Les yeux ronds, Irène se tourna vers Lushel qui, lui, lui faisait face en courant à toute vitesse vers elle, un sourire rafraîchissant aux lèvres.
« Ah, je me demandais qui arrivait, et c'est toi ! »
« Pourquoi êtes-vous ici... hein, qu'est-ce qui vous poursuit ! ? »
Derrière Lushel qui courait de toutes ses forces arrivaient des soldats dont les vêtements, les cheveux, les yeux et la peau étaient d'un blanc pur. Des centaines d'entre eux, lances au poing, les pourchassaient avec des mouvements parfaitement synchronisés.
« J'ai marché à fond dans un piège destiné aux monstres ! Tehe. »
« On ne dit pas "tehe" ! »
Irène serra sa main et balaya d'abord l'avant-garde. Ce faisant, un bruit sec se fit entendre et une partie de l'obscurité s'effrita. Alors qu'il lui passait devant, Lushel lança un avertissement.
« Mieux vaut fuir ! Si tu le brises, le couloir tout entier s'effondrera ! »
« Il fallait le dire plus tôt ! ? »
En d'autres termes, il n'y avait d'autre choix que de courir jusqu'à la sortie.
Irène se mit à courir aux côtés de Lushel. La sortie n'aurait pas dû être si loin.
« Toi, tu cours vite avec ces talons ! ? »
« Courir en talons, c'est la base pour l'épouse du Roi Démon ! Et pourquoi êtes-vous ici, vous ! »
« C'est pour Claude, bien sûr ! Tu as enfin été larguée par Claude ! ? »
« Pas du tout, moi aussi je fais de la reconnaissance pour Claude-sama ! Beau-père, à gauche ! »
Soudain, une main géante apparut et s'abattit sur eux. D'un seul regard, Lushel la transforma en sable.
« La magie fonctionne ici ? »
« Tu n'as toujours pas compris que je suis un dieu, hein ? »
« Pour l'instant, vous êtes au niveau d'Élefas. »
« Mes pouvoirs reviennent comme il faut ! Encore un peu et je pourrais forcer le passage dans un couloir comme celui-ci, mais à cause de quelque part d'épouse démoniaque, on m'a pompé une grosse partie de ma puissance magique et l'équilibre de mes forces est rompu ! »
« C'est vrai qu'il y a une belle-fille terrible ! »
Un mur surgit soudain devant elle ; elle le pulvérisa d'un coup de pied.
Pendant ce temps, le groupe de soldats blancs continuait de les presser par-derrière sans réduire sa vitesse.
« Au fait ? Claude n'est pas encore rentré au royaume des démons ? »
« Il n'y a aucune chance qu'il y retourne ! C'est mon mari ! »
« Toi aussi, tu es comme lui, mais cet enfant ressemble vraiment à sa femme, c'en est incroyable ! S'accrocher jusqu'au bout, jusqu'au bout... »
Une sortie lumineuse apparut. Mais comme da règle, la lumière convergea et rétrécit.
Irène lança son Épée Sainte vers cette lumière qui rapetissait, et Lushel ouvrit son œil gauche rouge et son œil droit teinté de violet, simultanément.
« Se satisfaire tout seul et me laisser derrière. »
Tous deux s'élancèrent dans l'entrée forcée par la force brute.
Une lumière argentée engloutit le couloir arrière ainsi que les soldats blancs, et tourbillonna derrière eux avant de disparaître.
Irène, haletante, regarda Lushel à côté d'elle.
« B-Beau-père... vos yeux... la couleur de vos cheveux aussi... »
Ses cheveux gris-argent viraient au blanc argenté depuis les pointes. Sa chevelure hirsute semblait s'être un peu calmée. À cette vue, Lushel poussa un soupir.
« Je serais en train de redevenir un dieu... il n'y a plus de temps. »
« C-Com... redevenir un dieu ? Beau-père, vous étiez devenu humain... »
Dans l'ending 4 où la Vierge à l'Épée Sainte crée l'Empire d'Elmeia, Lushel est censé choisir la voie humaine. Tout comme dans la route de Claude du 1, il scelle lui-même le Roi Démon qu'il est.
Là, une voix lui revint en mémoire. Pourquoi un Roi Démon était-il né dans la famille impériale d'Elmeia, descendante de la Vierge à l'Épée Sainte.
(……Ne serait-ce pas parce qu'il n'est pas devenu humain, mais est resté Roi Démon et s'est uni à la Vierge à l'Épée Sainte ?)
Lushel ne répondit pas, il fixa simplement Irène. D'un regard calme, aux yeux de deux couleurs.
Comme pour figurer le Saint et le Démon, violet et rouge.
« ...Tu sais, en fait, je ne te déteste pas. Ta femme doit t'apprécier aussi, toi. Elle dirait sûrement à Claude "Tu as attrapé une bonne femme, mon fils, bravo !" Moi aussi, si tu avais été une belle-fille détestable, j'aurais pensé "Qu'il se fasse bouffer par Claude". Mais... »
Claude ne le voudrait pas. C'est avec un visage de père que Lushel le dit.
Irène saisit involontairement son bras.
« Beau-père. — Qu'est-ce qui s'est passé, autrefois ? Cela a-t-il un rapport avec le fait que l'on dit sans cesse que Claude-sama va devenir un monstre ? Est-ce qu'il est arrivé quelque chose à votre épouse... »
« Je ne peux pas le dire. »
« Est-ce que je ne suis pas digne de confiance ? Mais moi, je veux vraiment protéger Claude-sama. »
D'un geste brusque, Lushel desserra son col. Irène retint son souffle.
Son cou était couvert de sortilèges gravés en profondeur.
« C'est la contrainte que je me suis imposée pour venir ici. Je ne peux pas parler de ma femme. Je ne le ferai pas. Je ne peux même pas prononcer son nom. »
« P-Pourquoi ? »
« Parce que ça éveillerait la colère du corps principal qui est au royaume des démons. Pareil pour Claude, mais moi non plus je ne peux pas me laisser absorber par le corps principal. Regarde, le moi actuel est un "bon père" pour Claude... quoi, cette tête ? »
Ses pensées — « Quel beau-père mesquin » — devaient se lire sur son visage. Lushel posa les mains sur les hanches et se campa solidement.
« Écoute, le moi à mon apogée fait vraiment peur, tu sais ? Tu as compris ? »
« Je ne vois devant moi qu'un beau-père pathétique. »
« Si je retrouvais mon apogée, je te tuerais sans la moindre pitié. »
« Je comprends, c'est de la mise en scène de Roi Démon. Claude-sama a aussi ce côté-là. D'ailleurs, beau-père, vous voulez retrouver votre apogée ? »
« Hum. La fusion avec le corps principal est indispensable, et il faudrait lever le sceau du royaume des démons, ce qui impliquerait aussi Claude qui en est la clé, pour l'instant. »
Il dit là une chose qu'on ne pouvait pas laisser passer.
« Le corps principal veut revenir, mais s'il embarque son fils, il se fera gronder par sa femme, quand même. Le corps principal a d'ailleurs à peine conscience de ça, sinon je ne pourrais pas agir indépendamment comme ça. Mais... il doit être incapable de renoncer à un rêve impossible. »
« Un rêve impossible... »
« Tout effacer, tout annuler, et recommencer avec sa femme dans le futur. En passant, ce qu'il veut effacer pour l'instant, c'est tous les humains de la surface. »
L'échelle était trop grande.
« C-C'est justement pour ça qu'on voudrait que le corps principal reste scellé... »
« Ah, c'est cruel. C'est pour ça que je n'aime pas les humains. »
Mais, dit Lushel en cachant doucement son œil gauche rouge.
« Honnêtement, à l'époque, moi aussi j'ai perdu la tête de colère. Alors même si j'essayais de parler de la fin de ma femme, c'est flou sur pas mal de points. »
« ……Compris. Je ne demanderai plus rien. »
« Oh, tu es conciliante ? »
« Cela doit être un récit douloureux. »
En le lui disant droit dans les yeux, Lushel fit une mine étonnée.
« Je ne commettrai pas l'indélicatesse de remuer ce passé. Et l'important, c'est maintenant, que faire. Bien sûr, savoir ce qui s'est passé avant aiderait, mais... »
« ... »
« Surtout, beau-père, vous êtes venu ici pour protéger Claude-sama, n'est-ce pas. Cela seul, je l'ai bien compris. Merci. »
Lentement, Lushel cligna des yeux — et quand il sourit, ses yeux violets étaient redevenus rouges.
« Ah, vraiment, c'est pour ça que les humains sont insupportables. »
« Mais je ne laisserai absolument pas Claude-sama retourner au royaume des démons ! »
« Ouais, ce serait bien. Et toi, tu vas faire quoi maintenant ? »
Elle était en pleine reconnaissance. Se souvenant de son objectif, Irène balaya la pièce silencieuse du regard.
Un salon, peut-être. Une table basse à pattes de chat et deux canapés face à face. Dans la cheminée derrière, pas de feu.
Un sentiment de déjà-vu lui fronça les sourcils. C'était exactement tel quel dans le jeu, non ? Bien sûr, elle ne se souvenait pas de chaque détail, mais l'impression n'avait pas changé du tout. Si cette forme avait été maintenue jusqu'à maintenant, après des centaines d'années... c'était comme si quelqu'un avait arrêté le temps.
Elle caressa une fois son bras où la chair de poule s'était dressée, et leva les yeux vers Lushel.
« Et vous, beau-père, que comptez-vous faire ? »
« Hum... Disons que ça m'intéresse de voir ce que tu vas faire, alors je t'accompagne. »
« Mais vous aviez sûrement une raison d'être ici ? »
« Je pensais vérifier un peu la situation actuelle du Royaume féminin de Hauzel. Comme je ne sais pas ce qui pourrait contrarier le corps principal, j'évite les lieux et les choses qui me rappelleraient trop ma femme. Je fais aussi en sorte de ne pas me voir dans les miroirs. »
« C'est pour ça que vous ne pouvez pas vous voir dans les miroirs... du coup, vos tenues sont... comme ça. »
« Pas du tout ! C'est parce que si le corps principal apparaissait ne serait-ce que dans mes yeux via un miroir, sa conscience m'absorberait ! Si tout n'est que mon imagination, alors... euh, dans ce cas, je ne suis qu'un père relou ! ? »
Déjà qu'il se fait regarder avec des yeux froids par Claude, et en plus voilà, cria Lushel. Il a donc conscience d'être détesté. Tout en étant interdite, Irène posa la main sur la porte du fond, son objectif.
Si c'était comme dans le jeu, au-delà se trouvait la chambre privée de la reine. La reine elle-même ne semblait pas s'y trouver, mais il y avait peut-être quelque chose... justement en lien avec le passé.
Elle ouvri la porte du fond. La toute première chose qui lui sauta aux yeux lui coupa le souffle.
Comme toujours, c'était la pièce identique au jeu, sans la moindre différence.
Une seule chose était décisivement différente : le portrait. Le portrait de la reine accroché au mur.
Dans le tableau, la reine avait le cou et le visage lacérés en lambeaux, le visage avait disparu.