L'Éon Secretif apparut dans un domaine situé entre l'existence observable et l'inobservable.
L'espace ne mesurait qu'un mille de diamètre, une poche de stabilité creusée dans la frontière séparant ce qui pouvait être perçu de ce qui restait hors d'atteinte. Au-delà de ses bords, des tissages tourbillonnants d'inobservable enveloppaient le domaine dans des configurations qui auraient suffi à rendre fous les êtres les plus modestes par leur seule proximité. Les ténèbres y bougeaient avec un dessein précis, pressant contre les limites du domaine sans jamais vraiment les franchir.
À l'intérieur de ce petit sanctuaire, une herbe verte vibrante recouvrait le sol en nappes qui n'auraient dû exister au vu des forces environnantes. Une simple cabane blanche se dressait au centre, sa construction humble et sans prétention, le genre d'habitat suggérant la méditation plutôt que l'habitation. Cet endroit avait été dissimulé pendant des éons, connu d'une seule existence au sein de toute l'Existence Observable.
Jusqu'à présent.
Derrière elle, une fine ouverture de portail restait là où elle était entrée. De celle-ci, LE PARADOXE PRIMORDIAL passa le seuil, sa titanesque forme d'obsidienne balayant immédiatement les alentours d'un regard qui ne manquait rien. Son autorité paradoxale ondula autour de lui alors qu'il observait les herbes, la cabane, les remous d'inobservable au-delà des frontières.
« Je ne suis jamais venu en cet endroit. »
Sa voix portait le poids de quelqu'un réalisant avoir été abusé.
« Que caches-tu encore exactement ? »
... !
L'Éon Secretif ne répondit pas immédiatement.
Elle s'assit sur l'herbe verdoyante avec un calme qui semblait déplacé. Son visage affichait une résignation plutôt qu'une peur, une acceptation plutôt qu'une anxiété. Tout ce qu'elle s'apprêtait à faire, elle s'y était déjà accomodée bien avant que ce moment n'arrive.
Puis elle plongea sa main dans sa propre poitrine.
Ses doigts traversèrent la chair qui s'écarta sans résistance, plongeant jusqu'aux profondeurs où reposaient ses fondations. Lorsqu'elle retira sa main, elle tenait une clé qui flamboyait d'une lumière dorée si pure qu'elle semblait rejeter entièrement l'inobservable ambiant. La clé était ornée et ancienne, son dessin évoquant des fonctions antérieures à la plupart des classements que l'Existence Observable employait actuellement.
L'Éon écarta les cheveux derrière sa nuque, exposant une peau qui n'avait pas vu la lumière depuis des éons.
Sans regarder LE PARADOXE PRIMORDIAL, elle tendit la clé vers lui.
« J'aimerais ne jamais t'avoir parlé de moi. »
Sa voix sortit plate et lasse.
« Je voulais ne jamais revenir à cet état. Même quand j'étais contrôlée par l'Unité, je n'ai pas cherché à m'y rattacher. Je voulais la surmonter par moi-même. »
Elle fit une pause.
« Mais j'ai échoué. Osmont a brûlé l'Unité en moi, et en retour, il a aussi desserré le sceau. Puisqu'il se brisera de toute façon, je considérerai cette expérience longue de plusieurs éons comme un échec. Je pensais pouvoir faire les choses avancer sans elle, mais soit. »
Elle lui poussa la clé avec plus d'insistance.
« Prends la clé. J'ai fait en sorte que je ne puisse jamais la déverrouiller complètement moi-même. »
... !
LE PARADOXE PRIMORDIAL saisit la clé, une incompréhension lisible sur ses traits d'obsidienne.
« Qu'est-ce que tu racontes ? Je me suis tourné vers toi à cause de ta Civilisation. Grâce à elle, mon Paradoxe peut connaître une accélération même – »
« Je t'ai menti au sujet de ma Civilisation. »
Son interruption fut nette et définitive.
« Pose simplement la clé dans le dos de ma nuque. Tout deviendra plus clair ensuite. »
... !
L'Éon Secretif arborait une expression durcie en prononçant ces mots.
Une clé. Quelque chose que LE MYCÈLE PRIMORDIAL n'avait même jamais senti lors de son occupation de son existence, quelque chose bien au-dessus du rang de cette horreur fongique pour être perçu. Naturellement, une clé signifiait qu'il y avait quelque chose de fermé. Et en cet instant, ce quelque chose, c'était Eon elle-même.
Tourner la clé la déverrouillerait.
Agir ainsi était admettre son échec, que son expérience de vie comme une entité moindre se concluait par une défaite. Que pouvait-elle faire ? L'existence était injuste. Elle l'avait toujours été. Elle n'avait simplement passé des éons à faire semblant du contraire.
Derrière elle, LE PARADOXE PRIMORDIAL continuait de froncer les sourcils tandis qu'il approchait la clé de sa nuque exposée.
« Je pourrais te parler différemment et changer par la suite. »
Sa voix laissa transparaître une hésitation pour la première fois.
« N'y prête pas attention. Je resterai moi-même. Juste un peu différente. »
... !
LE PARADOXE PRIMORDIAL fronça les sourcils encore plus profondément face à ses paroles. Il secoua la tête face au caractère étrange de la situation, aux mystères s'accumulant sur les mystères, au sentiment qu'il s'apprêtait à participer à quelque chose qu'il ne comprenait pas.
Puis il enfonça la clé dans sa nuque.
Le métal doré pénétra sa chair avec une lumière aveuglante qui pesa sur sa perception. La clé coula plus avant qu'il ne l'aurait fallu, trouvant une serrure située quelque part au-delà de la forme physique.
CLIC !
Il tourna la clé.
Et...
BOUM !
LE PARADOXE PRIMORDIAL fut violemment projeté à travers le domaine avant qu'il ne puisse traiter ce qui venait de se produire. Il s'écrasa contre les limites où l'observable rencontrait l'inobservable, la collision envoyant des ondes de choc à travers sa forme d'obsidienne. Lorsqu'il réussit à se remettre sur pied et à tourner la tête vers l'endroit où Eon avait été assise...
Il observa quelque chose de majestueux !
Autour du domaine, une lueur dorée brumeuse s'aggloméra avec une vitesse et une densité défiant l'entendement.
La force de l'observable elle-même inondait ce petit espace, attirée par quelque chose qui exigeait sa présence. Des fleuves de luminosité dorée se déversaient vers la silhouette d'Eon depuis toutes les directions, convergeant vers sa forme avec une intensité qui teintait l'ensemble du domaine de nuances de soleil capturé.
Son aura devint tout autre.
LE PARADOXE PRIMORDIAL tenta de se relever de là où il avait atterri, poussant contre le sol avec une force qui avait vaincu d'innombrables ennemis à travers des éons de conflit.
Son corps refusa de céder. Quelque chose appuyait dessus avec une force qui ne lui permettait pas de se tenir debout, comme si toute l'existence environnante devait rester à plat face à ce qui se réveillait.
Il ne put que regarder depuis sa position près du sol.
Des fleuves d'observable continuèrent de s'engouffrer en Eon alors qu'elle se levait des herbes sans effort apparent. La puissance la souleva, des rivières de lumière dorée se formant sous ses pieds pour créer des plateformes d'autorité solidifiée. Ses cheveux sombres brillaient d'un éclat qui semblait générer sa propre illumination plutôt que refléter son environnement. Ses yeux, lorsqu'ils s'ouvrirent, rayonnèrent d'un or infini qui pesa sur la perception du PARADOXE PRIMORDIAL avec une telle intensité.
La force qu'elle dégageait l'effraya.
Cela semblait dépasser la Cognition Singulière qu'il avait affrontée en combattant aux côtés d'Erwin. Cela surpassait ce qu'il avait cru possible pour toute entité à la PREMIÈRE ÉCHELLE. Cela défiait tout ce qu'il comprenait de la hiérarchie du pouvoir !
« Quoi... est-ce que c'est ? »
Il dut poser la question malgré le fait que parler demandait un effort contre la pression qui l'opprimait.
Eon se tourna pour le regarder.
Son corps s'était transformé. Un sens inexplicable de la beauté imprégnait désormais son existence, le genre qui faisait sentir l'observation comme un privilège plutôt qu'une simple perception.
Des tatouages dorés radieux descendaient de sa nuque jusqu'à sa poitrine. À ses poignets, des bracelets dorés brillant d'une autorité contenue s'étaient formés, leur présence évoquant la royauté plutôt que de simples ornements.
Son expression avait également changé.
Là où régnaient précédemment le froid et le calme, il y avait maintenant un froid né de la suprématie. Là où trônait précédemment le calcul, il y avait désormais la sérénité de celui qui n'a pas besoin de réfléchir car les issues sont prédéterminées en sa faveur.
L'arrogance émanait de son maintien !
Elle répondit au PARADOXE PRIMORDIAL d'une voix qui sonnait glorieuse et distante, comme si elle s'adressait à une entité inférieure plutôt qu'à un égal.
« Ce que c'est, c'est la fin de mes caprices. »
Les fleuves dorés continuaient de se déverser en elle tandis qu'elle parlait.
« J'admet que je n'ai pas le pouvoir de quoi que ce soit sans ce avec quoi je suis née. Tu... seras récompensé pour m'avoir aidée dans ma transition. »
... !