Un petit éternuement lui échappa, et Auguste, qui attisait le feu de camp, leva la tête.
« Votre Majesté le Roi Démon, avez‑vous froid ? »
« Non, c’est juste qu’on dirait qu’on parle de moi… Ici, au milieu du désert… Irene doit sûrement penser à moi. »
« Même en plein désert, tu arrives à avoir la tête dans les nuages… »
Tout en faisant une mine ahurie, Isaac lui tendit une tisane médicinale réchauffée. Malgré tout, il savait se montrer prévenant.
« Merci. Mais je n’ai pas envie de la boire. »
« Si, bois‑la. C’est le remède que Ruck et Quartz nous ont confié pour soigner ton trouble magique. »
« Dans ce cas, le trouble s’est arrêté depuis que je suis ici. Pas de problème. »
Nous étions déjà à l’intérieur de la barrière du Roi Saint. N’ayant plus de pouvoir magique susceptible de se dérégler, la condition de Claude était parfaite.
« Et puis, hier, quand j’en ai bu, c’était horriblement amer… »
« Ah, Votre Majesté. Alors, pourquoi ne pas y mettre du miel ? Ça ira peut‑être… »
« Comment savoir… »
Pendant qu’ils réfléchissaient sérieusement tous les deux, une ombre allongée par la lune pénétra par l’entrée de la grotte. Auguste adopta instantanément une posture de garde : c’était un bon protecteur. Claude songea qu’il manquait lui‑même de vigilance.
Heureusement, ce furent Cédric et les siens ; s’il s’était agi de bandits, Claude n’aurait pas pu rester spectateur.
Dans ce pays où la magie est inutilisable, lui aussi n’était qu’un simple humain.
« Nous sommes de retour, frère aîné. Tout s’est bien passé. Demain, l’audience sera accordée. »
« C’est bien. Tu as peiné, Cédric. Et… »
Qui était‑ce déjà ? Alors qu’il cherchait sa mémoire, l’autre s’emporta le premier.
« Marks Cowell, Votre Altesse le Prince héritier Claude ! J’aimerais que vous finissiez par me retenir, bon sang ! »
« Ah, c’est vrai. Pardon. Pour une raison quelconque, je n’arrive pas à mémoriser ton existence. »
« Si le futur empereur ne me retient pas, ma carrière est foutue. L’aîné des Cowell restera chevalier subalterne à vie. »
Isaac ricana faiblement, et Marks lui renvoya un regard glacial.
« Un noble parvenu qui ne fait que gambader n’a même pas honte d’avoir gravi les échelons en s’accrochant à Irene. »
« Hé, c’est de la mauvaise foi ? La folle dont vous étiez dingues est désormais une criminelle, et l’ami d’enfance que vous avez essayé de faire tomber est maintenant la princesse héritière. Votre discernement laisse à désirer. »
« Qu’est‑ce que tu sais de Lilia ! De nous ! »
« Je m’en fiche. Je sais juste que c’est pathétique. »
« Arrêtez. »
Claude fronça les lèvres face à cet échange tendu.
« Isaac. Je comprends tes sentiments, mais demain nous serons dans la capitale d’Asmeil. Plus que jamais, nous devons coopérer. Cédric. »
Sur son invitation, le demi‑frère posa la main sur l’épaule de son vieil ami, dont les poings tremblaient.
« Marks. Frère aîné a raison. »
Repris par son ami et seigneur, Marks afficha un air frustré, mais finit par acquiescer.
Finalement, Auguste choisit d’ajouter du miel à la tisane et de la mélanger, puis la tendit à Marks.
« Tiens, bois ça et calme‑toi. Heu… »
« C’est Marks Cowell ! Tu me méprises parce que je suis de l’Ordre des Chevaliers Saints !? »
« Euh ? L’Ordre des Chevaliers Saints, c’est si impressionnant !? »
Devant la surprise d’Auguste, Marks trembla des lèvres.
Isaac, comme privé de sa virulence, fit une mine dépitée, et Cédric répondit en soupirant.
« Tu n’as donc aucune conscience d’être chevalier sous les ordres directs de l’Empereur ? Ton salaire dépasse celui des hauts fonctionnaires. Tu devrais même recevoir un titre nobiliaire. »
« Ah, une histoire pareille, j’ai l’impression de l’avoir entendue… ou pas… Eh ? Alors c’est pour ça que tout le monde dit que Serena me courtise ? Pour la fortune et le statut !? »
Devant l’air abasourdi d’Auguste, l’atmosphère crispée se relâcha légèrement.
Isaac s’appuya contre la paroi de la grotte et étendit les jambes.
« C’est trop niais. Pourquoi avoir confié l’infiltration en royaume d’Asmeil à cette bande ? Sérieusement… »
« Mieux vaut que chacun ait un but clair ; cela facilite la coopération. »
Isaac s’inquiète pour Rachel, Auguste pour Serena, Cédric et les siens pour Lilia.
Quand on a quelque chose à protéger, on finit par avaler une certaine dose d’injustice.
« De plus, pour masquer mon absence, j’ai fait jouer à Elefas mon double. Si Keith, Walt et Kyle n’accompagnaient pas cet Elefas‑déguisé, cela paraîtrait suspect. James, qui peut commander les monstres, ne peut pas non plus être emmené. Quant aux gens de la société Oberon, ils ne sont pas faits pour la violence. »
Par élimination, il ne restait que ce groupe. Isaac renifla et porta la tisane à ses lèvres.
C’était un remède que Ruck et Quartz avaient élaboré en utilisant Walt, Kyle et Elefas comme cobayes. À l’origine, il visait à améliorer les symptômes des humains contaminés par le parfum magique — autrement dit, à prévenir l’envahissement par la puissance magique.
Si le dragon magique est vraiment ressuscité, cette tisane pourrait peut‑être prévenir son miasme.
« Même so : ces deux‑là sont inutiles. On ne sait jamais quand ils nous trahiront. »
« Pourtant, personne ne vaut Cédric. Et Cédric ne tournera pas la lame contre son frère. »
« Tu crois pouvoir me faire confiance ? »
« C’est un fait. C’est le mignon Cédric qui, pour ne pas se faire gronder par le majordome, est venu pleurer en me suppliant d’utiliser la magie pour qu’il ne fasse plus pipi au lit. »
« Les histoires d’autrefois, c’est bon, frère aîné ! »
« Il a bien eu une phase rebelle où il m’a lancé “roi démon de mes deux” ; mais à cette époque‑là aussi, quand je lui ai donné quelques leçons d’escrime, il a pleuré en s’excusant, cet enfant honnête et bon. »
« Frère aîné… »
« …Bon, j’ai bien compris le rapport de force entre vous deux, frères… »
Jetant un regard légèrement compatissant à Cédric, Isaac souffla sur sa tisane en marmonnant.
« Franchement, j’aurais été plus à l’aise avec juste le Roi Démon et moi. »
« Ne me dis pas que tu voulais être seul avec moi !? »
Isaac recracha sa tisane d’un seul coup.
Tandis qu’il toussotait, penaud, Claude baissa ses longs cils.
« Pardon, mais je suis déjà marié. Je ne peux pas répondre à tes sentiments. »
« Hein… ? E‑euh, Isaac, c’est vrai !? B‑bon, le Roi Démon est beau, mais… »
« Y a pas de raison d’y croire, Auguste ! Il le fait exprès, le Roi Démon !? »
« Mais, son réaction inhabituelle ne vise‑t‑elle pas à se retrouver seul avec moi… »
Devant ses yeux perplexes, Isaac hurla.
« Ah‑ah‑ah‑ah, j’ai compris ! Je coopère, d’accord ! Demain, direction la capitale d’Asmeil, donc le vrai combat commence demain ! Je dors ! »
« C‑c’est ça, oui ! Courage à tous les deux ! Euh… »
« Marks Cowell ! Tu te fous encore de ma gueule, hein !? »
« Auguste n’est pas ce genre de personnage. — »
Il voulut lever le malentendu, mais buta sur ses mots. L’autre, ne tenant plus, s’effondra sur les genoux.
« Je te dis que c’est Marks Cowell ! Combien de fois faut‑il te le répéter ! »
« Ah ? Moi, je l’ai retenu, Marcas ! »
« … »
« Bon courage, Maracas. »
Même face à la dernière provocation d’Isaac, il n’eut plus la force de se relever.
Le demi‑frère, qui tendait silencieusement la tisane à son ami en veillant sur lui, était décidément un très bon garçon, songea Claude.