La surface d’eau bleu profond se teinta rapidement de rouge sang frais, répandant une odeur nauséabonde partout autour.
Un grand poisson terrifiant fit surface.
Sa tête s’allongeait comme une lame, armée de deux yeux démesurés et d’une gueule garnie de dents pointues. Son corps écailleux, d’un ton sombre et couvert de motifs en éventail, lui donnait une laideur remarquable.
Poisson-Diable ! Il méritait largement son nom !
Mais à présent, ce féroce habitant des eaux virevolta sur le dos.
Le javelot de Fer Noir lancé par Gao Jing, propulsé avec plus de soixante-dix pour cent de sa force, traversa le Poisson-Diable en laissant derrière lui une estocade parfaite. Il creusa un trou à travers la chair de la créature.
Une seule estocade lui couta la vie.
Tous les passagers du bateau rapide restèrent bouche bée.
Le Poisson-Diable était le cauchemar de tout marin. Croiser sa route loin de tout îlot signifiait presque une mort certaine.
Ils n’espéraient plus fuir… jusqu’à ce que Gao Jing l’anéantisse d’un seul coup de lance.
Ouahou !
L’enfant fut le premier à réagir, poussant des cris de joie.
À peine eut-il crié que le visage du vieux capitaine se rembrunit à nouveau. « Oh non ! »
Des nageoires triangulaires brisèrent la surface de l’eau à plus d’un kilomètre.
Plus de trente !
Le vieux capitaine, rompu au métier, savait que les Poissons-Diables sentaient le sang frais comme les requins. On racontait qu’il suffirait à un pêcheur de rincer un doigt qui saignait dans le lac… pour se voir assailli.
Le sang du Poisson-Diable abattu formait une flaque épaisse autour de leur embarcation.
Il avait attiré tout un banc !
« Dépêchez-vous ! Allez ! »
Un seul Poisson-Diable représentait un danger. Mais un banc entier chassait comme des loups dans la plaine : coordonné, impitoyable, prêt à attaquer même les plus gros navires.
Leur petit bateau rapide n’avait aucune chance contre une telle meute.
Père et fils manœuvrèrent fébrilement, hissant l’embarcation à toute allure tandis que le vent violent du lac gonflait ses voiles.
Ils prirent vite une longueur d’avance considérable sur le banc de poissons.
Fait étrange, les nouveaux venus ignorèrent totalement le bateau fuyard. Ils tournèrent autour du cadavre, arrachant à grandes dents d’énormes morceaux de chair pour dévorer leurs semblables vivants.
Le cannibalisme était fréquent chez ces créatures. Les faibles, les blessés ou les vieillards finissaient souvent par servir de repas. Cette cruauté innée empêchait leur nombre d’exploser.
Soufflant au plus près du vent, l’embarcation laissa bientôt la frénésie alimentaire loin derrière elle.
Le vent tombant, le vieux capitaine ralentit la marche.
« C’est ça, l’île de l’Abîme ? »
Gao Jing se tenait debout sur le pont, indiquant vers l’avant une étendue de terre incurvée, d’un bleu foncé. C’était censé être sa destination, pourtant, quelque chose ne collait pas.
Sa forme lisse et arrondie ne laissait voir ni forêt, ni rochers, ni falaises.
« L’île de l’Abîme n’est pas encore là. »
Le vieux capitaine suivit le doigt du jeune homme. Il secoua la tête. « Ce n’est pas l’île de l’Abîme. C’est plutôt…»
Les yeux du vieil géant s’emplirent de surprise. « C’est une Baleine Géante ! »
Contrairement à la peur précédente liée au Poisson-Diable, sa voix trahissait maintenant une vive excitation. « Oui ! C’en est bien une ! »
La Baleine Géante était la plus grande Bête Monstrueuse vivant dans le Lac Infini.
Le vieux capitaine savait que cela ne présentait aucun risque : bien qu’elle ne fût pas herbivore, sa nourriture principale résidait dans les crevettes du lac. De caractère doux, elle ne donnait l’assaut qu’en cas de menace.
Y compris les embarcations passant à proximité.
Aux abords de la ville des Mille Îles, on rapportait même des Baleines Géantes secourant des pêcheurs en train de couler. Leur bienveillance envers les humains relevait du fait établi.
L’île principale de la ville des Mille Îles portait elle-même son nom.
Plus rares que les Poissons-Diables, elles évitaient les routes maritimes bondées. En repérer une apportait aux pêcheurs une véritable joie : c’était le présage d’une chance et de bonnes prises.
On affirmait même que le Dieu du Lac voyageait sur le dos d’une Baleine Géante !
Ils virèrent de bord, gardant une large marge pour ne pas froisser le monstre endormi. De loin, son allure flottante ressemblait effectivement à une île.
Wouhouuu !
S’approchant à quelques centaines de mètres, l’enfant mit ses mains en cornet et lança une clameur joueuse vers la masse gigantesque.
Bouuuuuh !
Pour la stupeur générale, la Baleine Géante répondit à son appel à peine quelques secondes plus tard !
Et pire encore, retournant sa queue, elle changea de cap pour filer droit vers leur bateau !
L’enfant figea net. Sa remarque débile avait éveillé la curiosité de la bête.
Il avait bien entendu dire que les Baleines Géantes étaient inoffensives… mais en voir une qui mesurait plusieurs centaines de mètres s’approcher…
Une terreur mêlée d’effroi le submergea.
Voyant cela, Gao Jing serra dans sa main un nouveau javelot de Fer Noir. Il n’en avait jamais vu une auparavant. Son immensité le stupéfiait sans toutefois l’effrayer.
« Grand Seigneur ! »
Le vieux capitaine implora avec urgence. « Les Baleines Géantes protègent les marins ! Elle ne nous fera rien ! Faites-moi confiance ! »
Il craignait que Gao Jing n’attaque la baleine, entraînant ainsi un désastre. Face à cette créature, un Poisson-Diable ne pesait pas plus lourd qu’un moustique face à un aigle. Ils ne se situaient pas sur le même plan.
Il lança un regard furieux à son fils impulsif.
L’enfant baissa les yeux, le visage blême de repentir.
Gao Jing sourit. « Je vous fais confiance. »
Le vieux capitaine poussa un soupir de soulagement et remit le cap loin de la douce souveraine des eaux.
Mais la baleine les suivait toujours.
Splash !
Sa tête projeta une gerbe d’eau montant vers le ciel sur plus de cent mètres.
Une averse violente s’abattit ensuite. La lumière du soleil traversa l’écran d’embruns, y dessinant un magnifique arc-en-ciel.
La scène devenait féerique !
Soudain, la baleine sombra dans les profondeurs vertigineuses du lac.
Seul un tourbillon demeura pour attester qu’elle avait bien été là.
Le vieux capitaine souffla. « Elle est partie. »
Gao Jing secoua la tête. « Non. Elle revient. »
Ses sens dépassaient de loin ceux du vieil géant. Il le sentait clairement : la baleine n’avait pas disparu. Elle filait sous les eaux à la poursuite de leur bateau, à toute vitesse.
Étrangement, il ne percevait aucune menace ni aucun danger.
Vroooosh !
À ces mots, une silhouette colossale jaillit des flots à deux cents mètres. Des fontaines d’eau explosèrent alentour alors qu’elle s’élançait vers le ciel…
Dépassant les cent mètres de hauteur.
Elle étira son corps élancé sous la lumière du soleil, décrivant une courbe gracieuse à travers l’air.
Puis passa directement au-dessus de leur modeste embarcation !
Gao Jing inclina la tête en arrière pour observer. Ce spectacle, il savait qu’il le garderait précieusement à jamais.