Ariel n'était pas de haut rang. Ni sa subordonnée, encore moins une amie. Certes, il jouait ces temps-ci le rôle du bon aîné auprès d'elle, mais c'était exactement ça : un jeu. Ils n'avaient pas passé beaucoup de temps ensemble, et sous quelque mesure que ce soit, ils n'étaient pas particulièrement proches.
En résumé, Lexius n'avait aucun lien assez profond avec Ariel pour justifier quelque chose d'aussi grandiose que des attentes.
Et pourtant, il en avait eues. Pas même de grandes attentes, non — juste le mesquin, pathétique espoir qu'elle puisse lui manifester un peu d'intérêt.
Comment appelle-t-on ça, au juste ?
Lexius chercha le mot juste. Il n'avait jamais rien ressenti de tel, si bien qu'il ne trouvait même pas de terme convenable pour le définir. C'était étranger. Maladroit.
Qu'est-ce que c'était que ce bordel ? Convoiter l'attention de quelqu'un sans raison valable... C'était le genre de puérilité où un gamin embête la fille dont il n'arrive pas à décrocher la pensée.
Au moment où cette définition idoine affleura, une malédiction cinglante lui échappa.
« Non — mais pourquoi je ferais ça, bordel ? »
Lexius lança la question à ses propres sentiments incompréhensibles.
Il était certain de ne pas détester Ariel. Il appréciait son physique, et ses paroles comme sa conduite lui agréaient sans la moindre fausse note. Il trouvait même admirable qu'elle tienne le coup sans une plainte, quelles que soient la rudesse de ses leçons. Mais tout cela tenait seulement au fait qu'il la considérait comme une subordonnée. Ariel n'était pas spéciale pour lui.
Elle ne pouvait pas l'être.
Le simple fait qu'il doive le nier avec cette véhémence prouvait à quel point cette émotion fugace était limpide — et quelle faiblesse criante elle deviendrait.
Alors Lexius enterra le soupçon sur-le-champ. Étouffa la pensée tout entière.
Assise à la bibliothèque, Ariel façonnait du papier crêpe rose pâle en pompons fleuris. Ses doigts bougeaient avec une précision délicate tandis qu'elle pliait. Des ballons blancs roulaient paresseusement sur le sol sous ses pieds.
Avec l'autorisation du responsable, elle avait décoré la salle de lecture où elle et Lexius étudiaient d'ordinaire. Grâce à ses efforts, chaque coin qu'elle avait touché s'épanouissait d'une chaleur vive et festive.
« Je ne sais pas si Sunbae va aimer ou pas... Il ne viendra peut-être même pas. »
Marmonnant pour elle-même, Ariel acheva le dernier pompon. Elle en aligna des dizaines sur le bureau, et ensemble, ils ressemblaient presque à un petit parterre de fleurs. Elle passa doucement le bout des doigts sur les pétales de papier légèrement froissés, les lissant pour leur donner forme.
Les pompons avaient réussi au-delà de l'espéré pour une première tentative. Elle n'avait aucun souvenir de les avoir jamais faits, pourtant ses mains semblaient connaître le chemin, si bien qu'ils prenaient forme presque sans effort. Elle avait dû faire ça dans son monde d'avant. Cette pensée laattrista un peu. Elle avait l'impression de les avoir faits pour quelqu'un, une fois, mais elle ne se souvenait pas de qui.
Au moment où cette conscience pointa, son humeur menaça de dériver vers quelque chose qu'elle ne pourrait pas retenir. Mais précisément pour cela, précisément parce que ça faisait mal à ce point, elle devait forcer davantage. Ne serait-ce que pour se souvenir des gens qu'elle avait oubliés, c'était maintenant qu'il fallait tout miser sur la route de conquête.
Ariel sorti un autre ballon et le gonfla à fond, chassant la morosité qui tentait sans cesse de la tirer vers le fond. Elle posa la pompe à main et noua le ballon. La décoration était à peu près terminée.
Elle avait réarrangé les bureaux et les chaises, disposé gâteau et rafraîchissements, semé ballons blancs et pompons roses avec quelques petits accessoires, et même saupoudré des paillettes. L'espace autrefois austère s'était transformé mieux que prévu, dégageant l'allure d'une vraie fête d'anniversaire.
« Hmm... »
Ariel balaya la salle de lecture du regard et laissa échapper un son d'insatisfaction.
Elle avait tout fait pour remonter le moral de Lexius, mais aux standards d'un noble de haut rang, ça passerait probablement pour pitoyablement modeste.
Pourtant, ça m'a pris plus de cinq heures.
Ariel s'affala sur sa chaise, l'air légèrement boudeur.
Si elle avait demandé au domaine comtal, elle aurait pu monter quelque chose de bien plus respectable, mais ça aurait pris trop de temps. Pour l'instant, c'était tout ce qu'elle pouvait faire seule. La salle de lecture aux allures de fête d'anniversaire était le fruit de chaque once d'effort qu'elle avait pu y verser.
Le cadeau que j'ai commandé au domaine n'arrivera pas avant au moins trois jours...
Ariel pressa le haut de son nez, perdue dans ses pensées. Il y avait une vraie chance que Lexius ne vienne pas du tout aujourd'hui.
Ils avaient bien un rendez-vous fixe les jeudis et samedis soirs à vingt heures. Mais vu son humeur du jour, il pouvait très bien poser un lapin. Si ça arrivait, tout ce qu'elle avait préparé partirait droit à la poubelle.
En dernier recours, elle pouvait le pister avec son téléphone, mais même ça restait difficile si la distance était trop grande.
Ariel sortit son téléphone, le cœur battant d'anxiété.
[La cible de conquête est à proximité.]
[Lexius Cresiang
▷Affection envers vous :
♥
(Il s'intéresse à vous. Si vous lui parlez, il y a de fortes chances qu'il réponde.)
▷Position actuelle : Bâtiment 1 du Dortoir de l'Académie – Bibliothèque 1, 1er étage]
Il était plus proche qu'elle ne l'espérait. Ariel rangea son téléphone en hâte. La vue de son portrait atteignant l'entrée de la salle de lecture faillit lui donner une crise cardiaque. Au moment même où elle fourra le téléphone dans la poche de son uniforme, la porte s'ouvrit.
Lexius entra, jeta un coup d'œil à la salle de lecture, et son sourcil se plissa à peine. Une expression qui disait : *C'est quoi ce cirque ?*
Ariel ne s'attendait pas du tout à le voir venir. Elle se leva de sa chaise dans la maladresse.
« Bienvenue, Sunbae. »
« Tu as décoré l'endroit comme un cirque. Tu fais quoi ? »
Il donna un coup de pied dans un ballon blanc qui roulait, visiblement peu impressionné. Le ballon rebondit une fois sur son orteil, flotta brièvement dans les airs, puis retomba mollement.
Ariel sourit, gênée.
« Je visais le joli. Raté, apparemment. »
À ses mots, la ride sur le visage de Lexius s'adoucit d'une fraction. Toujours impassible, mais légèrement mieux qu'avant. Ses yeux sans passion balayèrent l'intérieur.
« Tu as fait tout ça toute seule ? »
« Ouais. »
« Pas étonnant que ce soit petit. »
« Travailler seule a ses limites. »
« Tu aurais pu engager quelqu'un. »
« Pas le budget. »
« Donc tu as tout fait toute seule ? »
« Ouais. Moi, je me coûte rien. »
Lexius regarda Ariel lui renvoyer la balle avec cette aisance badine, et quelque chose d'indéchiffrable traversa son visage.
« Refais pas des trucs comme ça. C'est pas mon truc. »
Ce fut son unique commentaire, délivré sans le moindre sentiment supplémentaire. Son ton n'était pas exactement brutal ni froid, mais pas aimable non plus, et Ariel se retrouva sans savoir comment réagir. Il ne semblait pas en colère, alors elle devait être soulagée ? Mais il avait dit que ça ne lui plaisait pas, alors elle devait être blessée ?
« Alors c'est quoi ton truc, Sunbae ? »
« ...... »
Lexius ne dit rien. Il ne regarda même pas Ariel, son regard dérivant sur le décor de la salle de lecture. Après un long silence, il parla.
« Quel est l'angle ? Des excuses pour ce matin ? »
« ...Ouais. J'ai tout préparé parce que je voulais que tu te sentes mieux. »
« ...... »
« Sunbae, je suis désolée pour aujourd'hui. Je sais toujours pas trop comment gérer les gens... Je suis juste... un peu à côté de la plaque, par nature. »
En présentant ses excuses, un sourire différent de tout à l'heure affleura sur le visage d'Ariel. Elle était passée de la gêne à la maladresse, et maintenant s'installait dans quelque chose de plus sincère et franc. Lexius scruta chaque infime changement de son expression, sans ciller.
« Fais pas ce genre de trucs pour les autres. »
« Les excuses ? Ou ça... la déco ? »
« Les excuses, c'est bon. Mais tire pas ces coups tordus. »
« Alors je peux les faire pour toi ? »
« Ouais. Fais-les. »
« T'as pas dit que c'était pas ton truc et de pas le faire ? »
« C'est pas mon truc. Mais fais-le quand même. Je supporterai. »
Il se contredisait avec une obstination insistante, et Ariel acquiesça à contrecœur. De toute façon, c'était pas le genre de chose qu'elle avait envie de faire pour n'importe qui. Trop de tracas.
Quand Ariel accepta sans protester, Lexius eut une expression comme s'il voulait exiger encore plus.
« Dis mon nom. »
« Lex Sunbae ? »
« Enlève le Sunbae. Mon vrai nom. »
« ...Lexius. »
Au moment où elle le prononça, ses yeux se voilèrent. Se défocalisèrent. Comme s'il était ivre.
Le téléphone dans sa poche vibra.
Ariel aurait voulu le vérifier tout de suite, mais elle ne pouvait pas. Lexius s'était personnellement chargé de lui donner des cours de Théorie du mana.
Ariel fixa son manuel d'un air grave. Se concentrer était difficile dans un environnement encombré de pompons fleuris et de ballons.
Bon, ça devait être une séance d'étude à la base, mais avec l'ambiance comme ça et toutes les distractions partout, je me disais qu'il allait zapper...
Râler en silence ne lui nuirait qu'à elle-même.
Lexius traversa la matière avec une intensité immuable, et une fois tout couvert, il fit tout réviser à Ariel. Puis, contrairement à son habitude de partir le premier, il resta à ses côtés.
Pendant qu'elle révisait, il picorait les rafraîchissements. Il n'avait pas l'air d'apprécier le moins du monde, pourtant il continuait à se les fourrer dans la bouche les uns après les autres. C'était bizarre.
« Sunbae, si tu veux pas manger ça, t'es pas obligé. »
Quand Ariel le regarda avec des yeux inquiets, Lexius marqua une pause, la main tendue vers un cookie, et se tourna vers elle.
« Je les mange par respect pour ton effort. Tu devrais être reconnaissante. »
« ...Merci. Mais force-toi pas. »
« Arrête de t'inquiéter pour ça. »
Son index tapota deux fois la page ouverte de son livre.
« Travaille. »
Il était agaçamment doué pour la remettre à sa place.
Incapable de trouver une réplique, Ariel baissa silencieusement la tête. La Théorie du mana était brutalement difficile, et le style pédagogique de Lexius n'avait rien d'indulgent.
Quand elle eut enfin fini de réviser, l'horloge avait dépassé minuit.
Ariel referma le livre. En relevant la tête, elle repéra une assiette vide. Lexius avait apparemment mangé jusqu'à la dernière miette des rafraîchissements et du gâteau qu'elle avait préparés.
« Sunbae, ton estomac va bien ? »
« Il est tard. Dépêche-toi de bouger. »
Lexius éluda sa question et se leva de sa chaise. Son dos était déjà tourné vers la porte, comme s'il ne pouvait pas attendre de partir.
Ariel resta plantée là, à le regarder partir. Lexius se retourna quand elle ne le suivit pas.
« Je dois tout ranger avant de partir. File devant, Sunbae. »
Elle désigna les pompons, les ballons et les paillettes qu'elle avait semés partout.
Lexius s'arrêta et fit demi-tour. Il se planta devant Ariel avec une mine qui disait qu'il n'en avait rien à faire.
« Tu sais vraiment pas te servir des gens ? »
« Si, Sunbae. Je veux juste nettoyer mon bazar moi-même. J'y ai pris goût en le faisant, tu vois ? »
« C'est quel genre de connerie, ça ? »
Ariel l'avait dit à moitié sur le ton de la blague, une façon légère d'assumer, mais la réaction de Lexius fut glaciale. Elle n'eut même pas le temps de se sentir piquée. Il fit un geste de la main dans les airs, et les bureaux se réarrangèrent d'eux-mêmes. Chaque dernière décoration éparpillée disparut sans laisser de trace.
Tout ce qui restait devant les yeux d'Ariel était l'intérieur de la bibliothèque, immaculé et intact, comme s'il n'avait jamais été décoré.
...C'était quelles formules, déjà ?
Elle essaya immédiatement de se remémorer ce qu'elle avait appris. Son niveau était si loin au-dessus du sien qu'elle ne pouvait même pas dire quelle magie il avait utilisée. Le fait que ce soit fini en un instant, lui laissant à peine le temps d'observer, n'aidait pas.
Lexius, avoir fini de ranger, s'avança vers l'Ariel hébétée et lui claqua le majeur droit entre les deux yeux. Elle cligna des yeux vers lui, perplexe.
« Content ? On y va. »
Il l'annonça sèchement et prit les devants.
Alors que sa silhouette s'éloignait rapidement, Ariel faillit sprinter depuis sa place pour le rattraper.
« Merci, Sun— ! »
Son mot de gratitude se coupa net en plein milieu.
Une douleur vive traversa la jambe qu'elle avait poussée contre le sol de marbre. L'expression d'Ariel se figea. Son tibia faisait assez mal pour lui arracher une sueur froide. Elle essaya de changer d'appui, tournant vivement le corps. Le mouvement brusque n'avait rien de fluide, et en une fraction de seconde, ses jambes s'emmêlèrent et son corps bascula en avant.
CRASH !
Ariel s'écrasa au sol, le bruit résonnant dans le couloir.
Lexius, qui était loin devant, s'immobilisa net et se retourna.
« Ça va ? »
« Ouais ! J'ai rien ! »
Ariel balbutia sa réponse avant même d'avoir évalué les dégâts. Elle se releva de sa chute et se poussa en position assise. La jambe droite qu'elle avait cognée contre la table ce matin-là pulsait. Elle baissa les yeux tardivement. Sous ses chaussettes montantes, la peau était visiblement gonflée.
Quelque chose dans cette vue lui fit peur d'y regarder de plus près. Tandis qu'Ariel se stabilisait prudemment, des pas lourds approchèrent.
« Tu es blessée ? »
Lexius, qui était loin devant l'instant d'avant, était déjà revenu et s'était accroupi devant elle. Quand Ariel leva la tête vers lui, il fit l'inverse, baissant le regard sur sa jambe droite.
« Laisse-moi voir. »
Son visage était d'une gravité morte, les yeux baissés. Son attitude portait une sévérité tranquille.
Ariel lui présenta son genou droit comme on le ferait chez le médecin. Sa main cala doucement le creux de son genou et baissa sa chaussette. La peau gonflée apparut. Sur son teint pâle, un livide s'était étendu à la taille de sa paume. Laissé sans soins depuis le choc, la blessure semblait sévère.
Lexius étudia la plaie en silence, son expression s'assombrissant. Puis il posa la main sur l'hématome et l'enveloppa doucement tout autour de la zone blessée.