« T-Tout le monde nous regarde. C'est gênant... »
« Et alors ? Montrons-leur à quel point nous sommes proches. »
« M-Mais... »
Je ne pourrais jamais faire quelque chose d'aussi gênant. C'est ce que je pensais, mais Al eut un petit rire.
« Puisque je suis à toi, n'est-ce pas, Lili ? J'en suis heureux. Et toi, tu es à moi aussi, bien sûr ? »
« Oui. »
Il serait fâcheux qu'il en aille autrement. Comme j'acquiesçais dans ses bras, Al me relâcha d'un air joyeux. Puis il me regarda avec des yeux doux.
« Al ? »
« Tu vois, Lili ? Tout va bien. Nous nous aimons à ce point. »
« Oui. »
« Je ne regarderai personne d'autre, alors ne t'inquiète pas. »
Je me contentai de hocher la tête.
Mes angoisses n'avaient pas complètement disparu, mais Al avait clairement écarté Chloé, ce qui me soulageait beaucoup.
C'est vrai. Al m'a dit qu'il m'aimait. Il n'y a aucune chance qu'il se laisse distraire par Chloé.
Et puis, ce serait injuste envers Chloé. Elle n'est pas du genre à faire du charme à l'amoureux d'une amie.
C'est ma seule et unique amie, quelqu'un en qui j'ai une confiance entière.
Je ne dois pas me laisser ébranler par les paroles du prince Wilfred et soupçonner mon amoureux et mon amie.
« Pardon. Ça va mieux maintenant. »
Mon conflit intérieur résolu, je baissai la tête devant Al. Quand je lui fis signe que tout allait bien, il eut une expression soulagée.
« Tant mieux. Je ne veux pas que les élucubrations de Will nous gâchent la soirée jusqu'ici non plus. Lili, nous sommes nous. Nous n'avons pas à nous soucier de ce que raconte Will ; nous n'avons qu'à suivre notre propre chemin. »
« Oui... tu as raison. »
Al a raison.
Nous devons avancer à notre manière. Il a beau appeler cela un jeu, je n'y vois aucun lien avec nous, et je n'ai aucune raison d'entrer dans le jeu du prince Wilfred.
Cela n'a rien à voir avec Al et moi.
J'avais fini par m'en convaincre. Prenant une profonde inspiration, je regardai vers la salle de bal et vis que la danse de Chloé et du prince Wilfred venait de s'achever.
Je n'en avais pas vu grand-chose, mais leur danse semblait avoir été fort appréciée. Les applaudissements éclatèrent, et il était clair qu'ils n'étaient pas de pure politesse. Je me levai et suivis vite le mouvement. Al me prit la main tandis que le prince Wilfred et Chloé quittaient la piste, et il dit :
« Tu t'inquiètes pour ton amie, n'est-ce pas ? Ce sera peut-être difficile de l'approcher avec Will dans les parages, alors je t'accompagne. »
« Merci. »
La proposition d'Al tombait à point, car je comptais justement les rejoindre dès que le prince Wilfred se serait éloigné. Ensemble, nous nous dirigeâmes vers l'endroit où le prince Wilfred et Chloé s'entretenaient.
« Chloé... »
Le prince Wilfred lui parlait avec un sourire. Chloé répondait par un sourire gêné.
Autour d'eux, des nobles curieux de connaître leur relation observaient la scène en se surveillant les uns les autres. Al se fraya un chemin sans effort et s'adressa au prince cadet.
« Will, c'est cruel. Tu m'as demandé de venir au bal avec toi, puis tu m'as laissé seul. Ne comptes-tu pas me présenter la demoiselle qui t'accompagne ? Ah, vous nous gênez, pourriez-vous vous écarter un peu ? Je n'aime pas beaucoup qu'on écoute mes conversations. »
Al avait dit cela aux nobles rassemblés avec un sourire. Ils ne voulaient sans doute pas déplaire au Premier Prince, le plus proche du trône. Tout curieux qu'ils fussent, ils préféraient éviter de l'offenser, et ils se retirèrent donc de fort bonne grâce.
Ayant habilement chassé les nobles, Al soupira. « Ah, c'était pénible. »
« Je comprends que nous piquions votre curiosité, mais j'aimerais que vous vous absteniez. Alors, Will ? »
Le prince Wilfred, croisant le regard d'Al, offrit un sourire remarquablement avenant.
« Voici Chloé Carlyle, la fille du comte, qui fait son entrée dans le monde aujourd'hui. Mon frère. »
'Quoi ?!'
Je ne dis rien, mais j'étais incroyablement surprise.
C'est que la façon de parler du prince Wilfred était plus polie que tout ce que je lui avais jamais entendu.
Et puis ce sourire avenant, qui lui allait beaucoup trop bien, me donna un frisson dans le dos.
Était-ce vraiment lui ? Al avait beau me l'avoir confirmé, je n'arrivais pas à y croire. Je le regardai instinctivement, incrédule, et il eut un sourire en coin avant de hocher la tête.
Il sait donc imiter cela aussi.
C'est un membre de la famille royale. Cela aurait dû être évident, mais je n'avais jamais connu au prince Wilfred qu'un ton grossier, et le choc fut immense.
Incapable de rien faire d'autre que de rester bouche bée, je vis Al, qui avait entendu l'échange, s'adresser à Chloé, restée silencieuse.
« Vous êtes Mademoiselle Chloé Carlyle, n'est-ce pas ? Enchanté. Vous le savez sans doute, mais je suis Alan Roseblade, le frère de Will. Et la demoiselle à mes côtés, vous la connaissez aussi, n'est-ce pas ? Liz Bertrand, ma fiancée. »
« Ah, j-je vous prie de m'excuser, prince Alan. Je suis Chloé Carlyle. »
Chloé s'inclina précipitamment. Al hocha la tête avec magnanimité et tourna les yeux vers le prince Wilfred.
« Alors ? Pourquoi servais-tu de cavalier à Mademoiselle Carlyle ? Je n'en avais pas entendu parler. Ce n'est pas la même situation que moi escortant Lili, n'est-ce pas ? »
Le prince Wilfred, croisant le regard d'Al, eut l'air d'un enfant pris en faute. Il tenta bien de le dissimuler aussitôt, mais c'était flagrant.
« J-Je suis désolé. J'étais si enthousiaste que j'ai dû oublier de t'en parler, mon frère. Si je voulais assister au bal de ce soir, c'était pour être son cavalier... »
« Ah, oui. Je m'en doutais. Je pose la question par acquit de conscience, mais tu as bien obtenu le consentement de Mademoiselle Carlyle ? Je crois évidemment que mon frère n'agirait pas sans l'accord de l'intéressée. »
« N-Non... c'est-à-dire... »
Le visage du prince Wilfred se crispa sous l'ironie mordante d'Al. Sa mine disait clairement : « ça sent mauvais ». Comprenant à ses mots qu'il n'en avait pas discuté avec elle, Al soupira.
« Si l'on entend proposer son escorte, la simple courtoisie veut qu'on en parle au préalable. Je pensais que tu le savais, mais peut-être t'ai-je surestimé ? »
« M-Mais, dans le jeu... »
« Will. »
'!'
Al n'avait fait que prononcer son nom, mais l'effet fut immense.
Le prince Wilfred grimaça. Puis il se mit à marmonner des excuses. L'expression sévère d'Al ne fléchit pas.
Voyant qu'ils entamaient une conversation délicate, je reculai légèrement pour ne plus les entendre. Je croisai le regard de Chloé, qui s'en aperçut elle aussi, puis se hâta de me rejoindre avec un air soulagé. Ses yeux disaient clairement : « Dieu merci. »
« Chloé, tu vas bien ? »
« Lili...! Ah, merci ! »
Chloé, venue à mes côtés, me regardait les yeux embués. Je m'assurai qu'Al et les autres parlaient toujours et lui demandai à voix basse :
« Alors ? Que se passe-t-il ? Tu ne devais pas être escortée par ton oncle ? »
« Si. Mais le prince Wilfred est apparu tout à coup. »
Ce qu'elle me raconta me surprit.
Chloé était bien montée en voiture avec son oncle, comme prévu. Mais à leur arrivée au château, le prince Wilfred se trouvait là, on ne sait comment, pour les accueillir, et il avait congédié son oncle en disant : « Je serai son cavalier. »
« Comment ? Il n'y avait eu aucun contact préalable avec la famille du comte ? »
« Aucun. C'est bien pour cela que j'ai été si bouleversée. »
« Je m'en doute... »
Difficile d'imaginer un Second Prince vous attendant pour vous escorter à peine descendue de voiture. En se remémorant l'instant, Chloé fit une grimace amère.
« J'ai essayé de refuser à mots couverts, pour ne pas être impolie, mais il n'a pas cédé d'un pouce. Seulement mon oncle était déjà reparti, et je ne pouvais pas entrer au bal sans cavalier... »
« Je vois... »
Chloé n'aurait rien pu faire dans cette situation.
Se présenter sans cavalier à son entrée dans le monde ne s'était jamais vu. Si effrayant que fût ce prince rencontré pour la première fois, elle n'avait d'autre choix que de baisser la tête et d'accepter.
« ...C'est bien la première fois que vous vous rencontrez ? Vous ne vous étiez pas croisés quelque part auparavant, ou quelque chose de ce genre ? »