Ainsi, moi, Cory, je me rendis sur la terre de colonisation.
Avant d'y parvenir, il s'en passa de toutes les couleurs : une fois l'affaire entendue, plusieurs personnes vinrent tour à tour me conseiller d'abandonner la quête.
Selon eux, la colonisation ne valait ni titre de gloire ni expérience.
Puisque j'avais gravi les échelons jusqu'au rang S, mieux valait conquérir un donjon réputé ou dénicher un objet légendaire : ce serait un exploit bien plus éclatant.
Ça ferait aussi monter mes capacités, argumentèrent-ils.
Ils le disaient par gentillesse, et je compris bien leur raisonnement, aussi les remerciai-je poliment avant de décliner.
Je suis le second Silver Wolf.
Puisque j'ai hérité de ce nom, je veux mener des aventures qui profitent à tous les aventuriers, plutôt que de chercher ma propre gloire.
La quête de colonisation que j'ai acceptée cette fois colle parfaitement à cette ligne de conduite.
Je m'y consacrerai corps et âme.
Bien sûr, je ne suis pas seul à relever ce défi.
Beaucoup d'autres m'accompagnent, et une bonne partie d'entre eux sont ces anciens mercenaires de rang E ou C qui ont basculé dans l'aventure, dont il était question tout à l'heure.
Ils ont accepté la proposition de quête exactement comme Silver Wolf l'avait prévu.
Croyaient-ils qu'on les virerait s'ils refusaient ? Il n'y a pas de licenciement chez les aventuriers, cela dit.
Mais il y avait un point où Silver Wolf s'était trompé : on pensait qu'ils auraient l'orgueil froissé et rongeraient leur frein… or il n'en était rien.
Pas l'ombre d'un mécontentement sur leurs visages ; au contraire, ils entraînèrent dans la zone de colonisation avec un entrain remarquable.
Je me demandais ce qui les rendait si gais.
« Haa, changer de front, c'était monnaie courante à l'époque où on était mercenaires ! »
« Les lubies des grands, c'est pareil partout ! »
« C'est encore le paradis comparé aux assauts de forteresse sous la grêle de sorts ! Ici, c'est le ciel ! »
« Ah ah ah, c'est celui qui dit ça qui baissera sa garde et crèvera le premier ! Y a pas d'endroit sans danger, si facile soit-il ! »
Ils étaient la gaieté même.
Ils n'avaient pas réussi à s'adapter au monde des aventuriers après leur reconversion, mais leur vitalité de mercenaires semblait leur permettre de survivre dans n'importe quel environnement hostile.
Même Silver Wolf n'avait pas su percer à jour l'état d'esprit de ces anciens mercenaires si différents.
Ils ne manifestèrent aucune frustration, ne se rebellèrent pas ; bien au contraire, ils s'unirent et s'attaquèrent au travail de colonisation d'un seul cœur.
C'est peut-être là leur force d'anciens mercenaires : leur travail d'équipe, forces jointes et cœurs unis, avançait comme un seul organisme, sans heurts ni temps morts.
Pour des aventuriers dont l'individualisme est la base, c'était d'autant plus choc.
Les anciens mercenaires participants étaient pour la plupart âgés ; après des années à suivre désespérément le code du mercenariat, ils n'avaient sans doute pas su s'adapter au changement devenu aventuriers.
La colonisation, ce n'est pas un travail qu'on peut faire seul.
L'union de tous est indispensable.
Leur capacité prend ici tout son sens, et le chantier progressait à une vitesse stupéfiante.
Moi qui suis nominalement en charge de la direction, j'apprenais beaucoup d'eux : la coordination sur le terrain bien sûr, mais aussi leurs anecdotes d'époque mercenaire, racontées pendant les pauses, étaient passionnantes et instructives.
Victoires et défaites locales contre les démons.
Morts de justesse sous les ordres absurdes d'un commandant incompétent.
Rencontre avec les Quatre Généraux, balayés en un instant.
Exploits de mercenaires légendaires comme Grey Silver ou Bill Bronson…
Ces récits n'élargirent pas seulement mes connaissances ; ils m'enseignèrent aussi quel genre d'individu survit sur un champ de bataille où la vie tient à un fil.
Probablement que le type d'humain qui survit est le même, aventurier ou mercenaire.
La mort est égale pour tous.
J'envoyais des rapports d'étape réguliers à la guilde, et cette marche si loin au-delà des attentes créa une certaine agitation de leur côté.
Silver Wolf m'adressa une réponse enthousiaste, m'apprenant que les vieux caciques qui s'étaient tant opposés à la colonisation avaient fermé leur clapet, leurs calculs déjoués.
Tout se passe exactement comme prévu, et c'est tant mieux.
« Mais bon, capitaine. C'est justement quand tout roule comme ça qu'un coup fourré arrive. La seule chose à ne jamais faire, c'est baisser sa garde. »
Un de mes camarades anciens mercenaires, à mes côtés, me mit en garde.
Ils ont sans doute vécu maintes fois ce scénario qui se termine dans le sang. Mieux valait suivre l'avis des aînés.
Et le problème finit par arriver.
***
« Quoi !? Un conflit avec un autre village de colonisation !? »
Je me demandai ce que signifiait « autre village de colonisation », mais en substance, un autre groupe menait aussi des travaux de colonisation, distincts des nôtres.
Et ce groupe était composé de démons.
Je me rappelai avoir entendu quelque part : « Cette entreprise de colonisation se fait en collaboration avec les démons. »
Où était-ce déjà ?
« Ils ont empiété sur la terre qu'on a défrichée ! »
« Et ils osent dire : "C'est notre terre ! Déguerpissez !!" »
« On s'est cassé le dos à l'apprivoiser, cette terre, et ils voudraient nous la voler ? C'est du racket pur et simple !! »
Mes camarades étaient furieux.
Eux aussi, après tant d'efforts et de temps, avaient commencé à aimer cette terre qu'ils avaient défrichée.
Moi de même.
Je partis en courant le premier vers l'endroit où se déroulait l'altercation.
Sur place, des démons étaient bel et bien présents.
Et ils disputaient âprement avec mes camarades de colonisation qui étaient là depuis le début.
Je n'attrapais que des bribes, mais l'échange tournait autour de : « C'est NOTRE terre ! » — « Non, c'est la NOTRE ! »
« Qu'est-ce que c'est que ce bordel !! »
À mon arrivée, les nôtres laissèrent paraître un soulagement manifeste.
Au fil du long séjour, j'avais gagné leur confiance en tant que responsable sur le terrain.
Je fis face aux démons, saturés d'hostilité et de colère.
« Je suis le représentant de notre camp. J'ai saisi les grandes lignes de la situation. »
Apprenant que j'étais le représentant, le camp adverse parut un instant déstabilisé.
« Bien, c'est moi, l'explorateur Latcha Leones, qui parlerai pour les démons ! »
« Toi, représentant !? » « Pourquoi !? »
Leur côté manquait de cohérence.
Cela dit…
« Explorateur ? Qu'est-ce que c'est ? »
Je réagis malgré moi à ce terme.
En tant qu'aventurier, quand un mot aux nuances proches chatouille l'oreille, on ne peut s'empêcher de réagir.
« Ça t'intrigue ? C'est normal ! Sillonner les sept mers, découvrir des trésors que nul n'a jamais vus, voilà l'explorateur !! Un métier qui poursuit un tel rêve, il n'y en a pas deux au monde !! »
Mouais.
Il existe un métier qui ressemble à l'aventurier, en somme.
Ceci dit, les aventuriers ont aussi pour mission de gérer les donjons pour assurer la sécurité des régions, donc une partie du travail se chevauche.
« Capitaine, j'ai déjà entendu dire qu'il y a bien des explorateurs chez les démons, mais c'est un job ultra mineur, presque personne ne les connaît. »
« Que ce soit l'échelle ou la notoriété, ils n'arrivent pas à la cheville des aventuriers. D'ailleurs, y a bien une guilde des aventuriers, mais une guilde des explorateurs, pas l'ombre d'un fragment. »
Mes camarades anciens mercenaires en savaient long.
C'est vrai, l'expérience de l'âge leur fait connaître bien des choses.
Laissant le camp adverse grogner « Grrr… ! », je poursuivis.
« J'ai vaguement ouï dire que les démons menaient aussi de la colonisation. Mais cette zone, c'est nous, les humains, qui l'avons entamée en premiers. Je vous prie de vous porter vers un autre secteur. »
« Qu'est-ce que tu racontes ! C'est nous qui comptions la défricher, cette terre ! Sans elle, tout le travail de colonisation qu'on a fait jusqu'ici perd son sens ! »
C'est fâcheux, mais notre situation est la même.
Je ne peux pas faire marche arrière en disant « compris ».
Si je cède ici, à chaque collision future, ce sera à nous de reculer.
C'est une leçon que tout aventurier connaît.
« Quoi !? Les humains vaincus à la guerre osent faire les fiers ! On va vous battre une seconde fois ! »
« Qu'est-ce qu'il dit ! C'est l'armée du Roi Démon qui a gagné la guerre, pas vous autres !! »
« Nous, on a frôlé la mort maintes fois comme mercenaires ! Si tu parles de revanche, on se fera un plaisir de t'accommoder ! »
« La rancune du champ de bataille se règle sur le champ de bataille !! »
Ça ne va pas, mes camarades de colonisation s'échauffent aussi.
D'ordinaire insouciants, ils portent en eux un passé de mercenaires ayant frôlé la mort, et sans doute quelque chose d'indigéré qui y est lié.
Tout cela remonte maintenant du fond des tripes, mêlé à l'indignation de voir la terre qu'ils ont défrichée risquer de leur être volée.
Même si mon rang d'aventurier est supérieur, je ne pense pas pouvoir contenir leur douleur, moi qui suis encore un jeunot.
« Dernier avertissement. Cette terre a été défrichée par les humains, c'est une terre humaine. Sortez tranquillement. »
« Kusooooo… ! De notre côté, c'est la fierté d'explorateur qui est en jeu ! On ne peut pas perdre contre des aventuriers ! Ce sont NOUS, les explorateurs, qui percerons les mystères du monde !! »
Ils ne reculent pas. Tant pis.
Quand une difficulté inévitable se dresse, on l'affronte de front.
C'est aussi ça, la manière des aventuriers !!