LA Reine Régente n'offrit pas à Batiatus la chance de montrer de quoi il était fait.
Ce fut la leçon tissée dans ce qui suivit. Batiatus n'était pas un être insignifiant. Il avait siégé parmi les personnages autour de son trône, ce qui signifiait qu'il dépassait l'Échelle Mésozoïque, ce qui signifiait qu'il possédait son propre Panthéon et sa propre dimension, et un pouvoir suffisant pour être compté parmi les plus grands de la salle. Il fit flamber ce pouvoir à présent, désespéré et immense, cherchant à élever quelle que défense un Suiveur exposé pouvait rassembler.
Il n'eut jamais le temps de l'élever.
Car LA Reine Régente déploya son Panthéon, et un Panthéon n'est pas une chose contre laquelle on se défend. C'est une chose qui décide si vous êtes autorisé à exister en sa présence !
WAA !
Il se déploya depuis elle et depuis partout à la fois, comme ses tentacules avaient rempli la salle, sauf que c'était plus profond, plus vaste, une structure qui n'occupait pas tant la salle que ne remplaçait la question même de l'endroit où se trouvait la salle. Une cathédrale noyée d'une architecture impossible s'éleva en être autour d'eux, des salles sous des salles sous des salles, chaque surface luisante de la même chair marbrée que son corps, chaque colonne un tronc de muscle se tordant, chaque voûte côtelée et respirante. Des chœurs de tentacules pâles pendaient de hauteurs invisibles, se balançant comme mus par un courant que nul autre ne pouvait sentir, et des tréfonds les plus profonds montait un bourdonnement vibrant et grave, dix mille voix qui n'étaient pas des voix, le son d'un lieu qui avait avalé un océan et gardé les cris. C'était grandiose au-delà du cadre de tout ce dans quoi Noah s'était tenu, froid et ancien et mouillé et faux, une dimension qui était entièrement et seulement elle, et qui la plaçait en son sein comme unique souveraine et tout le reste comme des intrus attendant son jugement.
|L'être face à vous, LA Reine Régente, LA Première Épée, a manifesté son Panthéon Existentiel. Désignation : LA Chorale Noyée aux Dix Mille Gorges.|
|C'est la dimension sur laquelle elle existe. S'y tenir, c'est se tenir en elle, selon ses termes, soumis à ses archives comme loi contraignante. Un Panthéon place son détenteur dans sa propre Dimension Panthéonique d'Existence, le rendant insondablement difficile à blesser, car il ne réside pas pleinement dans l'existence environnante. Pour agir contre elle ici, il faudrait un Panthéon plus grand que le sien. Batiatus n'en possède pas.|
|Son Panthéon est imprégné d'une Intention Primordiale. Au sein de LA Chorale Noyée, son archive s'impose non comme force mais comme loi fondatrice. L'existence à l'intérieur a déjà consenti à lui obéir. Batiatus n'est pas attaqué. Il est informé, par la dimension elle-même, qu'il n'a plus la permission d'être.|
Noah observa, et une autre série de notifications affleura, provenant cette fois de sa propre existence.
|LE Miroir Qui Garde s'est déclenché. Vous êtes en présence d'un être et d'un ouvrage bien plus grands que vous. Votre Fondation enregistre LA Chorale Noyée aux Dix Mille Gorges en totalité, en étudie l'architecture, retient ce qu'elle observe sans effort et sans sa connaissance. La structure d'un Panthéon, la manière dont une Intention Primordiale est tissée à travers une Dimension Panthéonique, la façon dont ses archives s'imposent comme loi, tout est déchiffré et stocké en silence pour votre future construction d'un Panthéon. Ce que vous voyez une fois, vous ne le perdez pas. Elle vous enseigne, sans le vouloir.|
Noah ne dit rien. Il se contenta d'observer, d'apprendre, et laissa LE Miroir Qui Garde boire la leçon pendant que L'Œil de l'Estuaire, caché à chaque être présent, se nourrissait en silence du trop-plein de son pouvoir écrasant.
Au sein de LA Chorale Noyée, Batiatus se disloqua par les bords.
Son embrasement désespéré de pouvoir rencontra la loi fondatrice de sa dimension et ne trouva rien contre quoi pousser, car il n'y avait rien à combattre, seulement un lieu qui avait décidé qu'il n'y était pas le bienvenu. Son existence commença à s'user, à s'effilocher, les tentacules de sa cathédrale se refermant sur lui, les dix mille gorges bourdonnant plus fort alors qu'elles se penchaient vers une nouvelle voix à ajouter à leur chœur. Il se battit. Il n'avait pas de Panthéon assez grand pour lutter, et le combat ne fit qu'accélérer son usure, et en quelques instants il pendit, usé et effiloché, au centre de sa cathédrale noyée, son pouvoir vacillant, ses machinations d'âges s'effondrant sur elles-mêmes.
LA Reine Régente le considéra, et sa voix vint, glaciale.
« Qui est l'autre ? » demanda-t-elle. La douceur avait entièrement disparu. « Vous êtes deux dans ma salle. Vous me direz donc le second. Qui d'autre parmi ceux en qui j'avais confiance porte la marque DU Menteur Infini sous mon propre trône ? Donne-moi le nom, Batiatus, et je déciderai peut-être que ta fin sera rapide. »
Batiatus ne répondit pas.
Son existence usée resta immobile dans sa cathédrale broyeuse, et ses yeux, fixés sur elle, ne montraient ni peur ni marchandage. Ils montraient à la place un immense et terrible froid, la froideur d'un être qui s'était donné à quelque chose d'aussi total que l'exposition et la mort avaient cessé de pouvoir l'atteindre. Il ne lui donnerait pas le nom. Cela transparaissait clairement dans la glace de son regard.
Et alors il commença à parler, et ce qui en sortit ne fut pas une réponse.
Ce fut... semblable à une prophétie.
Sa voix changea en le quittant, tombant dans un rythme, une cadence lente et montante, comme si quelque chose parlait à travers lui plutôt que depuis lui, la cadence de transe d'un être devenu porte-parole de quelque chose de bien plus vaste.
« Quand la soie pleure en bleu et que le mortier tourne, » psalmodia Batiatus, « le patient se réveille, et le patient apprend. Vous avez scellé les pièces, vous l'avez dispersé au large, mais la rivière rentre à la maison, et la rivière est la marée.
« Infini et Source, vous vous agenouillerez comme une seule foule, non parce que vous le voulez, mais parce qu'il est fort. La guerre que vous redoutez tous est la guerre que vous mènerez, vos lames tirées pour lui sur sa scène involontaire.
« Les Dorés tomberont, et LES TERRES DE LA SOURCE saigneront, Carcosa se noiera pour le besoin du patient. Ils mourront par légions, par billions, par l'Âge, et appelleront cela leur choix tandis qu'ils tournent sa page.
« Et regardez, ô observateurs, pour le plus sûr des signes, quand les Primordiaux basculeront de leurs plus vieilles lignées. Quand ils sentiront une main à leur porte, ce sera l'heure, ce sera la date, ce sera le patient s'approchant de CELA une fois de plus, et CELA a toujours, toujours été ce qu'il tendait à atteindre. »
Son corps usé trembla, la transe s'approfondissant, le froid dans ses yeux cédant la place à quelque chose de dément et d'extatique, et il répéta la fin, encore et encore, sa voix montant.
« Près de CELA une fois de plus. Près de CELA une fois de plus. Il vient pour CELA une fois de plus, et vous le lui remettrez, vous le lui remettrez, vous lui remettrez tous à la fin ! »
BOUM !
LA Reine Régenta écrasa son existence entière.
Elle le fit froidement, sans cérémonie, comme un être met fin à une chose qui a fini d'être utile. La cathédrale noyée se referma, les dix mille gorges avalèrent sa répétition frénétique en plein mot, et Batiatus fut simplement parti, son existence aplatie et aspirée dans LA Chorale Noyée, une voix de plus ajoutée au bourdonnement, la prophétie coupée à son sommet extatique et réduite au silence pour toujours.
Le Panthéon se retira. LA Salle des Épées redevint une simple salle.
Et LA Reine Régente resta là dans le silence, ses tentacules s'immobilisant lentement, le masque tordu de sa tête se tournant vers l'endroit où Batiatus avait été, puis, lentement, vers le reste des Épées et personnages rassemblés, chacun d'eux venat d'assister à l'exposition et à l'effacement de l'un des leurs entre deux respirations.
Un Suiveur découvert. Un Suiveur mort.
Un encore caché parmi eux, et une prophétie suspendue dans l'air qu'aucun être présent ne pourrait oublier !