Un peu de temps a passé.
Depuis notre dispute, Hugo m'évitait discrètement.
Il se comportait normalement quand nous prenions nos repas ensemble dans la salle à manger mais, lorsque nous nous croisions au petit salon ou à la bibliothèque, il prenait un air gêné et s'enfuyait aussitôt.
Cela aussi me laissait un goût désagréable mais, comme en remplacement, Victor avait commencé à me parler.
Au début, ce n'étaient qu'un mot ou deux.
Il me questionnait sur l'orphelinat, montrait de l'intérêt pour ce que j'y faisais, ou me demandait des nouvelles de Chloé.
Je croyais que cela faisait partie de son enquête et je répondais consciencieusement, avec un léger sentiment d'importunité, mais il semble que ce n'était pas le cas.
Chaque fois que je parlais de l'orphelinat ou de Chloé, l'attitude de mon frère s'adoucissait un peu plus.
Aujourd'hui encore, mon frère m'a arrêtée au moment où j'allais sortir et m'a parlé sur le ton de la conversation.
« Lili, vous allez encore à l'orphelinat aujourd'hui ? »
« Oui. Chloé m'attend. »
Comme je répondais, il a hoché la tête en disant : « Je vois », et son regard est tombé sur le livre que je tenais.
« Qu'est-ce que cela ? »
« Je me suis dit que je le lirais aux enfants. Il n'y a pas beaucoup de livres à l'orphelinat. J'ai pris un album sur mon étagère. »
Ce livre, mon père me l'avait acheté il y a longtemps. C'est un livre précieux, je ne pouvais donc pas en faire don, mais je pouvais au moins l'emporter et le leur lire.
« Les enfants en seront assurément heureux. … S'il vous faut d'autres livres, vous pouvez également en prendre quelques-uns dans ma chambre. J'en ai que je lisais enfant. Je les préparerai ce soir. »
« Merci. Cela me rendrait grand service. »
Il était vrai que le manque de livres nouveaux à lire aux enfants m'embarrassait, aussi l'offre de mon frère m'a-t-elle sincèrement réjouie. J'ai incliné la tête en signe de gratitude, et il a souri, quoique légèrement.
« Bien. Je dois me rendre au château. »
« Bonne journée, Victor. »
J'ai regardé mon frère s'éloigner vers le château. Ces derniers jours, il m'adressait ainsi de petits sourires.
Petit à petit, mais sûrement, mon frère commençait à me reconnaître.
Le voir m'a rendue incroyablement heureuse.
Après avoir parlé avec lui, j'ai compris que, comme Al me l'avait dit, mon frère était certes sévère, mais quelqu'un de très bon. Sévère, mais juste.
Ayant appris ce que je faisais à l'orphelinat et ce que je continuais d'y faire, mon frère avait dû décider d'adoucir son attitude d'autrefois. C'est assurément grâce à cela qu'il me parlait désormais normalement.
— Je suis heureuse d'avoir pu améliorer ma relation avec Victor.
Les choses étaient devenues délicates avec Hugo mais je pouvais à présent parler à Victor, que je croyais le plus difficile d'accès : tout n'était donc pas mauvais.
Je me suis souvenue de l'air stupéfait de Hugo lorsqu'il nous avait surpris, Victor et moi, en train de bavarder. Hugo s'était enfui précipitamment, mais Victor l'avait suivi d'un regard glacé.
Ce regard glacé m'était si familier que, alors même que je n'en étais plus la cible, j'ai ressenti un pincement aigu au cœur.
— Je ne veux plus jamais que mon frère me regarde ainsi.
Et je souhaite sincèrement pouvoir faire quelque chose pour Hugo, qui est encore regardé de ces yeux-là.
Hugo n'est pas quelqu'un de mauvais non plus.
Il a bien des qualités, lui qui m'a toujours choyée. Je le sais.
C'est seulement que mon frère, comme moi…
… ne savait pas vivre autrement. Personne ne lui a jamais dit que c'était mal.
J'ai eu la chance d'avoir Al, mais Hugo n'a personne.
Voilà pourquoi je me suis dit qu'il serait bon que je puisse aider Hugo.
Cependant, même quand j'essaie de lui parler, Hugo s'enfuit toujours, il est donc difficile de créer l'occasion d'une véritable conversation.
— J'aimerais bien m'entendre avec mes deux frères.
Ce n'est pas parce que je ne veux pas devenir une vilaine.
Je crois que j'aime Victor comme j'aime Hugo.
C'est pourquoi je veux être proche de l'un comme de l'autre.
Et ce serait plus heureux encore si mes frères s'entendaient entre eux.
— Je voudrais que tout le monde s'entende.
Il y a peu, je ne me souciais que de mon propre bonheur. Mais aujourd'hui, je veux non seulement cela, mais aussi le bonheur des gens que j'aime.
Mes sentiments changent.
Je cesse d'être moi-même. Mais celle que je suis devenue est indéniablement toujours moi.
« Ce n'est… pas si mal. »
En regardant attentivement autour de moi, j'ai compris que tout le monde était si bon.
Et je me suis mise à vouloir répondre à la bonté par la bonté.
Je sais qu'une fois qu'on s'en aperçoit, c'est très simple, et que c'est précisément pour cela que c'est très difficile.
« Mademoiselle, il est presque l'heure. »
« Oui, j'arrive. »
Luke m'a interpellée.
Tout en lui répondant, je me suis dirigée d'un pas joyeux vers l'orphelinat, pour la journée qui m'attendait.