Varia repoussa les documents vers le fonctionnaire suppliant d'un sec mouvement de tête.
« Je n'ai pas l'intention de jeter l'argent de l'État par les fenêtres pour une proposition aussi pleine de trous. Vous croyez que le budget national est une blague ? Il vous faudra un plan plus détaillé, ainsi que... »
Elle énuméra calmement, mais fermement, chaque raison de son refus, jusqu'à ce que l'homme ait l'air prêt à éclater en sanglots.
Varia expira lentement et haussa les sourcils en le regardant.
« Dites à ce putain de supérieur qui vous a refilé cette merde d'aller s'étouffer avec. »
Puis elle se rassit et se replongea dans son travail.
Quand le fonctionnaire se tourna pour partir, ses yeux étaient vitreux, retenants leurs larmes.
« ...Putain, c'est vraiment une bête. »
Ses collègues, qui observaient depuis leurs bureaux, claquèrent la langue, incrédules.
« Elle l'a littéralement mis en pièces. »
« Était-ce vraiment nécessaire ? »
« Elle a l'air si calme et douce, pourtant... »
« Ne vous fiez pas à ce visage. »
Quelqu'un donna un coup de coude à celui qui avait parlé, l'avertissant de surveiller son langage.
« Vous savez, à l'époque où Varia vient d'arriver ici... »
Une histoire, une sorte de légende, circulait au Département des Finances.
Quand Varia avait été affectée à ce service, elle avait rejeté une proposition tout comme aujourd'hui — bâclée et incomplète. Le fonctionnaire qui l'avait apportée avait décidé de l'insulter et de l'injurier.
Il s'était effondré sur le coup.
Parce que Varia lui avait mis un coup de poing.
Le junior qui n'avait rejoint le service que l'année précédente regarda Varia avec de grands yeux sceptiques.
Il savait qu'elle avait la réputation d'être stricte, mais il ne pensait pas que c'était à ce point.
« Elle est plus forte qu'en a l'air », ricana Les.
« On dirait un petit chiot tout mignon, non ? »
Mais son tempérament était celui d'une bête pure.
« Elle ne recule jamais. Et tenez-vous bien, elle s'entraîne tous les jours, peu importe à quel point elle est occupée. »
Les lui avait demandé un jour pourquoi.
Tous les deux avaient intégré le Département des Finances en même temps, et malgré le fait que ce soit le bureau administratif le plus puissant du gouvernement — puisqu'il contrôlait l'argent du pays — Varia se poussait encore sans relâche.
« Pourquoi tu bosses si dur ? »
Ce n'était pas comme si elle en avait besoin. Elle avait décroché l'un des postes les plus convoités. Mais Varia était toujours sa pire critique.
« ...Parce que je ne veux pas être celle qu'on écrase. »
À partir de ce jour, Les et Varia devinrent proches.
« Tu bosses vraiment, toi. »
Les renifla, frimant pour le junior. « Les gens du Nord sont juste naturellement agressifs. »
Une voix forte retentit derrière la porte.
Elle s'ouvrit violemment avec un fracas, comme si elle allait être arrachée de ses gonds, et un grand gaillard fit irruption dans le Département des Finances.
Son visage était congestionné, un mélange de rouge et de pourpre, et il avait l'air d'un ivrogne prêt à chercher la bagarre.
« Je savais qu'il pointerait le bout de son nez... » marmonna Les en se bouchant les oreilles.
Tandis que le reste du personnel évitait son regard et reculait, Varia restait assise calmement, enrouland un mouchoir autour de sa main.
Elle l'appela d'une voix stable, sans la moindre perturbation.
« Qu'est-ce que vous me voulez ? »
Le baron Onokenta, qui fumait de colère une seconde plus tôt, marqua le pas.
Lorsqu'il avait entendu parler de « Varia la Bête », il avait supposé que c'était un homme. Mais celle qui se tenait devant lui maintenant était une femme — qui ne correspondait absolument pas à ses attentes.
Il se racla la gorge, forçant un ton de fausse dignité.
« Écoutez-moi bien, petite dame. »
Il la détailla lentement, avec dégoût, les yeux rampant de la tête aux pieds.
« Vous êtes assez jolie, je vous l'accorde. »
« Mais à quoi ça sert si vous êtes si coincée, hein ? »
Varia ne répondit pas. Elle continua simplement d'enrouler le mouchoir plus serré autour de sa main.
« Une femme devrait être un peu plus douce, ne croyez-vous pas ? »
Varia sourit gentiment.
« Alors vous voulez goûter ? »
« Héhé, maintenant tu parles — ack ! »
Avant qu'il ne finisse sa phrase, le poing de Varia s'enfonça droit dans sa bouche.
Au même moment, elle lui asséna un coup de pied sur le tibia, le forçant à s'effondrer à genoux.
Ses collègues, qui observaient en retenant leur souffle, poussèrent des cris de stupeur.
« Oui ! C'est ça qu'on aime voir ! » acclama Les en brandissant le poing, prévenant tout le monde de ne même pas songer à intervenir.
Pas que qui que ce soit aurait pu l'arrêter, de toute façon.
« On dirait qu'il n'y a que de l'air dans ton crâne. »
Varia posa le pied sur sa cuisse, lui agrippant la mâchoire fermement.
« Vous savez pourquoi votre proposition a été rejetée ? »
Elle n'attendit pas de réponse.
« D'abord, vos données sont de la merde. »
La proposition était bourrée d'absurdités.
« Vous réclamez une somme massive, mais où sont les preuves ? Au minimum, citez vos sources. »
Elle ne pouvait pas approuver un budget basé sur des données vagues et non vérifiées.
« Et arrêtez de tordre les faits. »
Les quelques sources qu'il avait incluses étaient blatement manipulées.
« Pourquoi votre rapport dit l'exact opposé de ce que j'ai lu dans le journal hier ? »
La voix de Varia était glaciale.
Mais ce n'était ni son poing dans sa bouche ni son emprise sur sa mâchoire qui firent taire le baron.
Des yeux qui semblaient prêts à le déchiqueter sur place.
Elle aborda le point principal de la proposition.
Chaque mot qu'elle prononçait était tranchant comme une lame, et le baron tressaillit à chacun.
« L'an dernier, nous avons déjà refait le revêtement de la zone de la route du Portail. »
Alors pourquoi, demanda-t-elle, proposait-il un nouveau chantier là-bas — et réclamait-il encore plus d'argent cette fois-ci ?
Elle retira sa main de sa bouche.
Onokenta haleta et toussa.
« Vous essayez de monter une caisse noire ou quoi ? »
Les lèvres de Varia s'étirèrent en un sourire.
Mais ses yeux, posés sur lui, étaient d'une glace absolue.
Le bruit de l'eau courante emplissait la salle de bains tandis que la voix inquiète de Les résonnait.
Varia se tenait au lavabo, se lavant les mains encore et encore. Elle sentait encore l'intérieur dégoûtant de la bouche du baron à travers le mouchoir.
Elle l'avait jeté à la poubelle dès qu'elle l'eut retiré.
« Tu t'inquiètes pas que ta famille te convoque pour ça ? »
« Qu'ils me convoquent s'ils veulent. »
Ce n'est qu'après s'être lavée les mains cinq fois que Varia les sécha.
« Ça fait des années que j'ai coupé les ponts avec eux. »
« Ton père ne le voit pas comme ça. »
Les lui tendit un mouchoir propre, qu'elle accepta avec gratitude.
« Qu'il pense ce qu'il veut. »
Le reflet de Varia dans le miroir avait l'air complètement vidé.
« ...Tu en as bavé. »
Les lui tapota le dos pour l'encourager. Varia offrit un sourire fatigué.
De retour au Département des Finances, l'atmosphère était tendue. Tout le monde, qu'ils y travaillent ou qu'ils ne fassent que passer d'autres services, baissait la tête et fermait la bouche.
Personne ne voulait se retrouver mêlé à ce qu'ils venaient de voir.
Un collègue s'approcha d'elle avec prudence.