༺ Projet de Groupe (3) ༻
Hua Ran ne venait plus aux réunions de groupe depuis ce jour-là. Enfin… bon, je pouvais comprendre qu'elle n'ait pas envie d'y aller, mais comment pouvait-elle être aussi rétrécie ? C'était une gamine ou quoi ?
« Ah… »
En réalité, c'en était une.
Je l'oubliais souvent tant elle ressemblait à une lycéenne : Hua Ran était tout simplement une enfant née il y a trois ans. Tout comme moi, elle possédait les souvenirs de la propriétaire originale du corps, mais elle n'avait pas beaucoup voyagé dans le temps.
« N, que doit-on faire, Monsieur Korin ? »
« Eh bien… qu'est-ce qu'on peut bien faire d'autre ? On va devoir s'y coller tout seuls. »
« On n'est pas obligés de tous participer pour le projet de groupe ? »
Exactement, c'était tout le problème.
Ça se passait pareil quand j'étais à l'université sur Terre, mais un projet de groupe, c'était exactement quoi ? Comme ils insistaient sur la coopération, l'absence de l'un des membres baissait la note. Cette Académie… avait rassemblé tous les points frustrants possibles d'une université coréenne.
Ayant été chef de groupe pendant sept ans, je me souvenais avoir ôté impitoyablement le nom du rendu final quand un membre faisait dans le troll.
Qu'est-ce que le prof faisait à ce moment-là ?
Bah disons qu'il parlait de manque de coopération. Boum, ta note partait en sucette !
Ces putains de profs… Ils devenaient entêtés juste parce qu'ils n'étaient pas ceux qui bossaient.
« Nous n'avons pas le choix maintenant. »
« Monsieur Korin ? »
« Il faut ramener Hua Ran, et ça pour notre note et notre gloire éternelle ! »
« Mais comment ? »
demanda Alicia. En réponse, je saisis ses épaules et plongeai mon regard dans le sien.
« Adjointe Alicia. »
« Euh. Oui ? Capitaine ? »
« Malheureusement, je suis totalement incapable de remonter le moral des filles boudeuses. »
« …Je pense que vous pouvez toujours faire comme d'habitude, tout de même ? »
« Je te confie cette affaire, Adjointe Alicia ! Les filles doivent être meilleures que moi dans ce genre de chose ! Il y a ces trucs d'empathie féminine spéciale et tout, non ? Bref, tu vois ce que je veux dire ! »
Elle me rendit mon regard avec une expression mécontente.
« Si on y réfléchit, tout a commencé parce que tu as taquinée Mlle Hua Ran, Monsieur Korin… »
« Je te fais confiance, Alicia ! Pendant ce temps, je m'occupe de ma partie. »
« Mmm… e-bien… si tu insistes… »
Alicia se leva précipitamment, le visage déterminé. Elle semblait épuisée par la rédaction du rapport du projet de groupe.
« Je reviens vite, Capitaine ! »
« J'y crois ! »
Après un salut militaire, Alicia se mit à courir vers le dortoir spécial où devait se trouver Hua Ran.
« Penses-tu qu'elle y arrivera ? »
lança Jaeger avec naturel. Grâce à leurs déplacements récents en groupe avec Alicia, il savait désormais à quel point celle-ci était maladroite.
« Pas de quoi t'inquiéter. Alicia est la meilleure contre-attaquante de loin, mais elle tient bien le choc en début de parcours. »
« Que veux-tu dire ? »
Quelques instants plus tard…
« Hng… elle n'a même pas ouvert la porte pour moi. »
« Elle t'a frappée ? »
« N, non ? Enfin, une fourchette a traversé la porte en volant. »
« Hmm, bien. Donc apparemment, elle ne veut pas nous assassiner… pour l'instant. »
Alicia fit son retour sans la moindre égratignure !
« Monsieur Korin ? »
Comme si elle avait deviné mes intentions douteuses, elle m'appela en plissant les yeux.
« On dirait que son niveau de colère tourne autour du 2 ou du 3. Parfait, on va s'en tirer facilement. »
« Monsieur Korin ? Vous n'avez pas envoyé me voir pour savoir à quel point Mlle Hua Ran était énervée, hein ? »
Je laissai tomber subtilement la question acerbe d'Alicia.
****
Hua Ran passa ses derniers jours à rien faire.
Elle ruminait les moqueries de Korin Lork après sa défaite humiliante lors de la réunion de groupe.
« Hum… il a juste eu de la chance. »
Mais n'était-ce vraiment que cela ?
Bien que cette question lui traverse parfois l'esprit, Hua Ran s'efforçait de l'ignorer. La reconnaître reviendrait à admettre sa propre défaite.
Elle était née forte. En tant que bête issue d'un cadavre ambulant mourant, elle n'avait aucun besoin de s'entraîner car ses poings surpassaient la magie, la maîtrise de la lance et tout le reste.
D'innombrables artistes martiaux, soldats et généraux étaient tombés devant elle. Comment un simple chevalier…
『Plutôt que quelqu'un comme toi qui trouve ça insignifiant, ne penses-tu pas que c'est plutôt moi qui mérite le titre de personne forte ?』
« … »
Si elle n'était pas une personne forte… si elle n'était pas une bête de destruction capable de renverser n'importe quelle irrationalité… quelle valeur pouvait-elle bien avoir en tant qu'être née de la mort d'un autre ?
~~~~~~~~~~~~~
« ? »
Un bruit parvint à ses oreilles depuis l'extérieur, et elle ouvrit inconsciemment la fenêtre pour en observer la source.
« … »
C'était Korin. Il se tenait debout sur une branche d'arbre dépassant au-dessus des clôtures du dortoir, en jouant de la guitare acoustique.
« Maintenant que le jour sombre vers la nuit, et que tu n'es pas là pour m'aider à traverser tout ça~. J'ai relâché ma vigilance, et tu as retiré le soutien sous mes pieds. »
« … »
Hua Ran lança à Korin un regard glacé. Comme satisfait d'avoir enfin capté son attention, Korin se déplaça prudemment sur la branche en continuant de jouer.
« J'avais presque pris l'habitude d'être celui que tu aimais ! – Désolé ! Laisse-moi racheter mes erreurs !! »
Le spectacle étrange de Korin s'excusant tout en jouant de la guitare acoustique la déconcertait ; elle ne savait pas comment réagir.
« Mais maintenant, le jour sombre~ ! Vers la nuit noire!! Et tu n'es pas là~ pour m'aider à traverser tout ça!!! »
« C'est bruyant. »
« Ce n'était pas pour te taquiner ! »
Même s'en était bel et bien le cas, Korin dissimula son intention.
« Je suis nul pour exprimer mes véritables pensées ! Donne-moi encore une chance ! »
« … »
« Et… ! Franchement, tu as aussi commis une faute, Hua Ran ! Nous étions tous les deux malhonnêtes l'un envers l'autre. Reviens avec moi, s'il te plaît ! »
Hua Ran se mit à fermer la fenêtre d'un regard froid. C'est alors que Korin tenta de l'en empêcher.
« Tu plaisantes ?! Tu vas vraiment m'en faire voir de toutes les couleurs ! Hein?! Je vais te donner une dernière chance ! Si tu apaises ton ressentiment et viens en discuter avec nous tous, j'oublierai tes torts de mon plein gré et je te ferai un câlin ! »
La fenêtre continuait de se refermer.
« Attends, Hua Ran ! »
Elle figea ses mains avant qu'elles ne ferment complètement la fenêtre.
« Tu sais quoi ? La société est encore plus impitoyable que ça ! Je sais que tu rougisses d'avoir eu le dessous face à un chevalier de Grade 5 quelconque que tu méprisais, mais on ne sait jamais ce que réserve ce monde ! Accepter qu'on te balance des vérités embarrassantes et désagréables en pleine figure, ça passe ! C'est en forgeant ces expériences humiliantes qu'on devient adulte ! »
« Dégage. »
– Claquement !
Le courant d'air généré par le mouvement de ses doigts brisa la branche épaisse comme une canne à sucre. Pris au dépourvu, Korin s'écrasa fesse première sur le sol.
« Kuhak ! »
« Idiote. »
Sur ces mots, Hua Ran tira les rideaux et regagna le fond de sa chambre.
« …Monsieur Korin. Vous allez bien ? »
Accrochée au sommet de la clôture, Alicia demanda avec inquiétude tout en jetant un œil à l'intérieur du dortoir.
« Hah… les enfants font-ils aussi leur puberté ? »
« Je croyais que tu avais dit que tu étais sûr de toi. »
« Je l'ai convaincue avec toute la rationalité et la logique nécessaires ! J'ai même ajouté la touche d'émotion intense pour assaisonner le tout ! »
« Ces émotions sont justement le plus gros problème, à mon avis… »
« C'est incroyable que tu t'en sois sorti sans te prendre un coup. »
La critique de Jaeger était parfaitement fondée.
« Qu'est-ce qu'on fait ? On dirait bien que ça ne se réglera pas en deux jours. »
« Eh bien, ce n'était pas trop mal », répondis-je.
« Comment tu qualifies ça de pas mal ? »
« Parce que je ne me suis pas pris de gifle. C'est une gentille fille. »
« Une gentille fille ne fuirait pas un projet de groupe, mon vieux. »
« Et elles ne frapperaient pas non plus juste parce qu'elles sont de mauvaise humeur. » ajouta Alicia depuis le côté.
Malgré les critiques de ses compagnons, Korin se remit debout avec détermination, tandis qu'il chassait la poussière de son postérieur.
« Maintenant, il ne nous reste plus qu'à compter sur notre dernier recours. »
****
Le soleil déclina rapidement tandis que plusieurs lumières s'allumaient pour éclairer le bâtiment plongé dans l'obscurité. Habitante de ce dortoir depuis environ six mois après son arrivée depuis l'est, Hua Ran savait que le moment était venu.
– Toc toc !
Au légère trace de sang qu'il dégageait, elle jugea que celui qui frappait à la porte était le colocataire arrivé récemment au dortoir.
« Junior Hua Ran~. L'heure du dîner~ »
« … »
Comme accoutumée, Hua Ran ferma le carnet posé sur le bureau et se leva de sa chaise. En ouvrant la porte, elle tomba sur une senior de seconde année aux cheveux aux tons pâles, arborant un sourire éclatant.
« Menu spécial aujourd'hui ! »
« …Pomme de terre ? »
« Les pommes de terre sont toujours spéciales, mais ce soir, c'est un petit peu différent ! »
« Il y aura un chef aujourd'hui~ ! » déclara Marie, suscitant un soupçon d'attente dans l'esprit de Hua Ran, car habituellement, les repas de ce dortoir se limitaient à ceux préparés par Josephine ou Marie, ou à ceux ramenés de la cafétéria de l'Académie.
En descendant vers la salle à manger, une odeur caractéristique lui parvint et elle sut instantanément ce qui cuisinait.
« …Maquereau. »
C'était l'odeur familière du maquereau. À y penser, c'était grâce à Korin qu'elle avait goûté ce poisson pour la première fois.
Même si la pensée seule de Korin suffisait à gâcher son humeur, elle considérait malgré tout positivement le fait qu'il lui ait appris à préparer le menu au maquereau frit. Sans doute sa fierté expliquait-elle pourquoi elle n'en témoignait aucune gratitude.
Même si elle ne le montrait pas extérieurement, Hua Ran se dirigea vers la salle à manger avec, pour la première fois, une pointe d'attente en elle.
Après tout, manger du poisson était très rare dans ce dortoir.
Josephine préférait les légumes tandis que Marie appréciait les plats copieux chargés de gros morceaux de viande qu'elle ramenait toujours de quelque part.
Se vantant de ne pas être une « gamine » capricieuse sur le plan alimentaire, Hua Ran n'avait jamais rien formulé à ce sujet.
Finalement, une fois arrivée dans la salle à manger, elle repoussa la porte tandis qu'une vague plus puissante d'odeur poissonneuse envahissait ses narines.
– Applaudissements !
« Bienvenue !! »
Cet accueil retentissant, elle l'avait déjà entendu dans un restaurant de sushi visité avec Korin. Cependant, contrairement aux autres fois, la voix provenait cette-fois-ci de…
« Bonjour~ »
Il n'y avait que Korin Lork.
« Je ne mange pas. »
En disant cela, Hua Ran tourna le dos avec un geste sec, et Korin cria précipitamment derrière elle.
« P, tu risques de le regretter si tu ne manges pas ça ! »
– Tressaillement.
Hua Ran reporta son regard vers l'arrière tandis que Korin affichait un sourire bienveillant en pointant un poisson fraîchement cuit.
« … »
En vérité, elle hésitait légèrement à repartir ainsi, car elle commençait réellement à avoir faim. Bien que Korin Lork soit si énervant qu'elle ait envie de lui asséner un coup, il n'y avait aucune raison logique de refuser qu'il prépare un repas susceptible de calmer sa faim.
« Humf. »
Elle s'installa à table, persuadée que sa position vis-à-vis de Korin restait des plus fermes.
En réalité, s'asseoir et attendre qu'autrui finisse de cuisiner n'était pas le comportement d'une personne irritée, mais impossible pour une jiangshi de trois ans dénuée de toute expérience sociale de le comprendre.
« Attends une seconde ! Ça sera prêt dans un clin d'œil ! »
Finalement, Hua Ran décida de passer outre et de ne pas l'en empêcher.
« …Je ne mange pas si c'est mauvais », murmura-t-elle d'une voix si douce qu'elle n'atteindrait même pas la personne assise à côté d'elle.
Hua Ran râlait depuis que Korin l'avait battue lors du pari. Bien que son mécontentement ne fût pas aussi violent qu'une véritable colère, il était inévitable que la perdante s'exaspère du vainqueur qui refusait toute revanche.
Son refus de venir aux réunions de groupe servait à la fois à le payer de sa dette et à manifester son agacement. Il avait tenté de la convaincre sur un ton humoristique, mais son idée était faite. Elle affichait clairement son irritation et sa volonté de ne surtout pas lui pardonner.
Enfin, s'asseoir pour goûter le repas préparé par celui qui l'avait contrariée signifiait que l'affaire était déjà entendue, mais Hua Ran n'en avait pas conscience. Elle envisageait même sincèrement de lui pardonner si le plat s'avérait correct.
Indifférent à son trouble intérieur, Korin poursuivit sa cuisine dans la salle en arrière.
– Shhhk !
Pendant un court instant, Hua Ran savoura l'odeur du poisson en train de frire. Bientôt, Korin déposa la poêle entière contenant le plat directement sur la table.
« Toute la poêle ? »
À l'intérieur de la grande poêle en acier se trouvait quelque chose teinté d'un rouge-brun profond.
« …Qu'est-ce que c'est ? »
« Maquereau braisé. »
C'était un plat rapide réalisé en ajoutant des morceaux de maquereau, des pommes de terre et du radis, puis en les faisant mijoter dans une marinade.
« C'est délicieux. Dans l'armée… je veux dire, dans certains cantonnements, on en mange très souvent. Ôte l'arête du poisson, mélange le riz à la sauce ici et… Kyaa~. C'est juste incroyable. »
Korin disposa délicatement des morceaux de maquereau, du radis cuit et des pommes de terre dans un plus petit bol.
« … »
Pendant ce temps, Hua Ran observait silencieusement le plat. Voyant la sauce rouge qui ressemblait à la lave d'un volcan actif, elle ne savait même pas par où commencer.
Tandis qu'elle contemplait le poisson avec hésitation, les baguettes entre les doigts, Korin s'approcha par-derrière.
« Tiens. »
Prendant ses deux baguettes et en tenant une dans chaque main, Korin commença à séparer l'os de la chair. Il retira la colonne vertébrale principale et les petites arêtes, mettant à nu la blancheur de la viande à l'intérieur.
Ayant récupéré un peu de marinade dans la poêle à l'aide d'une cuillère, il en versa une bonne quantité sur la chair blanche du poisson.
« Goûte. »
Hua Ran coupa délicatement le poisson en morceaux de taille raisonnable. Elle en porta un à sa bouche. Quant au goût…
« Pas catastrophique. »
Si elle devait lui attribuer une note, elle le jugerait grossier et médiocre comparé aux restaurants gastronomiques de la ville, mais c'était tout à fait comestible.
Pensant en elle-même que ce n'était pas si grave qu'elle devrait renvoyer le plat en cuisine, Hua Ran continua de manier ses baguettes.
****
Je me rendis dans la chambre de Hua Ran après le repas.
La pièce ne comportait qu'un lit, un bureau et une bibliothèque densément remplie, dégageant une atmosphère très désolée.
« Ce n'était pas très gentil. »
« Tu l'as apprécié, non ? »
Après avoir vécu quelques années seul, j'avais inévitablement développé certaines compétences culinaires. Le menu était très restreint, mais je m'en sortais plutôt bien pour le riz sauté et le maquereau braisé.
« La prochaine fois, je te préparerai du riz sauté ou autre chose. »
« … »
« Je ne mangerai pas si c'est mauvais », ajouta Hua Ran à la fin, mais une légère attente transpirait de son regard.
Le fait qu'elle accepte le repas que j'avais préparé signifiait que notre réconciliation était déjà scellée. Certaines aspérités subsistaient encore dans sa voix et son choix de mots, mais c'était compréhensible puisqu'elle restait une enfant peu habituée à la colère.
« Achète tes repas dehors. C'est plus délicieux. »
« Bien sûr que ma cuisine ne rivalisera jamais avec celle des chefs. »
« Tu ferais quoi de ton argent de poche si tu achetais chaque repas à l'extérieur ? » Je poserais cette question à n'importe qui d'autre, sauf à elle. Au vu de la bourse de pièces d'or qu'elle dépoussa en un claquement de doigts et de son investissement sans hésitation pour le projet d'auberge… il sembla qu'elle était plus riche que prévu.
Mais comme elle n'était pas du genre à bosser pour économiser, ses biens devaient probablement provenir de l'héritage de son « père ».
Exact. Les deux mots-clés du scénario de Hua Ran étaient « père » et « soi-original ».
Je savais pourquoi elle faisait montre de force en permanence, et à quel point le pouvoir comptait pour elle.
« Savais-tu combien de temps il faut aux chefs pour préparer un seul plat ? »
« Moins de trente minutes. »
« Dix ans. »
« ??? »
« Du choix des bons ingrédients à leur préparation et cuisson. Il semble que les chefs ordinaires mettent jusqu'à dix ans avant de pouvoir servir leurs propres créations à leurs clients. Enfin, c'est sûrement un cas général, mais ça vaut la peine de le noter. »
« … »
« Apparemment, l'ancien patron de ton restaurant de poisson préféré ne buvait que de l'eau toute sa vie pour préserver son palais, et portait des gants toute l'année pour protéger ses mains de la chaleur estivale comme du froid hivernal. »
« …Que veux-tu dire par là ? »
« Moi, j'ai mis trois ans à apprendre assez de techniques martiales pour te mettre à genoux une seule fois. »
Je revis mes jours difficiles. J'avais commencé par les Huit Trigrammes. Rien de particulier, j'avais tout simplement trouvé ce livre martial en premier à la bibliothèque.
Grâce aux Huit Trigrammes, j'avais appris à manier le poing et la lance, m'y imprégnant jusqu'à rencontrer mon maître.
Comparé à mes camarades de groupe qui maîtrisaient des styles sophistiqués comme l'Épée Singulière d'Arden, les Épées Volantes et la magie élémentaire, mes compétences étaient lamentables.
『Maître. Quand allez-vous m'enseigner quelques techniques assassines et arts secrets ? Combien de temps me faudra-t-il pour abattre ces monstres si je continue à apprendre des bases comme celles-ci… ?』
C'était pour ça que je me plaignais à mon maître de ne pas m'enseigner dès le départ des mouvements secrets, histoire de pouvoir marcher sur un pied d'égalité avec eux.
« Tu as dit que les faibles restaient faibles même s'ils pratiquaient la lance et tout ça. »
« … »
J'étendis mes deux mains vers Hua Ran, silencieuse.
« Essaie de saisir mes mains. »
« Quoi ? »
« Tiens. Assure-toi que nos paumes soient bien en contact. »
Après une légère hésitation, elle aligna soigneusement ses paumes contre les miennes. Je Refermai mes doigts et saisis fermement ses minuscules mains.
« Je vais maintenant essayer de toutes mes forces de sortir de ton étreinte, alors tiens-moi bien afin que je ne puisse pas m'échapper. »
– Crissement !
Dès mes mots, elle serra ses mains. Mes os semblaient sur le point de se briser à la moindre erreur, mais en encaissant la douleur, je reculai mon corps pour tenter de m'échapper.
« Gnngg… ! »
Je tirai de toutes mes forces, mais il m'était impossible de m'extraire de sa prise.
– Clac !
J'essayai même de pousser avec mes jambes, mais sans succès ; je perdis simplement l'équilibre, et nous finîmes par basculer sur le lit ensemble.
Hua Ran était essentiellement allongée sur moi, mais elle maintenait toujours mes mains serrées pour être certaine de ne pas perdre le duel.
« J'ai perdu. J'ai perdu ! »
Ses lèvres esquissent un sourire en entendant ma déclaration de défaite, satisfaite de sa victoire. Pourtant, un doute grandissait simultanément en elle. Si j'étais aussi faible, et de loin inférieur à elle… Comment avais-je pu la battre précédemment ?
« C'est fascinant, n'est-ce pas ? Je suis un faible face à toi. Tu peux m'écraser aussi facilement, alors pourquoi as-tu perdu avant ? »
« …Je n'ai pas perdu. »
« Oui oui. Mais tu t'es mise à genoux. »
« … »
« Est-ce que la technique que j'ai utilisée pour bloquer ton coup de poing t'a paru extraordinaire ? »
Hua Ran ne répondit pas, mais acquiesça silencieusement. En vérité, les techniques qui l'avaient réduite à genoux n'étaient que blocage, traction et poussée.
Ces gestes si simples avaient simplement été appliqués au moment exact où elle s'y attendait le moins.
« La maîtrise de la lance que j'ai apprise ressemble à ton poisson préféré. Elle commence par le choix des ingrédients. Et elle débute par un simple coup de poing. »
« On commence par les petites bases. »
『Enfant, tu dois toujours donner le meilleur de toi-même, quelles que soient leur apparence banale.』
« Si tu donnes le meilleur de toi-même dans tout ce que tu fais, tu apprendras à faire preuve de sollicitude.
Apprends à faire preuve de sollicitude, et cela marquera ton caractère.
S'il marque ton caractère, cela ressortira à l'extérieur.
Et si cela se voit au-dehors, tu deviendras plus lumineux,
Si tu deviens plus lumineux, tu impressionneras autrui,
Impressionner autrui, et tu changeras.
Et si tu changes… tu atteindras la maturité. »
『Voilà pourquoi seule la personne qui offre sincèrement le meilleur d'elle-même face à tout peut changer le monde.』
Hua Ran, qui m'écoutait silencieusement, posa soudain une question.
« Quelque chose changerait-il vraiment en apprenant des choses comme ça ? »
« Comme en préparant minutieusement les ingrédients ou en répétant indéfiniment un seul mouvement de lance ? Seul l'un d'eux ne changera peut-être rien, mais… »
Il ne s'agissait pas d'une maxime garantissant le succès. C'était une question d'attitude face à la vie. Même si c'était une devise très idéaliste, difficile à concrétiser…
« Au moins, tu ne perdras plus jamais contre moi, n'est-ce pas ? »
« … »
« Plutôt que de râler sans rien faire, il est préférable d'être fier après avoir accompli quelque chose. J'aimerais au moins que tu essaies. »
« …Tu ne sais que faire de grandes phrases. »
« Hahaha… ! C'est vrai ! N'importe qui peut encourager et te dire de donner le maximum. »
Hua Ran se mit à examiner attentivement mes paumes. En retournant mes mains dans tous les sens, elle observa les callosités profondes autour de mes doigts et les caressa avec curiosité avec ses petites mains.
Ce ne fut qu'après un long moment qu'elle relâcha mes mains.
« C'est réglé maintenant, non ? »
« Humf. »
« Parfait. Un high five ! »
J'ouvris la paume et levai la main vers le ciel, mais son expression demeurait glaciale. Estimant que c'était peut-être abusé, je retirai maladroitement ma main lorsque Hua Ran se dirigea vers le bureau, prit un carnet et me le lança.
« Qu'est-ce que c'est ? »
En ouvrant le registre, je découvris qu'il s'agissait d'un rapport sur la posture de lance que nous avions préparée pour ce travail et ses principes. C'était précisément le dossier dont elle était censée assurer la recherche.
« Tu as déjà fait ça ? »
Détournant la tête, elle fit semblant de ne pas m'entendre. Il semblait donc qu'elle ait bossé dessus malgré son absence aux réunions de groupe !
« Mon adorable petit trésor ! »
Je fis glisser mes doigts dans ses cheveux bien rangés. La voir ainsi légèrement ébouriffée était une véritable surprise.
« Dégage. »
« À vos ordres, Madame. »
Armé du rapport de recherche que Hua Ran avait préparé, je sortis de sa chambre.
« Oh oui, la prochaine séance est demain à 16h30. Retrouvons-nous à notre endroit habituel. »
Bien qu'elle ne réponde pas, je connaissais son genre. Elle finirait par se montrer, non sans quelques protestations bien sûr.
Comme prévu, Hua Ran arriva à la réunion de groupe avec son habituelle expression froide et indifférente.
Référence à *Someone You Loved* de Lewis Capaldi