J'exclamai.
Même si nous étions convenus d'avancer la date du mariage, il en allait tout autrement pour moi d'emménager chez lui avant l'union. Cela ne servait en rien ma réputation non plus.
Charter continua de parler sur un ton indifférent, comme s'il avait prévu ma réaction.
« D'ordinaire, les femmes reçoivent une éducation prénuptiale de leur mère, mais… Arianne, tu n'as plus de mère à présent. »
Je clignai de mes grands yeux comme si cela ne me concernait pas.
« Et alors ? »
Charter se pencha vers moi, me planta son regard dans les yeux, et dit : « Après tout, personne ne t'instruira dans ce manoir, alors ne vaudrait-il pas mieux venir au duché par avance et recevoir l'éducation d'une maîtresse de maison ? Personne n'y trouverait à redire si c'est ma mère qui t'instruit. »
Mes yeux s'écarquillèrent devant cette proposition inattendue.
Être instruite par la fameuse madame Kaien ?
Ce n'est pas parce que je ne pouvais pas faire de vie mondaine que j'ignorais les tendances du monde. C'est que madame Loela, ma préceptrice, se chargeait fidèlement de me tenir au courant des nouvelles de la société. Je n'avais pas non plus négligé de me préparer pour mon entrée dans le monde, qui arriverait bien un jour.
Je connaissais la dureté de cœur de madame Kaien. Ne dit-on pas « telle mère, tel fils » ?
« Par ta mère ? Bien sûr, j'apprécierais que ce soit ainsi, mais… ta mère l'acceptera-t-elle ? »
Je demandai sans trop y réfléchir, convaincue qu'elle ne l'accepterait jamais.
La fière et glaciale madame accueillerait-elle vraiment le mariage de son fils avec moi ? Et qui plus est, m'instruirait-elle pour les noces ? Pas question. Qu'elle s'oppose à notre union, cela était bien plus crédible.
À ma question, Charter releva les commissures des lèvres et répondit avec un air de « me voilà pris ».
« Oui, ne t'inquiète pas pour cela. Ma mère a déjà donné son accord. »
Bien sûr. Non, attends ? Quoi… Qu'est-ce qu'il a dit ?
« Hein ? Vraiment ? Non, attends. Ce n'est pas… comme je le pensais… »
Moi qui ne comprenais la situation qu'avec retard, tentai de parler en urgence. Pourtant, l'homme en face de moi n'était jamais un adversaire facile.
« Alors tu le sais déjà et tu t'y prépares. Préviens-moi quand tes bagages seront prêts. »
Comme si ses affaires étaient terminées, il se leva de son siège, me salua poliment, et quitta le salon.
« Je suis foutue. »
Mes vains mots résonnèrent dans l'air.
* * *
Après le départ de Charter, j'allai voir mon père, lui expliquai ma situation, et demandai son autorisation. Il affichait une expression terrifiante, comme s'il ne savait pas ce que Charter trammait. Puis, il fut tenté par les mots selon lesquels Charter prendrait en charge tous les frais du mariage, et n'eut plus aucune raison de s'y opposer. Quant à moi, je m'en réjouissais plutôt, car si le mariage avait lieu vite, je pourrais régler sans faute le problème du déplacement de la mine.
Trois jours plus tard, je prenais le thé avec ma préceptrice, madame Loela, dans le salon.
« À compter d'aujourd'hui, votre éducation est terminée. N'oubliez pas mes enseignements même après votre mariage avec le duc Kaien. Vous devrez préserver vos vertus de dame. »
Les yeux de madame Loela, en disant cela, portaient une volonté farouche.
« Oui. »
Je répondis sans la moindre sincérité et portai la tasse à mes lèvres. Contrairement à mon air renfrogné, mon étiquette était parfaite, sans la moindre faille.
Dame, dame. Jusqu'au bout, tu n'as fait que parler d'être une dame… Ça ne te fatigue pas ?
Je marmonnai pour moi-même. Devais-je écouter les leçons que j'entendais depuis cinq ans jusqu'au dernier jour ?
Madame Loela continua comme si elle avait percé mes pensées intérieures.
« Il y a une raison pour laquelle je vous le répète si souvent. Vous allez devenir duchesse à présent. Si vous agissez à votre guise, cela peut nuire à votre famille. »
« Je vois. »
Je reposai la tasse et tournai la tête comme pour ne plus l'entendre. Mon regard se porta vers la fenêtre. Au-delà, je vis une serre de verre reflétant la lumière du soleil et brillant intensément.
Avant de partir, je devrais faire un tour par la serre.
* * *
Un coin de ma chambre était une montagne de bagages. J'en avais emporté le plus possible parce que mon père ne me donnerait ni dot ni argent de poche. J'avais même mis mes chaussures usées. Même usées, c'étaient encore des articles de la célèbre boutique de la capitale.
Bien que je n'eusse pas d'argent, tout ce que je portais était cher. C'étaient des choses qui pouvaient être revendues quand je le voudrais, alors j'en avais fourré un maximum dans mes bagages. Une fois mes affaires à peu près prêtes, je repris mon souffle. Bien sûr, c'était Madrenne qui avait fait les valises.
Toc. Toc.
Quelqu'un frappa à la porte.
Ce devait être l'un des domestiques, aussi dis-je en restant allongée sur le canapé : « Entrez. »
« Il y a… Arianne. »
La voix de quelqu'un qui n'était pas du tout le bienvenu parvint à mes oreilles. Mes sourcils se froncèrent automatiquement. Puis je me levai du canapé et me tournai vers la visiteuse.
« Qu'est-ce qui vous amène ? Madame Irène. »
C'était madame Irène, la maîtresse de mon père, qui venait dans ma chambre. C'était la première fois depuis qu'elle avait emménagé dans le manoir, il y a cinq ans.
« J'ai entendu dire que vous quittiez le manoir demain. »
« Oui, je quitte le manoir demain. À présent, il y aura une personne de moins dont vous devrez vous soucier, vous pourrez passer votre temps tranquillement. »
Madame Irène parut blessée par mes paroles dures, mais l'effaça aussitôt et me regarda. Je la regardai avec l'air agacée.
Encore. Ces yeux avaient l'air de me plaindre.
Elle a toujours été comme ça. La façon dont elle me regardait était pleine de pitié et de compassion. Je ne savais même pas qui, de nous deux, devait plaindre l'autre, elle qui vivait en concubine et non en épouse légitime.
« Ne soyez pas offensée, écoutez seulement. D'ordinaire… c'est à la mère de s'occuper de sa fille qui se marie. Votre mère n'est pas là en ce moment… »
« … »
Qu'est-ce qu'elle essaie de me dire au juste ? Elle avait l'air prudente, comme si ses mots ne venaient pas facilement. Je la mettrais dehors sur-le-champ si elle se mettait à me faire la morale bêtement.
Elle tendit la petite boîte qu'elle cachait derrière elle et dit : « Ceci… je l'avais avant d'entrer dans ce manoir. Si j'avais eu une fille, je lui aurais donné. Mais il n'y en a pas… Je voulais vous le donner. »
« … »
Je fixai la boîte sans rien dire.
Quoi ? Tu tentes de jouer ma mère maintenant ? Elle a pété un câble ?
C'était si absurde que je ne trouvais rien à dire. Il n'y avait aucune raison que je reçoive cela d'elle. Jamais je ne l'ai considérée comme ma mère. Mon père non plus.
Comme je semblais refuser la boîte, elle la posa délicatement sur la table et dit : « Je sais ce que vous pensez de moi. Cependant… une femme qui a perdu son mari dans cet Empire n'a pas le choix… J'espère que vous comprendrez. »
« … »
Je n'ouvris pas la bouche jusqu'au bout. Et madame Irène, qui m'observait la fixer sans un mot, quitta la pièce en silence avec un sourire amer.
Oui, elle avait raison. Cet Empire est un tel endroit.
À quoi bon être la fille d'une famille riche ? Cet Empire ne transmettait pas les biens des parents à leurs filles. Qu'il s'agisse d'un minuscule lopin de terre ou d'un manoir. Ce maigre héritage suffisait à une femme pour vivre le reste de sa vie.
Si un parent n'avait pas de fils, sa fille biologique n'avait aucun droit d'hériter de ses biens, elle serait dépossédée au profit du neveu, pas de la fille. C'était pareil au mariage. Si votre mari mourait sans laisser de fils, votre fortune allait aux parents mâles de votre mari et on vous jetait hors de la maison. Et la plupart de ces femmes finissaient par devenir la concubine de quelqu'un pour survivre.
Devenir l'épouse ou la concubine de quelqu'un était les deux seuls avenirs possibles pour les femmes. Je ne voulais pas vivre comme ça. Je voulais vivre où je pouvais être la propriétaire de mes propres biens, pas celle de quelqu'un d'autre. C'est pour ça que j'étais obsédée par l'argent. L'argent était nécessaire pour ne pas vivre en épouse ou en concubine de qui que ce soit. Mais il en fallait beaucoup. Alors, en échange de ce mariage sous contrat, je comptais toucher une compensation considérable.
« C'est tout. Alors pourquoi… »
Je pris la boîte sur la table et l'ouvris. Elle contenait des bagues et des colliers ornés de joyaux assez chers, rubis et émeraudes. Certains semblaient anciens. Peut-être madame Irène les avait-elle reçus de sa propre mère.
Pourquoi… me donnes-tu ça ?
Madame Irène était devenue veuve après la mort de son mari et n'avait pas d'enfants. Comme elle l'avait dit, elle ne pourrait jamais léguer ses biens à sa fille. Mais il n'y avait aucune raison de me les donner. Je n'étais pas sa fille, et elle ne serait jamais acceptée comme ma mère.
« Bon. D'abord, les bijoux, c'est de l'argent. Plus il y en a, peu importe la source, mieux c'est. »
Je décidai de ne pas y réfléchir plus profondément, puis jetai la boîte dans les bagages avec désinvolture et appelai Madrenne.
« Je prendrai le thé à la serre, préparez-le. »
« Oui, Mademoiselle. »
La serre était mon seul endroit favori dans ce manoir. Je n'avais aucune affection pour ma chambre ni pour le salon de ce manoir. Était-ce parce que je savais que rien dans ce manoir ne m'appartenait vraiment ?
Mais la serre était différente. Les fleurs, les arbres, les herbes, qu'ils soient petits ou grands, avaient tous poussé sous mes mains. Je ne pouvais donner d'affection à personne, mais un jour, par hasard, je fis pousser une fleur offerte en cadeau et découvris enfin quelque chose qui m'attirait. Quand j'y mis tout mon cœur, les plantes grandirent et fleurirent en réponse à moi.
Comme je passais des heures à soigner les plantes de la serre les jours de thé, Madrenne préparait le thé et retournait au manoir se reposer.
Aujourd'hui était mon dernier jour dans cette serre. Comme tous les autres jours, je renvoyai Madrenne et grava la vue de la serre un à un.
« Si je pars, qu'est-ce qui va devenir de vous ? »
Je ne pouvais pas emporter toutes les plantes de la serre. Alors je revins au manoir avec seulement l'une de mes plantes les plus chères. Et au moment où j'ouvris la porte et entrai, je sus que quelque chose n'allait pas. Tous mes bagages étaient défaits.
Pas possible…
Je posai précipitamment le pot de fleurs et courus vers mes bagages pour vérifier.
Ne me dites pas que…
Mon père était un homme qui restait tel quel.
J'avais été trop insouciante.
C'était un homme qui ne tolérait pas le moindre soupçon. Pas possible qu'un tel homme me laisse partir. Mais pourquoi n'avais-je pas pensé qu'il fouillerait mes bagages ?
Je frissonnai de ma propre bêtise.
Je l'avais déjà caché au cas où… Les mains tremblantes, je saisis le corset blanc au sommet de la pile de sous-vêtements. Ma main glissa dans la doublure du corset serré. Et puis,
Rien.
Je saisis un autre corset en hâte. Mais encore, l'intérieur était vide.
Plouf.
Mes jambes me lâchèrent, et je m'effondrai.
C'est parti.
Sans laisser une seule page, le registre secret avait disparu.