficacité globale de l'ouverture s'en trouvera boostée !! »
On saute une case et on essaie de nous caser pour la vie ?!
Des adultes sensés peuvent pondre un truc pareil ?!
« Mon mari, sa tête, c'est "tous publics". »
Comment voulez-vous qu'on devine une intention pareille du côté de l'autre ?!
Les hautes sphères du Royaume des Hommes, par habitude et préjugé, ont expédié des prostituées, c'est ça ?!
Quel quiproquo monumental !!