Maintenant que je savais de quoi parlait le roman, il ne me restait qu’à offrir une belle vie à Aria. Même si elle suivait la trame d’origine, elle finirait heureuse.
'Mais d’ici là, il faut tenir le quotidien.'
Aria devait tenir ce quotidien jusqu’à son adoption par le comte Freya et son épouse. À ses côtés, je la défendrais comme son épée.
Mes jambes, lourdes comme du coton gorgé d’eau, avançaient lentement. Ce fut à grand-peine que je pus sortir, en ignorant Aria qui me répétait de me reposer.
'Il faut que je me dépêche.'
Je vérifiai l’heure et claquai la langue. Il restait une dizaine de minutes avant le rendez-vous, toujours fixé à dix-huit heures.
Le circuit de mana, bridé depuis plusieurs jours, fut forcé de tourner. Dès que l’énergie courut en moi, le mana s’enroula autour de mes pieds.
Je bondis légèrement dans les airs. Je devais retrouver un client avec qui je travaillais depuis deux ans. Nos rendez-vous avaient toujours lieu dans le quartier du Temple Solaire, le plus imposant et le plus fréquenté de la capitale.
« Ce client est vraiment étrange. »
Je soupirai en repensant à ce client familier et pourtant toujours aussi déroutant. Sa façon d’être me donnait invariablement la migraine : à chacune de nos rencontres, il finissait par faire des siennes.
Je m’engageai dans une ruelle sombre, et un restaurant sobre et luxueux se dressa au bout de la rue.
'Helene.'
On n’y entrait que sur réservation, et l’endroit était si à l’écart que la plupart des gens en ignoraient l’existence. Un lieu parfait pour les rendez-vous discrets des puissants : on n’y pénétrait que masqué. Les prix, eux, étaient extravagants.
Jusqu’à récemment, j’ignorais à quel point c’était cher, parce que mon client réglait toujours mes repas.
« C’est de l’or véritable ? »
« C’est de l’or alimentaire, ne vous inquiétez pas. Si cela ne vous plaît pas, jetez-le. »
« Ça ne va pas la tête ? Pourquoi est-ce que je jetterais ça ? »
Ce jour-là, on m’avait servi des champignons grillés saupoudrés de poudre d’or comestible. Après avoir consulté la carte et ses prix, j’avais eu l’impression de croquer des diamants à chaque bouchée.
J’enfilai un masque noir qui ne découvrait que les yeux et le bas du visage, et j’activai même un artefact magique qui modulait ma voix.
« Ah. »
Une voix si transformée qu’on peinait à en deviner le genre.
L’heure était venue d’endosser « Mir », le mercenaire.
Le restaurant apparut, façade fastueuse, et à l’intérieur se pressaient des nobles aux masques ouvragés.
Des regards surpris suivirent mes pas. Avec ma cape noire au milieu de ces tenues chamarrées, je me faisais l’effet d’un corbeau lâché dans une volée de paons.
« Mir, le Désastre Noir ? »
« Impossible. Qu’est-ce qu’il ferait dans un endroit pareil... »
« On raconte pourtant qu’il traîne souvent par ici. »
« Il y a tellement de gens qui copient Mir. Les mercenaires s’habillent tous comme ça, ces temps-ci. »
« C’est vrai. »
Un remous parcourut la salle, j’entendis les chuchotements, puis les regards se détournèrent.
À mesure que le mercenaire « Mir » s’était fait un nom, le nombre de ceux qui imitaient sa silhouette singulière avait explosé. Deux mercenaires sur dix portaient cette tenue : on se serait trompé sur mon compte même si j’avais circulé sans déguisement.
« C’est un honneur de vous recevoir. Avez-vous une réservation ? »
Le serveur s’inclina poliment. J’acquiesçai d’un bref signe de tête.
« J’ai rendez-vous avec Paradis, à midi. »
Le regard du serveur changea d’un coup. La phrase tombait de nulle part, mais c’était un code qu’il devait comprendre.
« ... Je vois. Que désirez-vous manger ? »
« Par une journée ensoleillée comme celle-ci, rien ne vaut un steak avec du champagne rouge et un œuf au plat. »
Le ciel était couvert et le champagne rouge n’existait pas : le tout n’avait aucun sens, mais le serveur hocha brièvement la tête et me désigna le salon privé du fond.
« Je vous conduis à Paradis. »
Il ouvrit la marche vers un couloir que je connaissais bien.
Mes rencontres avec Paradis, mon client, se tenaient toujours dans le salon privé du Helene.
« Passez un bon moment. »
Comme d’habitude, le serveur qui m’avait mené devant la porte au bout du couloir s’inclina et repartit.
'Faisons de notre mieux, aujourd’hui encore.'
Mon métier de mercenaire m’avait fait croiser quantité de clients. J’avais eu affaire à des êtres humains hors du commun. Et pourtant, celui-ci était d’une bizarrerie unique.
Cette fois, je m’étais promis de ne plus me laisser embarquer.
Je tournai la poignée ronde et poussai la porte.
La pièce était si éclatante qu’on l’aurait crue tirée d’un salon du Palais impérial. À côté, je faisais tache dans tout ce scintillement.
Quatre serviteurs se tenaient là, tous en uniforme des Chevaliers Sacrés.
Je traversai la pièce vers mon client, en passant devant des visages familiers.
Un corps enveloppé d’une cape blanche. Un masque blanc, semblable au mien, d’où brillaient des yeux d’argent.
Ses yeux clairs avaient la douceur d’un enfant qui découvre le monde. Je ne me croyais pas capable de mentir devant lui.
Un parfum discret de lys effleura mes narines.
« Comment allez-vous, Inspecteur ? »
Je lançai la formule d’usage avec un bref salut. Il détourna les yeux de la fenêtre et se tourna vers moi.
« Je vous ai demandé de m’appeler autrement. »
Ses lèvres rouges se courbèrent magnifiquement. Il y avait de quoi se troubler devant un sourire aussi beau qu’une rosée sur un lys.
« ... Comment allez-vous, L ? »
Après une hésitation, j’employai maladroitement le nom qu’il réclamait sans relâche. L eut un sourire doux.
Je m’efforçais toujours de tenir mes clients à distance ; l’ennui, c’est qu’avec L, je perdais mes moyens.
« Installez-vous confortablement. »
Je pris place en face de lui. Il fit un signe de la main et les serviteurs sortirent.
'Vous n’avez pas peur de rester seul face à un Maître d’épée, ou bien vous croyez que je ne vous ferai aucun mal ?'
Je claquai la langue.
Un homme sans force qui reste immobile devant un Maître d’épée a renoncé à sa vie.
L était bien trop insouciant du danger.
« Vous allez bien ? »
J’abandonnai les formules d’usage. L fit lentement rouler son regard.
« La vie au temple est toujours la même. C’est ennuyeux, c’est convenu. »
Il approcha de son menton la fleur posée dans le vase. Son regard alangui se tourna vers moi.
« J’attendais notre rencontre avec impatience. Vous me rendez toujours heureux. »
Les yeux que L posait sur moi brillaient toujours comme ceux d’un homme éperdument amoureux.
C’étaient des mots que je ne comprenais pas.
Ce client magnifique, même le visage couvert, n’exprimait jamais franchement ce qu’il pensait et lâchait sans cesse des phrases à malentendus.
« ... Du cuir de Clarky et du sang de Madorus... »
En esquivant le regard pesant de L, je sortis une petite bourse. Elle était reliée à un vaste sous-espace rempli des dépouilles des bêtes que j’avais abattues.
« Vous travaillez toujours si dur. Tenez, voici votre rétribution. »
L me tendit une enveloppe de papier blanc sans en vérifier le contenu. Ce fut peut-être un accident, mais le bout de ses doigts glissa lentement sur le dos de ma main au moment où il me la donnait.
'Ma rétribution...'
Je restai longtemps à contempler l’enveloppe.
C’était le prix de mes efforts sanglants. J’allais acheter les remèdes d’Aria avec.
Mais je ne pouvais pas me réjouir simplement de cet argent.
Ce n’était pas la première fois que L faisait des siennes.
Quatre fois par mois, je lui vendais des sous-produits de monstres utiles, et il me payait. Voilà quel était notre marché.
L’étrange, c’était que la somme qu’il me remettait était toujours fixée à mille pièces d’or.
Une pièce d’or représentait à peu près un mois de vie pour le petit peuple. Mille pièces suffisaient à s’offrir une fiole d’eau minérale de la forêt des fées.
Les monstres varient selon les régions et les saisons. La valeur des sous-produits récoltés n’a donc rien de constant.
Ce que j’apportais valait plus ou moins cher selon le moment et l’endroit. Je lui avais donc expliqué maintes fois qu’il y perdait, à verser mille pièces d’or de façon fixe ; mais L, qui me remettait toujours cette somme énorme, restait un mystère pour moi.
Et par-dessus le marché, il n’arrêtait pas de me jouer des tours.
Certains jours, ses farces me faisaient sursauter et me mettaient hors de moi.
Comme L me pressait d’ouvrir l’enveloppe, je m’exécutai et en tirai un chèque. Puis je soupirai profondément.
« ... Monsieur. »
« L. »
« ... L. »
« Voilà. »
Les coins relevés de sa bouche avaient de quoi exaspérer.
Je soupirai de nouveau.
« Il y a un zéro de trop sur la somme convenue. »
Dix mille pièces d’or.
Mon client était complètement fou.
« Je vois. »
L haussa les épaules et attrapa une tasse de thé. J’étais au bord de la crise de nerfs.
'Je vois, et c’est tout ?'
Dix mille pièces d’or, ça ne se donne pas, même pour plaisanter. C’était ce que je gagnais à peine en six mois de travail.
Aussi haut placé fût-il.
Je serrai le chèque dans ma main.
L ne disait pas qui il était, mais il ne cherchait pas non plus à le cacher. J’avais fini par deviner à peu près son identité. Comme il n’avait jamais démenti quand je l’avais appelé Votre Grandeur, j’étais presque certaine qu’il était Inspecteur.
Autrement dit, un homme devant qui je n’avais même pas le droit de lever la tête.
Dans l’Empire Solatine, où le temple et la famille impériale régnaient de concert, le temple pesait très lourd.
La politique se partageait entre l’Empereur, la noblesse et le temple, où le Pape valait l’Empereur et l’Inspecteur un marquis.
'Pourquoi un Inspecteur continue-t-il de me rencontrer, et se ronge-t-il les sangs comme s’il ne pouvait rien m’offrir ?'
Je ne comprenais pas L.
« C’est mon erreur, alors Mir n’a qu’à le garder. »
L haussa les épaules. Jusqu’à sa façon d’incliner la tasse avec élégance, tout chez lui tenait de la sculpture.
Je soupirai et lui rendis le chèque.
« Je ne peux pas accepter cet argent. C’est beaucoup trop. »
« Rien n’est de trop. C’est le prix du sang de Mir. »
Le regard paisible et la voix basse de L me serrèrent le cœur sans que je sache pourquoi, et je restai un instant sans voix.
« Qu’est-ce que vous en savez... »
Je crispai la main sur ma cuisse.
Je n’avais jamais regretté ma vie sanglante de mercenaire.
C’était mon choix.
J’y avais laissé des plumes, j’affrontais un danger nouveau chaque jour, mais je n’avais jamais eu honte de ma route.
'Mais vous, vous n’en savez rien.'
'De quel droit parlez-vous du prix de mon sang.'
Mes mains tremblaient.
Un dignitaire du haut de sa condescendance ne pouvait pas comprendre la vie d’un mercenaire qui vit du prix de son sang. J’avais l’impression qu’on se moquait de moi.
« Cessez plutôt de vous jouer de moi. »
Je serrai les dents et lui jetai le chèque. Je refusais de servir de distraction.
« ... Vous ne pouvez pas simplement l’accepter ? »
« Inspecteur ! »
« Je n’ai aucune arrière-pensée. C’est une simple faveur ! Pourquoi refusez-vous ma bonté ? Pourquoi ne me laissez-vous pas vous rendre la vôtre ? Vous avez fait exactement pareil ! Sans la moindre raison, moi... ! »
Il s’interrompit d’un coup, le visage au bord des larmes.
'... Vous, quoi ?'
Je plissai les yeux. L se mordit les lèvres, gêné, et fuit mon regard.
« Rien, rien du tout. »
'C’est louche.'
Je soupirai en plissant les yeux.
« La plaisanterie a assez duré. C’est beaucoup trop. »
Mille pièces d’or, c’était déjà beaucoup trop.
Je n’étais pas du genre à accepter de gaieté de cœur une faveur douteuse.
« ... Pardonnez-moi si je vous ai fait offense. Mais je ne cherche pas à me moquer de Mir. »
L me fixa avec des yeux tristes. Son expression me remplit d’une culpabilité inexplicable.
Au fond, je savais que L n’agissait pas ainsi pour me duper. Je flairais le mensonge et l’hostilité. Un homme qui aurait voulu se payer ma tête n’aurait pas pu me regarder de cette façon.
S’il n’avait été question que de fierté, je l’aurais pris sans faire d’histoires.
Je soupirai en parcourant la pièce du regard. J’avais rampé comme un chien devant des nobles pour gagner de l’argent. Ma fierté n’était pas le problème.
'Il n’empêche que je n’accepterai pas d’argent injustifié.'
J’avais beau avoir mis ma fierté de côté et laissé mon amour-propre à terre, je n’avais jamais reçu d’argent que je n’avais pas mérité.
« Ce qu’il faut, ce n’est pas de la fierté, c’est une foi. Une conviction qui ne vacille ni devant le temps ni devant les circonstances. »
La leçon que mon maître m’avait donnée autrefois. J’avais abandonné ma fierté, mais je gardais mes convictions. Et refuser le paiement de L en faisait partie.
Un pauvre mercenaire qui vit pour l’argent en aurait ri, mais c’était une valeur à laquelle je tenais.
'Je n’accepterai pas une rétribution déraisonnable.'
Je n’avais rien fait d’illégal pour être payée de mon travail. Mille pièces d’or : c’était le maximum que je pouvais accepter. Au-delà, cela allait contre mes convictions.
« J’espère que vous ne recommencerez pas. Mais ma réaction aussi était excessive. Vous n’avez pas à vous excuser. Ce serait plutôt à moi de vous demander de pardonner mon impolitesse. »
Je reconnaissais avoir réagi trop durement. Ce n’était pas une attitude à avoir devant L, qui était Inspecteur, et encore moins des mots à jeter à quelqu’un qui me témoignait de la bienveillance.
Je le regardai droit dans les yeux et m’excusai poliment. L ouvrit lentement la bouche.
« Mir. »
« Oui ? »
« Je ne vous demande pas grand-chose. Seulement, je croyais que vous et moi étions de bons amis... »
Sous ses paupières qui battaient lentement, ses yeux d’argent brillaient de gouttes limpides.
« Je suis désolé, et ce n’est rien. Mais pouvez-vous m’appeler L, quand même ? Si vous m’appelez Inspecteur, j’ai l’impression que Mir et moi ne sommes rien l’un pour l’autre. »
Au bord de ses yeux tombants, les larmes menaçaient de couler d’un instant à l’autre.