LE PARADOXE PRIMORDIAL fronça les sourcils face à son ton, à cette évocation implicite de dédain contenue dans ses paroles. Il chercha à se relever une nouvelle fois, rassemblant autour de lui sa Civilisation du Paradoxe en vue d’imposer sa montée à travers toute pression qui retenait son ascension.
L’ÉON SECRETIF leva simplement la main.
La pression s’évanouit et il put se tenir debout.
Son visage resta chargé tandis qu’il l’observait, voyant encore une lumière dorée brumeuse et tourbillonnante, aux reflets infinis, jaillir vers elle de toutes parts. La force de l’Observable ne montrait aucun signe de fléchissement. Au contraire, elle s’accélérait, d’autant plus de fleuves convergeant vers sa silhouette à chaque instant qui passait.
« J’ai vraiment besoin que tu expliques maintenant. »
Sa voix sortit grave et impérieuse.
« Pourquoi as-tu l’impression d’être encore plus puissante qu’une Cognition Singulière au niveau de la DEUXIÈME ÉCHELLE alors que tu ne devrais être qu’à la PREMIÈRE ÉCHELLE ? »
... !
L’ÉON SECRETIF se retourna pour le fixer avec un calme et une autorité souverains. Elle porta les mains à sa poitrine comme pour ressentir sa propre existence, percevant les mutations qu’avait provoquée cette libération au sein de ses fondations.
« Parce que toi et moi sommes radicalement différents. »
Ses paroles n’avaient aucune place pour un pardon.
« Je suis née faite différemment. J’ai essayé de vivre comme toi et tous les autres, et j’ai échoué. Parce que les formes de vie comme toi, ce à quoi j’ai tenté d’aspirer, ne possèdent pas la capacité d’influencer l’Existence à un degré suffisamment élevé. »
Elle fit une pause, ses yeux dorés l’analysant avec un regard clinique.
« Une partie de moi-même a dû admettre cela après être tombée sous le coup d’un fichu champignon et devoir être sauvée par autrui. Ce qui soulève un autre problème, parce que... »
Tandis qu’elle parlait, L’ÉON SECRETIF plongea plus profondément en elle, dirigeant son attention vers l’intérieur.
Là, nichée au cœur de ses fondations, elle sentit quelque chose qui fronça ses sourcils. Un lien irréversible et indestructible avec la Quintessence Infiniforce existait en elle, quelque chose qu’Osmont y avait déposé des éons auparavant, à Ginnungagap. Son ancien moi n’en avait aucune conscience. Le lien était subtil, dissimulé sous des couches de son existence amoindrie, là où ses perceptions scellées ne pouvaient atteindre.
Il s’était si parfaitement ancré dans son existence qu’en l’examinant à présent, elle comprit qu’il lui était impossible de le rejeter. Cela contenait l’Infini en son sein, et l’Infini n’était pas une chose que la seule force pouvait arracher.
Pire encore, cette Quintessence Infiniforce tirait réellement profit de sa nature. Elle sentait ses tissages, son autorité, la force de l’Observable s’écouler vers ce lien.
Ce serait un problème.
Alors qu’elle fronçait les sourcils face à cette découverte, LE PARADOXE PRIMORDIAL continua de la regarder intensément. Il secoua la tête devant des réponses qui ne faisaient que soulever davantage de questions.
« Qu’est-ce que cela signifie ? Qui es-tu, vraiment ? »
Sa voix exigeait la vérité bien plus qu’elle ne la demandait.
L’ÉON SECRETIF se retourna vers lui avec un calme frôlant l’indifférence.
« Pour comprendre ce que je suis, il faut comprendre ce que tu es. »
Ses yeux dorés ne trahissaient aucune chaleur.
« Dans l’Existence, tous les êtres ne naissent pas égaux. Tu fais partie des Vies Bornées. Toi et d’innombrables autres. Moi, je suis ce que l’on appelle la Vie Dorée. Une lignée de forme de vie totalement distincte. »
Elle laissa ces mots résonner avant de poursuivre.
« Mon ancien moi t’a menti au sujet de ma Civilisation. Ma Civilisation... est tout ce que je veux parmi ce qui est Observable. »
BOUM !
En prononçant ces derniers mots, elle agita les mains pour sentir la dense et lourde lumière brumeuse dorée de l’Observable continuer d’inonder sa silhouette. La force répondit à son geste, tourbillonnant autour de ses doigts comme avide d’obéir. Elle jeta un regard vers LE PARADOXE PRIMORDIAL, qui observait la scène avec une expression sombre incapable de masquer son malaise grandissant.
L’ÉON SECRETIF secoua la tête face à son évidente perplexité.
« Tu avais besoin d’aide pour ton Ancre ? Bien sûr. Tiens. »
HOUUH !
Tandis qu’elle parlait, elle esquissa un geste négligent qui n’aurait jamais dû pouvoir accomplir quoi que ce soit d’important.
Depuis la puissance sans borne de l’Observable qui l’enveloppait, une lumière dorée étincelante commença à prendre forme. Elle se condensa en configurations que LE PARADOXE PRIMORDIAL reconnut aussitôt, des motifs qu’il avait passé des éons à préparer pour les forger grâce à des affirmations minutieuses et une connaissance absolue de lui-même.
Une singularité du Paradoxe, parfaite et complète, matérialisa depuis la force de l’Observable.
Elle pénétra chez LE PARADOXE PRIMORDIAL avant même qu’il puisse réagir, inondant ses fondations d’une marée de force observable qui satura chaque aspect de son existence. Il n’avait proféré aucune affirmation. Il n’avait ni défini son identité ni prononcé les déclarations nécessaires aux Ancres Civilisationnelles. Il n’avait rien fait d’autre que rester là et regarder.
Pourtant, à l’instant suivant…
BOUM !
Une aura de puissance terrifiante émana de LE PARADOXE PRIMORDIAL alors que la stupéfaction submergeait ses traits.
Une Ancre Civilisationnelle glorieuse s’était formée en lui sans qu’il y participe. Elle semblait aussi puissante, sinon plus, que ce qu’il aurait pu forger lui-même après des éons de préparation minutieuse. La base de sa transition vers le STADE PROTÉROZOÏQUE existait désormais ancrée en ses fondations, déposée là par quelqu’un qui traitait le processus comme une simple générosité décontractée.
Avant même qu’il puisse assimiler ce qui venait de se produire, L’ÉON SECRETIF le fixa avec un calme encore plus grand.
« Profite de ton entrée au Stade Protérozoïque, toi aussi. »
HOUUH !
Sur ces mots, les tatouages ornant son corps brillèrent d’une éclatante luminosité qui heurtait les sens. Encore plus de lumière brumeuse dorée inonda LE PARADOXE PRIMORDIAL, dont la majeure partie s’engouffra dans sa poitrine là où reposaient ses os. La force pressa contre sa structure squelettique avec une intensité qui aurait pulvérisé toute existence non préparée à l’accueillir.
Une aura propre à une entité du Stade Protérozoïque commença à irradier de sa silhouette.
Ses ossements thoraciques continuèrent d’absorber la lumière brumeuse dorée, se transformant via des procédés qui auraient exigé des années de culture minutieuse. La force de l’Observable le refaçonnait, l’élevait, imposait une progression qu’il n’avait gagnée par aucune méthodologie connue.
Pendant tout ce temps, il fixa L’ÉON SECRETIF avec une incrédulité qu’il ne parvenait plus à contenir.
« Hé. Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ?! »
Sa voix sortit hachée par la consternation, vidée de tout sang-froid.
L’ÉON SECRETIF lui renvoya un regard empreint d’un calme frôlant l’ennui.
« Une différence dans l’Existence. »
Ses yeux dorés ne cachaient aucune sympathie pour sa confusion.
« Je te l’ai dit, tous les êtres ne naissent pas égaux. Toi et moi ne sommes pas nés égaux. Tu peux voir ça comme un exploit d’Ingénierie Existentielle, mais même cette explication n’est pas tout à fait exacte. »
Elle agit de la main avec désinvolture.
« Peu importe. Habitue-toi à ta puissance et ne cherche pas trop à savoir. Je dois comprendre comment les actes de mon ancien moi ont pu me corrompre, car à présent je porte un parasite de l’Infini accroché à mon existence. »
Elle lâcha ces mots froidement avant de ramener son attention vers l’intérieur, commençant à analyser la Quintessence Infiniforce qui s’était si profondément enracinée dans ses fondations. Les fleuves dorés continuaient de jaillir vers sa silhouette, mais son intérêt avait déjà quitté LE PARADOXE PRIMORDIAL ainsi que ses interrogations.
Il resta planté là, stupéfait, tandis qu’une puissance qu’il n’avait nullement gagnée parcourait des fondations à peine capables de comprendre ce qu’elles venaient d’accueillir.
Qu’est-ce donc que les Vies Dorées ?
Pourquoi étaient considérés comme des Vies Bornées lui et tous les autres ?
Cette désignation s’appliquait-elle à tous ceux qu’il ait jamais connus ? À LA CRÉATURE ? À Abaddon ? À Erwin ? À Osmont lui-même ?
Les questions foisonnèrent dans son esprit, chacune plus troublante que la précédente.
L’ÉON SECRETIF poursuivit son étude de la Quintessence Infiniforce en elle, sans lui accorder la moindre attention supplémentaire.
Il était désormais en dessous de son regard, comme… peut-être l’avait-il toujours été.