Le lendemain du rendez-vous de mariage arrangé, une lettre arriva de Lila disant qu'elle déclinait finalement le miai, et une autre du comte de Levansh demandant qu'on poursuive le miai avec sa nièce.
La nièce et l'oncle disaient des choses diamétralement opposées.
« Du coup, j'adopte la lettre de l'oncle et je vais essayer de sortir avec Mlle Lila. »
Walt, qui avait visé le moment où ils se retrouvèrent seuls dans le bureau pour faire son rapport, reçut un soupir de Claude.
« L'intéressée elle-même a refusé, mais... quelle est ton impression ? »
« Voyons... Honnêtement, je ne la trouve pas si intelligente que ça, donc je suis sûr qu'il y a quelqu'un derrière elle. Vous n'arrivez pas à mettre la main sur des preuves ? C'est un résultat trop bien ficelé pour une simple bêtise de jeune fille en pleine rébellion. »
« Je vois. Tu as la même impression que moi. »
Au murmure de Claude, Walt poussa un « Ah ».
« Milord Claude, vous avez été dragué lors du bal, non ? Vous ne vous souvenez de rien ? »
« Penses-tu que je me souvienne de chaque petite chose ? »
Face à son maître qui l'affirmait avec aplomb, une veine faillit lui gonfler à la tempe.
« Ne reconnaître les détails que pour Airi-chan, je trouve ça discutable... Ou bien c'est une fierté de ne pas pouvoir tout retenir ? Beurk, ça m'énerve. »
« Ce n'est pas ça. C'est juste qu'Irène semblait différente, alors ça m'a interpellé. Elle disait que la robe était bizarre. »
« Évidemment, porter du violet, couleur interdite, à un bal organisé par l'empereur, c'est sûr qu'on a un pète au casque. »
« Pas ça. Elle a dit que la peau n'était pas exposée. »
Walt n'avait pas assisté à ce bal. Mais il pouvait imaginer sa tenue le jour du miai.
(Ah, tiens... C'était des couleurs et des ornements voyants, mais elle était bien couverte, non ?)
Son regard avait été attiré par l'aspect cher de la tenue, et il n'avait pas remarqué.
« ... Ce n'est pas parce qu'elle avait froid... ou quelque chose comme ça, non ? »
« Ces temps-ci, les nuits sont devenues assez chaudes, et le bal était en intérieur. »
« Effectivement », acquiesça Walt.
« Elle s'est parée d'une robe violette interdite, a même jeté de la poudre sur l'empereur d'emblée. Pour quelqu'un qui a autant confiance en son apparence, c'est bizarre d'avoir une robe qui couvre non seulement le décolleté mais aussi les bras entièrement de dentelle, dit Irène. »
« ... Cette dentelle doit coûter un bras aussi. Ce n'est pas pour l'exhiber ? »
« La robe est une arme pour rendre une femme belle. Qui plus est, si elle venait draguer l'empereur, elle aurait dû la faire en priorisant sa propre beauté. En plus, on dit que mes goûts pour la peau exposée sont publics, donc... »
On pouvait vaguement deviner les sentiments de Claude qui brouillait ses mots le regard lointain, mais impossible d'avoir de la sympathie. En voyant la tenue d'Irène, on comprend tout de suite. C'est de sa propre faute.
« Si elle n'avait pas confiance en sa silhouette, je comprendrais, mais elle n'a pas l'air d'avoir ce genre de personnalité. »
« Enfin, je dirais plutôt qu'elle a une bonne silhouette. »
« Si c'était une femme adulte qui fait penser au plaisir de la déshabiller, elle n'aurait pas une attitude aussi directe. À l'inverse, si c'était une type réservé qui essayait d'attirer mon attention, la forme de la robe collerait. Mais cette fois, la couleur et l'attitude ne vont pas. En résumé, ma femme dit que l'impression de l'extérieur et celle de l'intérieur ne concordent pas. »
« Haa, je vois. Moi aussi j'ai pensé que son maquillage ne collait pas, mais pas à ce point... »
Tout en admirant cette analyse inattendue d'un point de vue féminin, il eut soudain un frisson dans le dos.
« ... Les femmes, elles réfléchissent toutes à ce point-là avant de porter une robe ? »
« Arrête, ça fait peur. C'est le résultat d'une analyse avec Rachel et cette dame de compagnie Serena en plus. D'ailleurs, si on veut me plaire... enfin, moi, Irène telle qu'elle est me convient. »
« Non, c'est un mensonge, ça. »
« N'est-ce pas Irène telle qu'elle est qui reflète mes goûts ? »
Même s'il se vante sans honte, ça me coupe l'appétit.
« J'ai compris l'histoire. Je vais faire un peu attention... Si ce n'est pas de la surréflexion, il y a peut-être une raison. Genre, en fait elle ne veut pas se marier et a fait exprès d'être inconvenante. »
« La possibilité qu'elle soit une vraie ignorante du monde qui n'a pas pensé si loin et voulait juste se faire remarquer est aussi très réelle. Mais toi, tu ne te tromperas pas. Je te laisse faire. »
« Oh, vous me dites des choses agréables, milord Claude. Du coup, j'ai une demande : dans un moment, vous pourriez pas m'aider pour le lieu du rendez-vous ? »
Face à Walt qui posait ses mains jointes contre sa joue en mode quémandeur, Claude répondit d'un air ahuri.
« Encore un sale coup pourri ? »
« C'est pour ça que j'existe. Une arme humaine qui trucide des nourrissons sans broncher et tend des pièges à miel à de mignonnes filles en pleine rébellion. »
« Qu'est-ce que tu dis. Y a-t-il une arme humaine avec autant d'humanité ? »
Walt resta brièvement sans voix face à cette réponse inattendue, et Claude lui rendit les lettres du comte de Levansh et de Mlle Lila.
« Si c'est nécessaire pour l'enquête, j'y participerai. Si tu demandes à Keith, ça devrait s'insérer dans mon emploi du temps. »
« ... Compris. Vous aussi, si vous choppez quelque chose, prévenez-moi. »
« Ah... C'est que, en fait, ça patine. Kyle est dans cet état, après tout. »
S'enfonçant dans le dossier, Claude laissa tomber lourdement les épaules. Face à un autre problème, Walt se gratta la joue.
« Il dit encore qu'il y a une fée, cet idiot ? Ça fait déjà une semaine. »
« Il le dit. Je ne peux pas sortir le nom du comte de Levansh à la légère. C'est flippant. »
« Vous lui avez parlé du bal ? »
Kyle est d'une droiture rigide. On ne peut pas imaginer qu'il accepte une jeune fille sans manières envers son maître.
« Je lui ai vaguement fait passer le message, mais il l'a balayé d'un "c'est une autre personne que la fée" ... »
Il n'a pas l'air d'avoir accepté la réalité. L'amour est aveugle, dit-on. Même Walt ne put s'empêcher de médire.
« Cet idiot... Ah, zut, alors faisons-le chercher la fée et fourrons-lui la réalité en pleine figure. »
« Et si ça te tombe dessus et que ça vire au carnage, tu fais quoi ? »
C'est possible. Il l'imagina malgré lui et leva les yeux au plafond.
« Bien sûr, comme dit Kyle, il est possible que cette fée n'ait fait que ramasser le mouchoir de Mlle Lila et soit une personne différente. Mais pour éclaircir les choses, Kyle lui-même n'a pas l'air d'avoir envie de chercher. »
« Hein ? Il refuse la réalité et n'a même pas l'intention de chercher, ce trouillard ? »
« D'après lui, les fées n'apparaissent pas si facilement dans le monde des humains. »
Dans le silence qui s'installa, Claude croisa les mains sur son bureau et sourit.
« En plus, il m'a dit que pour lui qui appartient au côté des démons, la lumière de ses ailes est trop éblouissante, et je me suis dit que j'étais encore loin du compte. »
« Ne faites pas concurrence là-dedans !? »
« Et ça m'a un peu attristé. Est-ce qu'il pense qu'il ne peut pas rencontrer la fée à cause de ma présence à ses côtés ? ... »
« Non, au départ, il n'y a pas de fée. Ne partez pas dans une direction bizarre, vous aussi, milord Claude ? »
« Kyle dit qu'il y a une fée. Donc il y en a une. En d'autres termes, ma fée c'est Irène... Est-ce que moi, le Roi Démon, je n'ai pas le droit de rencontrer ma femme ? »
« Ça fait plus d'un an que vous êtes mariés, quelles balivernes vous racontez ! N'embrouillez pas plus l'histoire ! »
« Ça s'entend jusqu'à dehors. Qu'est-ce que tu fais tout ce vacarme, Walt ? »
La personne en question apparut. Walt se retourna en catastrophe.
« Kyle... Fais pas peur comme ça, tu as frappé ? »
« J'ai frappé, c'est toi qui n'as pas répondu. Milord Claude, il est bientôt l'heure de la réunion. »
« Ah, déjà cette heure ? Attends un peu, je finis ça et j'y vais. »
Il acquiesça à Claude qui prenait sa plume d'oie et se tournait vers son bureau, et Kyle vint se placer à côté de Walt.
« C'est le rapport pour l'affaire d'avant ? »
« Ouais, c'est ça. Et y a une demande aussi. »
« Fais pas perdre de temps à milord Claude. »
Walt, vexé, lança un regard glacial à Kyle.
« Toi qui dis ça, ne vas pas négliger ton travail parce que t'es monté en épingle avec tes histoires de fée. »
« Je ne commets pas l'imbécillité de rabaisser la fée. »
Il le dit d'un air net. Mais se sentir un peu reculer n'est pas de sa faute. Claude, qui avait dû tendre l'oreille, pousse un soupir à bout de forces.
« Au moins, si ton attention était captée par la fée et que ton œil de surveillance sur moi se relâchait... toi... »
« Avez-vous dit quelque chose, milord Claude ? Je n'ai d'autre choix que de vivre correctement jusqu'au jour où le miracle de revoir la fée une nuit de pleine lune me sera permis, au cas où. »
« Wah, t'es parti dans une direction chiante, toi ! »
« Quoi qui est chiant. Je ne peux que rêver et prier pour le jour où on se reverra... »
« C'est vrai. Moi aussi, je ne peux que rêver et prier pour le jour où je sortirai avec Irène une nuit de pleine lune... »
« Alors, efforçons-nous ensemble à faire de bonnes actions, milord Claude. D'abord le travail. »
Kyle emmena sans pitié Claude qui posait sa plume pour prier.
Walt, le visage crispé, les regarda partir.
(Laisse tomber. Le piquer avec l'histoire de fée...)
Il n'y a pas l'air d'y avoir de mauvais impact sur le travail, mais il se met bizarrement en avant et embête les alentours. Je vais prendre les éclaboussures.
Déjà que Kyle est sérieux, confions-lui l'œil sévère pour surveiller le maître — après tout, c'est le Roi Démon.