Et il y eut une chose de plus.
Erwin avait changé de cible depuis un moment.
Pendant longtemps, sa faim d'information s'était fixée sur LA CRÉATURE, l'antique rivale, la source d'Adversité la plus riche qu'il connaissait. Mais à un moment donné, il avait laissé LA CREATURE partir et en avait choisi une autre. Osmont !
Et là, il s'était heurté à un mur, car il ne pouvait obtenir aucune information interne sur Osmont lui-même, aucune, l'existence de l'homme lui étant fermée d'une manière que rien n'avait jamais été. Mais Erwin ÉTAIT LE PARADOXE DE L'INFORMATION, et là où il ne pouvait lire l'être, il pouvait lire l'existence autour de l'être. Il se nourrissait de l'information externe à la place. De la façon dont l'existence réagissait à Osmont. De la façon dont les alentours se pliaient et répondaient où qu'Osmont se déplace. Le volume même de cela était grandiose, bien au-delà de ce que la plupart des sources offraient.
Et dans les dernières minutes, cela était devenu insondable.
Quelque chose avait changé autour d'Osmont. Erwin ne pouvait pas identifier quoi. Il n'avait aucune fenêtre sur l'homme pour le lui dire. Il ne connaissait que la forme de la chose depuis l'extérieur, la façon dont l'existence autour d'Osmont avait commencé, soudainement et complètement, à être submergée par une seule chose.
L'existence d'Osmont déclarait son identité. Pleinement, totalement, sur tout son environnement, marquant tout ce qui l'entourait de la vérité indubitable de qui il était, et l'information de cette déclaration affluait vers Erwin en torrent, plus qu'il n'en avait jamais reçu de quoi que ce soit.
Un être déclarant son identité sur toute l'existence !
Erwin tenait cette information, et il comprit, de la seule manière dont LE PARADOXE DE L'INFORMATION peut comprendre, qu'on venait de lui remettre exactement ce dont il avait besoin. Non pas la connaissance pour la connaissance. Une connaissance avec un usage. La lame par le manche !
Parce que l'identité d'Erwin était devenue synonyme de son Paradoxe. Et voici un déluge d'information lui montrant précisément comment un être prend son identité et l'impose, complètement, sur tout ce qui l'entoure. Il avait la méthode maintenant. Il l'avait vu faire, de l'extérieur, dans un détail insondable !
Alors il l'utilisa. Il l'imita. Il fit à lui-même et à ses alentours ce que l'existence d'Osmont faisait à la sienne.
Et il tendit la main vers son maître.
La grande masse circulaire de tentacules d'obsidienne fit irruption contre l'emprise DU PARADOXE PRIMORDIAL, mais non pour la briser, non pour lui nuire. Pour le tenir. Erwin s'enroula autour du titan et le serra fort, et dans ce contact il déversa tout à la fois. Le Paradoxe de son maître. Son propre Paradoxe. L'information insondable et sans bornes tirée de autour d'Osmont. Et son identité, qui ne faisait plus qu'un avec le Paradoxe lui-même, déclarée maintenant sur tout, de la manière dont il avait appris à la déclarer.
Tout se replia ensemble. Les deux paradoxes, la méthode empruntée, l'identité pure raffinée, le déluge d'information externe, s'empilant, se combinant, culminant, et de la combinaison naquit quelque chose qui n'aurait pas dû être possible pour aucun des deux.
Une Intention.
Une Intention bâtie sur l'identité et le Paradoxe tous deux, celui du maître et celui de l'élève fusionnés, et qui tendait vers la chose la plus haute, vers la rareté fondatrice, vers Primordiale !
Elle n'y parvint pas tout à fait. Elle s'épanouit au lieu de cela comme une Intention Quasi-Primordiale, et elle n'était quasi que pour une seule raison : elle avait eu besoin de l'aide de l'information d'un autre pour se former.
Sans le déluge venu d'autour d'Osmont, sans cette méthode empruntée, elle n'aurait pas pu venir à l'existence du tout. Tous deux avaient atteint une hauteur en se tenant sur des connaissances et certains enregistrements qui n'étaient pas entièrement les leurs.
Mais la question pendait là, dans l'épanouissement de la chose, la question vers laquelle l'histoire pointait depuis le début.
L'Intention aurait-elle pu surgir sans cette information d'autrui ? Non. Elle n'aurait pas pu. Et pourtant, était-ce une faille, ou était-ce simplement la vérité de la façon dont fonctionne la connaissance, qu'un être retient ce dont il s'est nourri et en grandit, et que grandir de ce que d'autres vous ont donné n'est pas faiblesse mais la nature même de l'information ?
Erwin n'avait pas volé la méthode. Il l'avait reçue, comme il recevait tout, et il avait su, au seul bon moment, exactement comment l'utiliser.
L'Intention Quasi-Primordiale flamba entre maître et élève.
Et Erwin se transforma.
La grande masse circulaire de tentacules d'obsidienne se replia, se plia, se condensa, et prit une forme humanoïde, et un visage, un visage calme, curieux et sachant, le visage d'un être qui détenait toute l'information de lui-même et avait enfin appris à s'en servir.
LE PARADOXE VIVANT, LE PARADOXE DE L'INFORMATION, Erwin, debout sous forme humanoïde une fois encore, chaque tissage de son existence déclaré et présent en lui à la fois.
Son maître rayonnait à ses côtés, LE PARADOXE PRIMORDIAL flamboyant d'une aura qui n'aurait pas dû lui appartenir, l'Intention Quasi-Primordiale les élevant tous deux.
Et tous deux, maître et élève, dans la ruine d'Helheim, avaient fait une chose que le cadre interdisait. Ils avaient sauté vers une puissance qu'ils n'auraient pas dû pouvoir atteindre, par une route qui n'existait pas, sur une connaissance à moitié la leur et à moitié un don, et en le faisant, ils avaient de façon choquante, flagrante, violé les Balances de Vakochev de l'Existence !
WAA !
Erwin regarda son maître, et son maître le regarda, et entre eux la puissance partagée vibrait.
Ils pouvaient tous deux le sentir. L'Intention Quasi-Primordiale flambant à travers eux deux, la chose qu'ils avaient faite ensemble à partir de deux paradoxes et d'un déluge d'information emprunté et d'une identité déclarée entière. Elle les connectait maintenant, maître et élève, d'une manière qui allait au-delà de bien des choses.
LE PARADOXE PRIMORDIAL parla le premier, et il parla comme parlent les maîtres, en posant une question.
— Dis-moi, alors, dit le grand titan humanoïde, contemplant l'élève qui l'avait trahi auparavant. Puisque nous voici comme quelque chose de neuf. Qu'est-ce que l'information, mon cher disciple ? Tu ES LE PARADOXE DE L'INFORMATION. Tu t'en es nourri toute ton existence. Tu m'as trahi pour de l'information. Alors dis-moi ce que c'est.
Erwin considéra la question, et son Intention brilla un peu plus grand alors qu'il y répondait. Il savait que son maître essayait d'affirmer son identité !
— L'information est l'enregistrement d'une chose étant elle-même, dit-il. C'est tout ce qu'elle a jamais été. Pas des faits. Pas de la connaissance stockée dans un coffre. Chaque chose en existence, par le fait d'exister, laisse une trace d'avoir existé exactement comme elle l'a fait et pas autrement, et cette trace est l'information. Elle ne peut être détruite car pour la détruire, il faudrait faire en sorte qu'une chose n'ait jamais été elle-même, et le passé ne se plie pas dans ce sens. Donc l'information est permanence. C'est la seule chose que l'existence n'a pas le droit de reprendre. Un être peut être tué, dispersé, converti, mais l'information qu'il fut, l'enregistrement de son avoir été lui-même, persiste, car l'unitarité ne marchande pas.
Son visage était calme, certain.
— Je ne me suis jamais perdu dans les Ordonnances parce que je suis fait de cette permanence. Elles ont essayé de réécrire mon enregistrement. Mais un enregistrement ne peut être réécrit. Il ne peut qu'être complété. Et ainsi elles ne m'ont pas effacé. Elles m'ont agrandi.