Glouglou !
Le sang jaillissait en telle quantité que j'en venais à douter qu'un corps puisse en contenir autant dans une si petite blessure. Il giclait comme l'eau d'un robinet cassé.
« Putain, du dieu de la magie au dieu de la vie... Pourquoi les dieux font-ils tout un cirque dès qu'ils me voient ?! »
La situation était d'autant plus pourrie que non seulement je n'avais aucun contrôle pour l'arrêter, mais je ne disposais pas non plus d'une réserve infinie de sang dans mon corps.
« Comme prévu, [Soin automatique] ne marche pas ! »
Le bracelet-serpent enroulé autour de mon poignet n'arrivait pas à activer la magie. Peut-être qu'une potion serait inutile elle aussi.
« Il va me vider de mon sang jusqu'à la mort si je n'obéis pas ? »
J'avais ma vie passée et ma vie présente. Pourtant, je n'aurais jamais imaginé que ma fin viendrait d'un excès de sang qui s'échappe de mes doigts. Je transpirais comme un bœuf. Je voulais hurler, mais je n'en avais pas la force.
« De toute façon, ces trucs appelés dieux ne me servent à rien ! »
Je pensais me réveiller en convulsions si on prononçait le mot « dieux » dans mon sommeil. Alors que j'essayais de réfléchir avec urgence... Le filet de sang n'était plus une ligne fine et nette. Il s'était épaissi, avait tourné au rugueux, pour former une nouvelle phrase.
– Toi, c'est ma dernière offre.
Et puis —
Boum !
Instinctivement, je le sentis.
« … ! »
Quelque chose s'approchait de moi.
– Ce n'est peut-être pas possible à cause des traces de « magie » laissées dans le corps... mais les traces de « temps » laissées dans l'âme sont relativement floues. Très bien, je les laisse là, moi aussi.
« Les laisser ? Quoi ? Non ! »
Mais ce qu'il voulait faire commença avant que je puisse dire quoi que ce soit. Quelque chose comme une tempête invisible me percuta.
Splash !
J'eus une intuition. Il n'y avait aucun moyen pour moi de détecter la puissance divine hormis la douleur à mon doigt, mais d'une façon ou d'une autre, je pus le dire. « Rom », le dieu de la vie, venait de me donner quelque chose à cet instant précis. Je me composai tant bien que mal pour lui rendre hommage en avalant mes jurons. À cet instant, je compris que l'idole n'était pas comme une bête sacrée. C'était plutôt le dieu lui-même qui délivrait sa volonté par ses propres moyens.
« Grand être. Dieu de la vie. J'ose vous poser une question. Tout à l'heure, qu'avez-vous fait sur moi... ? »
– C'est ma proposition.
« Quoi ? »
Je voulais engager une discussion fondamentale sur le sens du mot « proposition » en langue archid. Après m'avoir insufflé quelque chose dans l'âme sans demander mon avis, il avait le culot de dire que ce n'était rien d'autre qu'une proposition ?
– Oui. C'est ma proposition. Regarde.
Je concentrai mon attention sur une trace qui me démangeait. Alors que je le faisais —
Paf !
[Orbe d'Immortalité (Rang : ???)] [Description de l'objet : C'est un artéfact spirituel qui s'affranchit des contraintes du monde matériel. S'il est couplé à l'âme de l'utilisateur, une séparation forcée peut causer de graves dommages au corps astral. – Plus l'utilisateur fauche une autre vie de ses propres mains, plus il charge d'énergie l'Orbe. Une fois chargé à 100 %, l'utilisateur pourra activer l'objet à tout moment. – À partir du moment où l'objet est activé, l'utilisateur est libéré du cercle de la mort. – Attention : si l'utilisateur meurt alors que l'objet n'est pas activé, cet Orbe disparaîtra naturellement. – Puissance spirituelle actuelle chargée : 0 %]
« … »
C'était aussi un objet dont je n'avais jamais entendu parler. On aurait dit un type d'objet sacré. L'explication était elle aussi inhabituelle.
« L'immortalité, hein ? »
Le vieillissement était bel et bien retardé à mesure qu'on gagnait en mana actif, mais à travers les cas d'autres mondes, il était devenu évident que la limite n'était que quelques fois la durée de vie originale. Or, en regardant la description de l'objet, elle affirmait hardiment... Qu'on pouvait être libre du cercle de la mort.
« Est-ce que ces mots veulent dire qu'il n'y aurait plus de vieillissement ? Ou qu'ils accorderaient à l'utilisateur l'inédite capacité de régénérer même si sa tête explose et son cœur se brise ? »
Quoi qu'il en soit, le fait le plus important était que...
« Il vient de fusionner cet objet avec mon âme ! »
Je ne pouvais pas deviner quel genre d'immortalité j'obtiendrais si j'« activais » l'objet, mais une chose était claire. Le moment où je l'activerais, le dieu m'asservirait. C'était le même cas que quand j'avais utilisé les trois stigmates sacrés qu'Igras-Sho, le dieu de la magie, m'avait donnés. Le dieu de la vie, Rom, me séduisait d'une autre manière que le dieu-araignée.
« Au fait, le rang de cet objet est... »
Il n'y avait qu'une seule raison pour que le rang soit marqué « ??? ». La goutte de sang me répondit comme si ma supposition était vraie.
– Ne t'inquiète pas. Le système ne s'en apercevra pas.
« Est-ce peut-être une classe EX ? »
Alors c'était un gros problème. Et si l'objet, qui était interdit dans le monde du tutoriel, était intégré à mon âme ? Je me rappelai une supposition cauchemardesque : je ne pourrais pas retourner sur Terre. Cependant, les gouttes de sang formèrent des lettres en gras comme pour l'insister.
– Les paroles de la cognition de contrôle qui radotent comme un perroquet au sujet de cet objet ne peuvent pas être communiquées à celui qui le gère et le régule.
« … Mais "ils" peuvent voir mon âme. »
Bien que l'esprit du ministère que j'avais rencontré lors de mon Éveil ne puisse pas voir ma compétence unique, il savait que l'insigne d'Éveil était gravé dans mon âme.
– Il n'y a pas de quoi s'inquiéter. De nombreuses parties qui composent le système... sont aussi le résultat de l'emprunt de nos pouvoirs pendant une longue période. Ce degré d'intervention est facile à contourner.
« ?! »
J'essayai d'en demander plus, mais les gouttes de sang ne me le permirent pas.
– C'est ma dernière suggestion. J'ai planté l'Orbe dans ton âme. Plus tu tueras de vivants à l'avenir, plus tu gagneras de puissance spirituelle.
La phrase fut suivie du tracé d'un mot signifiant « et ».
– Le remplir au maximum ne le déclenchera pas immédiatement. Tu pourras choisir quand l'activer, à tout moment. L'Orbe suspendra pour toujours l'arrivée de ta mort à partir du moment où tu auras pris la décision.
Et la période de suspension serait exactement la même que la période d'esclavage.
– Ma suggestion est que je reparte avec cet Orbe incrusté dans ton âme.
Comme pour me donner le temps de réfléchir, il se tut un moment.
– Au cas où tu ne le voudrais pas, je peux « arracher » l'Orbe de ton âme à nouveau. Quel est ton choix ?
Je n'eus d'autre choix que de déverser des injures et de jurer en moi-même. Ce salaud de traître !
« … ! »
Au final, je n'eus d'autre choix que d'accepter la proposition qui, en aucune façon, n'en était une.
─────
« Et tu l'as acceptée ?! »
Hibiki demanda le visage pâle. Nous avions décidé, en fin de compte, de nous reposer au dixième étage et de continuer comme prévu au départ. Nous allumâmes un artéfact qui faisait office de feu de camp et finîmes nos repas assis autour.
« Oui, je n'avais pas le choix. »
J'acquiesçai devant les membres de l'équipe effrayés. Les expressions vives de tous étaient visibles au-delà de l'ombre projetée par le feu de camp. Dans la salle cachée du dixième étage, avant d'y revenir, j'avais transmis ma volonté d'accepter l'Orbe. Les gouttes de sang formèrent de grandes lettres comme si elles étaient très satisfaites.
– Tu as fait le bon choix.
Et mes gouttes de sang, qui me donnaient des directions et épelaient des phrases, se dispersèrent dans l'air. Les lianes cardiaques qui recouvraient les sols, les murs et les plafonds s'étaient aussi flétries. La douleur à mes doigts avait complètement disparu. Quand je revins, alors que je tenais l'épée du diable, elle prononça les mots suivants :
« La puissance sacrée qui emplissait les alentours a complètement disparu. »
Ensuite, en entendant l'explication avec mes collègues, elle ajouta :
« Elle a fusionné l'Orbe dans ton âme ? »
Elle envoya une onde mentale sur un ton choqué et perplexe.
« Je ne sais pas si c'est une chance ou non, mais je ne ressens rien. Il n'y a aucune indication d'augmentation de la puissance sacrée ni d'augmentation d'une couche d'autres propriétés. »
En effet, elle n'avait même pas ressenti la trace du « dieu du temps » au départ. Le dieu de la vie semblait avoir laissé un niveau de trace similaire dans mon âme. Il était clair que c'était plus difficile à détecter que celui qui avait imprudemment gravé trois stigmates sacrés sur mon corps.
« Hmm. »
Nate marmonna d'un air sérieux.
« … Ce n'est pas une bonne chose ? Si Jin-Wook mourait en premier, j'allais en faire mon subordonné, mais c'est bien mieux que ça. »
« Je suis à peu près sûr de t'avoir dit que je n'aimais pas cette offre, non ? De toute façon, ce n'est pas une bonne chose non plus. J'ai mis la main sur l'immortalité, mais je serai l'esclave d'un dieu pour toujours en échange. Il n'y aura jamais d'instance où j'utiliserai ça. »
L'épée du diable sur mon dos marmonna avec sarcasme.
« Je crois que quelqu'un a dit ça quand il a reçu trois blessures sacrées du dieu de la magie. »
Ignorant l'écho, je réfléchissais. Je ne pouvais pas le leur dire, mais il y avait une raison décisive de refuser l'immortalité. Si je ne mourais pas dans cette vie, cela signifiait que je serais bloqué hors de la réincarnation et de la régression en tant que successeur. Même en pesant le pour et le contre, il n'y avait aucune raison pour que j'active l'Orbe.
« Mmmm. »
Euclid, qui écoutait la conversation, réfléchit longuement avant de parler.
« Moi aussi je suis pour. Les dieux de cette époque, de toute façon... sont ceux qui ne profitent à personne en s'impliquant avec eux. »
Je devins soudain curieux en entendant ça.
« Chez les dragons, comment considère-t-on la nature des entités appelées dieux ? »
Elle dit en fouillant dans sa mémoire.
« Comme je l'ai dit, nous étions aussi au stade du tutoriel. Les dieux ne pouvaient pas interférer correctement, mais... Les anciens dragons longévifs allaient et venaient dans d'autres dimensions même avant que les Portes ne s'ouvrent. Grâce à ça, ils ont acquis des informations dans une certaine mesure. »
Euclid continua sur un ton qui semblait conter une vieille histoire.
« Dans un passé lointain... Ils disaient que l'espace n'était pas aussi divisé qu'il l'est maintenant. Il n'y avait qu'une seule dimension dans le monde. »
Une phrase me revint en tête parmi les mots de « Rom » que j'avais entendus devant l'idole.
« L'espace s'est divisé en d'innombrables débris et s'est dispersé. »
La dragon posa son regard sur chacun de nous.
« C'était un monde où les idées et les matériaux n'étaient pas complètement distingués, n'est-ce pas ? Quand les émotions coulaient comme de la boue et que la pensée avait de la masse. Bref, on appelle ça l'ère mythologique. Et les dieux étaient, bien sûr, les souverains de l'ère mythologique. »
Elle dit aussi que la fin de l'ère mythologique était due à la guerre entre des ennemis d'identité inconnue et les dieux. Je me rappelai quelque chose de semblable au conte que je connaissais, à travers son histoire.
« C'est similaire à l'histoire de l'Empire Sebrarien... qui s'est effondré après la guerre finale contre des êtres inconnus. »
Cependant, c'était différent en ce que la fin de l'ère mythologique était un passé lointain, et l'effondrement de l'empire un futur lointain. Bien que pour ceux qui ne connaissaient pas la vérité, le premier doive être dans un passé lointain, et le second un passé plus proche que cela.
« En forçant la fin de l'ère mythique, ils ont exilé les dieux. »
Depuis lors, les divinités avaient été interdites d'interférer directement avec le monde.
« Et ce qui fut créé alors fut le monde actuel, le monde matériel ; l'endroit où nous vivons. Quelque chose a dû se passer à la fin qui a causé la fragmentation de la dimension en d'innombrables morceaux. Les mortels furent aussi dispersés dans chaque dimension. »
Du point de vue de Nate, cela semblait être une histoire fascinante. Il posa même une question les yeux brillants.
« Alors, où sont ces dieux ? Et les ennemis qui se sont battus et ont gagné ? »
« Je ne sais rien des uns ni des autres. »
Elle bredouilla dans sa mémoire et continua.
« Ce qui est certain au sujet des dieux, c'est qu'au même moment où ils furent exilés, la plupart de leur « vraie puissance » et de leur « mémoire » leur avaient été enlevées. À cause de ça, pour répandre leur influence dans le monde physique où nous vivons, ils n'ont d'autre choix que d'utiliser des méthodes indirectes. »
Ils le faisaient en augmentant le nombre de mortels qui leur vouaient leur foi ou en créant des incarnations. Hibiki, qui écoutait l'histoire en silence, parla d'une manière étrange.
« Cependant, en considérant ce que M. Jin-Wook vient de nous dire, ainsi que ce qui s'est passé lors de cet incident avec le dieu de la magie... Je pense qu'il ne sort jamais rien de bon à servir un dieu du point de vue d'un mortel. Plutôt que de protéger et guider les vivants, je pense qu'ils sont considérés comme des outils. »
Euclid acquiesça.
« Oui, je comprends ça. Je suis du même avis. Cependant, après avoir fini le tutoriel, la puissance divine semble bien utile. De même que les dieux voient les mortels comme des outils, devrait-on dire, c'est aussi une relation symbiotique où le mortel utilise cette puissance comme un outil ? »
Alors j'essayai de choisir mes mots un moment.
« Bien sûr, je pense que c'est dangereux aussi. Ce serait parfait si le processus de vouer sa foi et d'obtenir la puissance divine était juste et raisonnable. Mais... et si les parties de la transaction ne sont pas dignes de confiance ? »
« Pourquoi ne leur fais-tu pas confiance ? »
La dragon répondit à la question de Nate.
« Les dieux perçus par nous, les dragons... bref, pour le dire simplement... »
Elle chercha encore ses mots avant de continuer finalement, en claquant des mains.
« Ouais, comme un vieux qui a la maladie d'Alzheimer ! »
Nos visages se déformèrent à l'unisson. Quoi ? Dieu a Alzheimer ?
« Je te l'ai dit tout à l'heure, non ? Les êtres divins ont perdu la majeure partie de leur vrai moi et de leurs souvenirs quand ils ont été exilés. En conséquence, les seuls fragments de mémoire qui restent sont censés être très intenses et lointains. Mais comme la vraie nature était brisée, la capacité à construire de nouveaux souvenirs est devenue problématique aussi. »
Elle devait vouloir dire que les nouveaux souvenirs gagnés à partir de ce moment-là étaient devenus volatils.
« Au final, ils n'arrêtent pas d'oublier. Bien sûr, cette portée de mémoire n'est pas comparable à la norme mortelle. »
Ils devaient être dans un état où, bien que le vieux n'oublie pas ses souvenirs d'enfance, il reste incapable de reconnaître les gens autour de lui à ce moment-là.
« Ce point a été prouvé à travers d'innombrables écritures produites par les espèces qui ont accédé à la quête principale. »
Elle donna un exemple.
« D'après ce que j'ai entendu, ils semblent être tout le temps dans le "allumé-éteint". Ils confondent ceux qui ont fait une prière il y a des milliers d'années avec ceux qui prient maintenant... et d'autres nient ce qu'ils ont dit il y a des centaines d'années. Bref, je ne pense pas qu'il faille trop faire confiance aux dieux ni trop dépendre d'eux. »
Je regardais le feu de camp, et je solidifiai une décision que j'avais déjà prise. Ni la Tache d'Igras-Sho ni l'Orbe de Rom ne devaient jamais être touchés. Bien sûr, l'Orbe serait inévitablement chargé de lui-même suite aux batailles futures.
« Ah, au fait. »
Je me demandai soudain.
« Quel est le critère pour "ôter la vie de ses mains" ? Est-ce que ça veut dire que même si j'évapore inconsciemment un seul microorganisme, le compteur augmente ? »
La réponse à cette question fut confirmée dès le lendemain.