- Boum.
Son cœur rata un battement.
Elle ne sentait plus rien d’autre – ni le parfum enivrant des fleurs, ni la brise rafraîchissante qui soufflait dans cette grotte sombre au milieu du chant strident des cigales. Tout son esprit était concentré sur l’homme juste à ses côtés.
Le simple fait d’être près de lui lui apportait une joie immense. Son cœur battait si vite qu’elle en ressentait une légère fatigue, et elle avait l’impression de voguer dans un rêve brumeux. Pourtant…
Hua était heureuse.
L’atmosphère était détendue et paisible.
Mais tout doit bien finir par avoir un terme.
« Huu~. Ça a été amusant. C’est un peu dommage qu’on ait dû dîner dans le jardin, cependant. »
En arrivant devant l’hôtel en calèche, ils descendirent sur les rues sombres.
« Avez-vous apprécié votre journée, ma dame ? »
Korin demanda avec un sourire en tendant la main vers elle. Hua répondit timidement d’une voix douce.
« Mn… »
C’était vraiment très amusant. Elle ne savait pas pourquoi, mais… c’était malgré tout une journée qu’elle trouvait particulièrement agréable.
« Et toi ? » demanda-t-elle.
« Hnn ? »
« C’était… amusant ? »
Cette question fit aussitôt naître un sourire sur le visage de Korin. Visiblement heureux que la jeune jiangshi, autrefois indifférente aux sentiments d’autrui, se soucie désormais du ressenti d’une autre personne, il lui répondit avec un sourire.
« Ouais. Aujourd’hui s’est bien passé. »
« Vraiment ? »
« Ce serait une excellente idée de sortir avec tout le monde. La prochaine fois, je devrais inviter Alicia et la senior Marie. »
'Je savais qu’Oppa dirait quelque chose comme ça.'
Ran poussa un soupir et marmonna une plainte, mais contrairement à elle, Hua n’était pas déçue. À l’instar de Korin, elle manquait de finesse et prenait son temps pour comprendre ce qui n’était pas explicitement énoncé. Tout ce que Hua se disait donc, c’est que Korin considérait sans doute cette sortie comme celle de simples amis, faute d’avoir précisé sa demande.
Maintenant consciente de ses propres sentiments, Hua laissa parler son cœur à cent pour cent.
« Quand je te vois, mon visage devient tout chaud.
Mon cœur s’emballe quand tu me touches.
C’est difficile de t’approcher, mais… je veux quand même être près de toi.
Et quand je te vois avec d’autres filles… j’en suis bouleversée. »
Elle dévoila ses pensées les plus sincères, sans la moindre once de mensonge. Puis vint la conclusion à laquelle elle était parvenue.
« Je… crois que tu me plais. »
La jeune fille avoua franchement son amour. Ce qui suivit fut encore plus brutal et impulsif.
Elle enroula ses bras autour de son cou et se mit sur la pointe des pieds pour combler la différence de taille.
« Hein ? »
Sans prévenir, elle l’embrassa sur les lèvres. De son côté, Korin resta figé comme une statue, les yeux grand ouverts.
Après cet échange bref mais qui sembla dura des heures, ses talons reposèrent sur le sol.
« … Désolée. »
Les lèvres légèrement humides, Hua leva les yeux vers lui et lui présenta une excuse succincte.
« Est-ce que ça te dérange ? » demanda-t-elle.
« N-non. Pas du tout… »
Korin répondit machinalement, toujours les yeux écarquillés, n’ayant jamais imaginé que Hua, entre toutes, ferait soudain une telle chose. Hua, quant à elle, semblait embarrassée mais visiblement satisfaite de son geste impulsif.
« Je… trouve que c’était agréable. »
Ses lèvres s’incurvèrent vers le haut tandis que ses yeux plissés prirent la forme d’un croissant. C’était un véritable sourire, une amélioration spectaculaire par rapport à son apathie passée.
« Attends, Hua… ! »
« Bonjour, c’est Ran à présent. »
Elles avaient permuté en un clin d’œil. Songeant à sa sœur cachée derrière elle, submergée par une vague d’embarras explosif, la fille aux yeux bleus sourit.
« Elle a dû rassembler une sacrée dose de courage. Une déclaration aussi directe ne convenait-elle pas parfaitement à Hua ? »
« … C’est vrai. »
Korin eut l’air surpris d’apprendre qu’il faisait l’objet des sentiments des deux sœurs. Ran se demanda si elle devait poursuivre la déclaration entamée par Hua, mais y renonça. Elle décida de laisser toute la journée à sa sœur, se contentant de prendre une petite part dans l’affaire.
« Oppa. Peux-tu te baisser une minute ? »
« Hein ? O, d’accord… »
Contrairement à Hua qui l’avait enlacé et forcé à s’incliner, Ran demanda simplement à Korin de pencher le dos afin d’aligner leur champ de vision.
Ran aurait pu reproduire ce brusque baiser comme Hua, mais… elle refusait d’imiter sa sœur. Même si elles partageaient le même corps, elle estimait que certaines choses devaient se vivre différemment, justement parce qu’elles ne faisaient qu’une.
Tandis que Korin restait là, nerveux, Ran approcha ses lèvres de son oreille et murmura d’une voix chatouillante.
« Nous sommes sœurs, donc si tu le fais avec Hua, tu devras le faire avec Ran aussi. »
« Hein ? »
Elle lui mordilla ensuite doucement le lobe de l’oreille. Bien que la douleur soit nulle, Korin s’apprêtait à redresser la tête suite à ce geste soudain et audacieux, mais Ran prit les devants.
« Il faut nous aimer également toutes les deux, d’accord ? »
Ran sourit en enroulant à son tour ses bras autour de son cou. Puis, lentement mais assuréement, à une allure calculée pour marquer les esprits… elle aligna ses lèvres contre les siennes, encore moites du baiser de sa sœur.
Après cet échange court mais mémorable…
« Rêve de nous, ce soir. »
Ran rit doucement, les joues rougies. Puis elle s’éloigna satisfaite, laissant derrière elle un Korin agité et complètement désorienté.
Elle rebondissait sur place de bonheur. On voyait bien que ses pieds étaient légers comme une plume.
« Ugh… »
Korin resta figé, le regard perdu, à observer la jeune fille aux cheveux noirs s’esclauffer vers l’hôtel comme un papillon. Incrédule face à ce retournement de situation, il planta là pendant quelques secondes avant de retrouver ses esprits.
« Hein ? Heu ? »
Sans chercher à rattraper la jeune fille qui venait déjà d’entrer dans le hall principal de l’hôtel, il se couvrit le visage de ses mains.
« M-mince, ça commence à être trop intense pour le cœur… »
Marie, Ran, et maintenant Hua… Incapable de soutenir son propre poids, ses jambes se dérobèrent sous lui.
Pendant ce temps, totalement inconscient de Korin, quelqu’un observait la scène depuis les fenêtres du douzième étage de l’hôtel. Ces yeux ne le quittèrent pas des yeux tant qu’il disparut hors de sa vue.
« Ah oui, Oppa. Tu dois venir dans notre académie, alors garde-le en tête. »
Cela se déroulait lors d’un après-midi de week-end, quelque part.
« Ô ma chère et aimée sœur, Sia Lork. Ne trouves-tu pas logique de préciser le contexte avant de lâcher ça et de demander mon avis ? »
« Ô mon cher et aimé frère, Korin Lork. Penses-tu que ton avis vaut vraiment la peine ? »
« Dis ça encore une fois, petit connard ? »
J’ai songé à lui asséner un coup de poing, mais cela risquerait de créer un souci si un chevalier de haut rang comme moi frappait sa propre sœur, une civile ordinaire. J’ai donc rapidement abandonné l’idée.
Pfouf !
C’est à ce moment-là que ma maudite sœur lança un bref rire narquois.
« Tu demanderais presque à prendre une volée, en ce moment même ? »
« Essaie donc. Je sais que tu oseras pas. »
'Au fait, tu sais que je pourrais bien crever si tu me frappe ?' ajouta-t-elle.
« Tch… Mince. Un carton jaune pour toi. »
« T’empêcher de te prendre une raclée et de te faire expulser de la maison par Père, ça compense pas ? »
« Mince… ! Je te laisse passer juste cette fois-ci ! »
Alors que cette courte comédie se terminait sur l’ennuyeux après-midi d’été…
« Oh, et Oppa. Il s’est passé quelque chose entre toi et cette sœur ? »
« Hein ?! Heu ? Pourquoi tu demandes ça ? »
« T’as l’air suspect. »
« Rien du tout, d’accord ! Arrête de tirer des conclusions hâtives ! »
« D’accord, d’accord », répondit Sia avec une expression agacée.
Mince… Ça me rappelait notre rendez-vous avec Hua, il y a quelques jours. Je me souvenais encore… vividement de ce baiser.
'Je… crois que tu me plais.'
'Il faut nous aimer également toutes les deux, d’accord ?'
« Tch… »
Comme on pouvait s’y attendre de sœurs. Bien qu’elles soient de tempéraments radicalement opposés, l’une comme l’autre possédaient un talent inné pour manipuler les émotions masculines…
« Donc il s’est passé quelque chose, non ! Hein !? Hein ! »
« Ta gueule… Bon, enfin, cette histoire d’académie ? »
« Tu es devenu ultra célèbre, non ? Mes amies voulaient te voir. »
« Tes copines ? »
« … »
Elle me regarda comme si j’étais la crasse humaine en personne. Ce n’était pas nouveau en soi, mais… quelle était celle-là ?
« Oppa, tu comptes encore sortir avec d’autres filles ? »
« E-quoi, tu veux dire quoi par là ? »
« Il y en avait trois ce jour-là, non ? »
« Mnmn… ! On est pas encore dans ce genre de relation. »
Marie, Ran et Hua… Ugh… trois, c’est un peu beaucoup, non ?
« Ah, j’veux dire quatre, pas trois. Cette sœur a une personnalité multiple, c’est ça ? Oh, et la fille mignonne qui ressemble à un chiot, elle fait partie du lot ? »
« Hein ? »
Qu’est-ce que tu racontes, ma chère sœur ? À quoi tient cette méprise ?
« Bon, bref, notre prof voulait aussi savoir si tu pouvais passer pour une petite « présentation professionnelle ». Peut-être en tant qu’intervenant d’une journée ou quelque chose dans le genre. »
« Je croyais que ça se limitait aux écoles primaires, où les gamins invitent leurs parents pour discuter de métiers. »
« Nous, on vit une vie normale, d’accord ? Tout le monde a cette fantasme envers les gardiens. »
« Hmm… pas faux. Donc il suffit que j’aille là-bas et que je montre mon truc, c’est bien ça ? »
Il me semblait ridicule d’y aller seul. En sondant les alentours, je demandai si quelqu’un avait du temps libre et constatai qu’Alicia était la seule disponible ce jour-là.
« Ah, m-moi ? E-est-ce que je peux ! Je n’ai aucun plan ce jour-là ! Ahaha… »
Pour une raison inexpliquée, Alicia affichait un sourire gêné et évitait de croiser mon regard.
En tout cas, il fut décidé qu’Alicia et moi irions ensemble à l’Académie Royale.
Dans ce monde, les gardiens étaient l’objet d’une admiration et d’un profond respect.
Super-humains dépassant largement l’imagination des civils ordinaires, chacun d’eux pourrait théoriquement assurer sa subsistance, même en accomplissant des tâches basiques comme le ménage. Les gardiens de grade moyen trouvaient généralement du travail comme capitaines de garnison après leur retraite.
Quant aux gardiens supérieurs au deuxième grade, leur nom apparaîtrait au moins une fois dans les magazines des Gardiens, qui réunissaient le plus grand lectorat de tout le royaume.
Korin Lork et Alicia Arden.
Nos deux noms s’étaient largement diffusés durant l’année écoulée, nous hissant parmi les jeunes talents les plus brillants de l’époque.
Rien d’étonnant puisque j’étais celui qui avait progressé du cinquième au premier grade, et chef de la Guilde des Gardiens ayant joué un rôle déterminant lors de l’opération de sauvetage de la Sainte Estelle.
Du côté d’Alicia, elle figurait parmi les candidates à la succession de la renommée famille Arden, ainsi qu’une vétéran chevronnée promue au premier grade avant même la fin de sa première année.
À présent, il allait de soi que nous finirions par atteindre le grade Unique semi-officiel, faisant de nous deux des gardiens parmi les plus célèbres du royaume.
« Certains chevaliers ont eu la gentillesse de nous rendre visite aujourd’hui. L’un d’eux est le frère de l’étudiante Sia… »
Le professeur commença à annoncer notre venue aux étudiants à l’intérieur de l’amphithéâtre, tandis qu’Alicia et moi attendions devant l’entrée.
« Ugh… Monsieur Korin, j’espère vraiment que tout va bien se passer. »
« Ça ira. Il suffit de se présenter, de répondre à quelques questions et d’animer l’ambiance. »
« Comment tu fais ? »
« Tu fais comme tu sens. »
Ce n’est pas sorcier.
« Permettez-moi donc de vous les présenter. Chevaliers de premier grade, Korin Lork et Alicia Arden. »
C’était le signal convenu. En poussant la porte, nous pénétrâmes dans la salle et fûmes accueillis par des applaudissements tonitruants.
« Waaaaahh… ! »
« C’est vraiment Korin Lork ! Sia ne mentait pas ! »
« Alicia Arden ! Capitaine de la Cinquième Escouade Épée ! »
Héhéhé. Pour les étudiants de l’académie royale classique menant une existence banale, nous étions les chevaliers de leurs rêves : des célébrités, des idoles.
Si j’avais peut-être manqué de « compétences en services clients » lors de ma précédente incarnation, cela serait différent cette fois. Regardez cette flamme ardente dans leurs yeux.
C’était l’heure de dévoiler mes récits secrets !
………
……
…
Bien qu’ils soient peu ou prou du même âge que nous, le fossé entre les gardiens et les élèves ordinaires était flagrant. Ils nous prenaient pour des héros parfaits et des objets d’admiration absolue, focalisant leurs regards sur chaque geste que nous posions.
« À ce moment-là, je levai les yeux et le Chien Sanglant, gigantesque comme une demeure entière, me renvoyait mon regard.
« Ses griffes affûtaient plus tranchantes que l’acier ; son pelage était cramoisi comme le sang, et ses yeux rouges donnaient une aura sinistre, comme forgés à partir du mélange des pires prisonniers de l’enfer.
« Le chien grogna et tenta de m’intimider. Il souhaitait dévorer ce minuscule bout de viande se trouvant sous ses babines. Impossible de faire demi-tour, et à peine une faible distance nous séparait. »
Je dus avancer.
- Gloups !
« Je sentais mes poils se hérisser et tous mes sens se concentraient sur la bête. Tout cela s’est produit en un clin d’œil. Le chien s’est jeté sur moi ! »
« Oh non… ! »
« Attention ! »
« La bête était énorme, telle une géante roche mouvante, mais je pris mon courage à deux mains. Je fonce vers le monstre ; l’odeur du sang emplit mes poumons et l’ouragan fouettant mon visage trouble ma vision, mais… mon esprit resta limpide et ma lance demeura fermement entre mes doigts. C’est ce qui a fait la différence. »
……
…
« Wahou… C’est incroyable. »
« Tout ça est arrivé, c’est bien ça ? »
« Évidemment. Il a aussi tué le Roi de la Montagne de Fer. »
« Techniquement, c’était Alicia Arden. »
« Et la Tour des Mages, alors ? »
Mon combat contre Doggo Kim, alors âgé de trois minutes seulement, avait connu un succès exceptionnel auprès des étudiants. Cela n’avait rien d’étonnant puisqu’il s’agissait pour eux de découvrir cette anecdote directement du chevalier impliqué, après l’avoir lue dans un journal.
Enfin, j’avais quelques petits embellissements ci et là, mais l’essentiel du récit était véridique. J’allais en terminer là lorsqu’une étudiante installée à côté de Sia, troisième rangée en partant du fond, leva soudain le doigt.
Si mes souvenirs sont bons, c’était Jenna, l’amie de Sia.
« Seigneur Korin ! Sortez-vous avec quelqu’un actuellement ! »
Ah~ bien sûr. Je m’attendais à ce genre de question, ayant déjà reçu celle-ci lors de ma précédente incarnation. À l’époque, j’avais lady Miru, donc j’avais habilement tourné la conversation, mais… ce n’était plus le cas.
« En pleine recherche active de petites amies ! Et vous, mademoiselle Jenna ? Vous avez des préférences ? »
« OOoooh… ! »
« Sortez ! Sortez ! Sortez ! »
Hmm~. Quelle réaction sympathique. Voilà ce que j’attendais de jeunes adolescents !
« Heu… »
Je me retournai à l’entente de ce marmonnement étrange et aperçus Alicia sursauter. Elle me lançait des coups d’œil prudents, presque soupçonneux.
« Qu’y a-t-il ? »
« Heh ? N-non, rien. Euh, tu ne sors pas avec quelqu’un… ? »
« Quoi donc ? »
Sa voix s’était tue sur la fin et je n’avais pas entendu le reste. Que se passait-il exactement en elle ?
Je lui susurrai d’une voix assez basse pour ne pas être entendue de la foule.
« Quelqu’un pourrait bientôt te poser la même question, alors réfléchis à ce que tu veux répondre à l’avance. Ils pourraient même te demander de sortir avec eux, alors pense-y aussi, » plaisantai-je.
« Hum… »
Après avoir entendu mes conseils, Alicia leva la tête et plongea son regard directement dans le mien. Puis elle inclina légèrement la tête et interrogea.
« Pourquoi irais-je sortir avec quelqu’un d’autre que monsieur Korin ? »
Le soleil illuminait vivement l’amphithéâtre à travers les vitres, éclairant le léger sourire au coin de ses lèvres.
Il fallut trois secondes de silence avant que je… ou plutôt nous, comprenions ce qu’elle venait de dire, et…
« … Hein ? »
« … Ah. »
Alicia se cacha la bouche d’une main, un air désolé sur le visage tandis qu’un léger coloris rosé fleurissait sur ses joues.