En tant que propriétaire d'une boutique du quartier marchand, le patron adorait en réalité voir arriver les bébés fées tout juste sortis de la Nurserie.
Les objets qu'ils apportaient pour troquer étaient de ceux qu'on ne voit qu'une fois par décennie.
La Nurserie était un jardin sacré créé par les dieux anciens. Tous les dix ans, une nouvelle fournée de bébés fées y naissait. Les créatures qui grandissaient là étaient bénies par le Dieu de la Lumière et d'une valeur inestimable.
En raison de la nature particulière de la Nurserie, ses trésors ne pouvaient en être emportés que par les petits, au moment de leur départ.
C'étaient là des présents que le Dieu de la Lumière faisait aux petits. Les fées adultes, en dehors de veiller sur eux, avaient interdiction d'y prendre quoi que ce soit. Les contrevenants s'exposaient au courroux du Dieu de la Lumière.
Les petits ramassaient les objets de la Nurserie uniquement selon leur goût personnel. La plupart glanaient des graines scintillantes, de belles feuilles et de jolis cailloux. Un petit comme celui aux cheveux d'or, qui ramassait même des mues d'insectes et de l'écorce d'arbre, était absolument unique en son genre.
L'écorce de l'arbre de Kabbale était un ingrédient crucial pour certaines potions. Réduite en poudre et ajoutée en petite quantité, elle pouvait transformer la qualité d'une préparation.
Sur le continent, un apothicaire qui mettait la main ne serait-ce que sur un petit morceau d'écorce d'arbre de Kabbale pouvait passer du rang de Grand Apothicaire à celui d'Apothicaire Divin.
Malheureusement, les arbres de Kabbale ne poussaient que dans la Nurserie, au cœur de la Forêt Féerique.
Même les fées elles-mêmes en obtenaient rarement, alors les autres races vivant hors de la forêt, n'en parlons pas.
Le nombre de petits qui collectionnaient l'écorce d'arbre comme un trésor était infinitésimal.
Bien que le patron tienne une boutique d'armures, il s'y connaissait aussi en bien d'autres domaines. En contemplant les trésors dans le sac de Shu Li, il se pourléchait les babines d'envie, prêt à tout rafler.
Hélas, les petites chaussures ne valaient pas grand-chose.
Les fées étaient des créatures curieuses, mais jamais cupides. Passée sa surprise devant tant de trésors, le patron choisit l'objet le moins précieux : une pierre de clair de lune.
Même ainsi, une paire de petites chaussures et une pierre de clair de lune n'avaient pas la même valeur.
Les fées adultes ne profitaient jamais des petits.
« À part les chaussures, il te faut autre chose ? » Le patron sortit toute une pile d'équipements adaptés aux petits de moins de trois ans : vêtements enchantés, protège-poignets, genouillères, ornements de tête, colliers, ceintures — absolument tout ce qu'on pouvait imaginer.
Shu Li s'intéressa surtout aux vêtements.
La tenue qu'il portait était la « panoplie de départ » qu'Aisha remettait aux petits. Elle était imperméable et anti-taches, mais porter les mêmes habits trop longtemps finissait par lasser.
Les vêtements de la boutique d'armures existaient dans une multitude de styles, taillés dans des matières de qualité, d'une facture exquise et d'un toucher agréable. Il en choisit quatre d'affilée.
Il eut aussi un coup de cœur pour une besace en bandoulière de taille moyenne, assez grande pour contenir cinq carnets avec de la marge. Le sac comportait deux petites poches latérales, parfaites pour ranger les menus objets.
Le patron lui emballa le tout avec bonne humeur. « Tu peux encore choisir quelques articles. »
« Hein ? » Shu Li en resta stupéfait.
Un minuscule caillou pouvait lui rapporter tout ça ? Il se sentait un peu gêné, comme s'il profitait du patron.
Mais le patron insista pour qu'il prenne d'autres choses. Après un instant de réflexion, Shu Li formula une petite demande.
« Euh… est-ce que vous avez… des sous-vêtements ? »
Trop occupé à choisir des habits, il avait oublié qu'il lui fallait aussi des sous-vêtements.
De toute sa vie, il n'avait jamais porté le même caleçon trois mois d'affilée. Il avait beau le laver tous les deux jours, cela restait embarrassant. En attendant qu'il sèche, il devait éviter les grands gestes, de peur de faire un pas trop large et de s'exposer par accident.
« Quoi ? » Le patron eut l'air perdu. Le petit avait marmonné les derniers mots, les rendant totalement incompréhensibles.
Les joues de Shu Li rosirent légèrement tandis qu'il se grattait la nuque, mal à l'aise. « Je veux dire… les petits… trucs qu'on porte en dessous… » balbutia-t-il.
« Des sous-vêtements ! » Angele, croyant que Shu Li ne savait pas comment s'exprimer, termina la phrase à sa place, tout content de lui. Il souleva même sa robe pour montrer le boxer qu'il portait dessous.
Shu Li se figea un instant, puis bondit en avant comme l'éclair pour rabattre la robe d'Angele.
« On ne montre pas ses sous-vêtements comme ça ! » lâcha-t-il d'un trait, réussissant dans sa panique le rare exploit d'une phrase complète.
« Oh— » répondit Angele, l'air vide.
Shu Li sentit venir la migraine et eut envie de se prendre la tête entre les mains.
Les bébés fées ont l'esprit simple, sans la moindre notion de genre ni de pudeur. Leurs gestes innocents faisaient souvent transpirer Kumandi à grosses gouttes.
Le patron gloussa devant la candeur du petit, puis éclata franchement de rire. « Comme pour les chaussures, on peut te les faire ici même ! »
Il se retourna pour aller chercher la meilleure soie des neiges, afin de garantir confort et respirabilité et d'éviter les rougeurs ou la transpiration sur les fesses du petit.
Kumandi jeta un œil au petit aux cheveux d'or, sagement assis sur sa chaise, l'air songeur, à attendre.
Il comprend vraiment la pudeur, lui.
Est-ce que j'avais un tel sens de la décence, à son âge ?
Je ne crois pas.
Pendant longtemps, les autres petits et lui avaient volé partout tout nus, sans jamais songer à porter de sous-vêtements.
La peau des petits est délicate et déteste être comprimée ; s'ils le pouvaient, ils ne porteraient aucun vêtement.
Le patron taillait et découpait le tissu avec l'aisance de l'habitude, puis sortit aiguille et fil pour coudre méticuleusement un ensemble de ravissants petits sous-vêtements.
Tout ce que voulait Shu Li, les trois autres petits le voulaient aussi.
Le patron en confectionna douze paires d'un coup, trois pour chaque petit.
Shu Li attrapa les siennes et les fourra prestement dans son sac de voyage.
Decio et Angele voyaient en Shu Li leur chef : tout ce qu'il achetait, ils le voulaient aussi. Budno, le dernier arrivé dans leur bande, tenait Shu Li en très haute estime, lui qui avait partagé sa nourriture avec lui, et il suivit le mouvement sans la moindre hésitation.
Une fois leurs emplettes faites, les quatre petits quittèrent joyeusement la boutique d'armures avec Kumandi.
Le patron resta sur le pas de sa porte, tout sourire, à les regarder s'éloigner.
Decio voulait un arc d'argent, alors Kumandi les conduisit à la boutique d'armes.
Le patron de la boutique d'armes, tout comme celui de la boutique d'armures, accueillit chaleureusement les adorables petits.
Avec l'aide de Kumandi, Decio et Budno trouvèrent des arcs et des flèches parfaitement à leur taille, tandis qu'Angele choisissait une épée courte.
Shu Li n'avait pas prévu d'acheter d'arme, mais en voyant ses amis s'équiper, il se décida pour une dague.
Le fourreau doré de la dague, incrusté de minuscules gemmes, pendait à sa taille comme un joli bijou.
Elle lui plaisait beaucoup, et il l'échangea au patron contre une herbe d'or solaire.
Le patron, jugeant que la dague seule ne valait pas une plante aussi précieuse, y ajouta une paire de gantelets et des protège-poignets, pour éviter que Shu Li ne se coupe en jouant avec son arme.
En sortant de la boutique d'armes, la troupe se dirigea droit vers le bazar.
Le bazar avait absolument tout en stock, des articles du quotidien aux jouets pour les petits, à la manière d'un grand supermarché.
Les quatre petits se ruèrent dans la boutique tout joyeux et achetèrent avec un enthousiasme débridé, jusqu'à ce que leurs sacs, bourrés à craquer, soient trop lourds à porter.
Kumandi, en bon samaritain, mit son propre sac de rangement à contribution et les raccompagna chez eux.
Shu Li se tenait sur le seuil de sa porte, son sac gonflé à ses pieds. Il leva son petit visage pâle et délicat, ses yeux d'un vert éclatant pétillant tandis qu'il fixait Jingjing le Premier de la classe.
« Merci… C'est un cadeau de remerciement. Accepte-le, s'il te plaît. » Il tendit la main, une graine de fleur de cristal rouge nichée dans sa paume.
« Ce n'est pas la peine », dit Kumandi en secouant la tête. Pour lui, emmener les petits au quartier marchand était une broutille, rien qui mérite d'être mentionné.
« J'insiste ! » Shu Li poussa la main en avant, obstiné. Sans l'aide de Jingjing le Premier de la classe, ils seraient peut-être encore perdus !
Devant l'entêtement du petit, Kumandi fronça les sourcils. « Une seule graine de fleur de cristal rouge s'échange contre trois dispositifs de rangement spatial. Tu es sûr de vouloir me la donner ? »
« Mm-hmm ! » Shu Li hocha vigoureusement la tête. De toute façon, il en avait plein d'autres à la maison — une de plus ou de moins ne changeait rien.
Kumandi fixa longuement le petit avant de finir par accepter la graine.
Les yeux de Shu Li se plissèrent de bonheur en voyant Kumandi accepter.
Après avoir rangé la graine dans sa bourse, Kumandi déclara : « Je réserverai un moment chaque jour pour t'aider à apprendre l'elfique. »
« Hein ? » Shu Li cligna des yeux, surpris. Qu'est-ce que le Premier de la classe voulait dire par là ?
« Je repasserai après le dîner. »
Avant que Shu Li n'ait eu le temps de réagir, Kumandi battit légèrement de ses ailes de papillon violet foncé et s'envola comme le vent.
Shu Li tendit sa main à la Er Kang (NdT : « la main à la Er Kang » — allusion à un mème chinois tiré de la série Ma belle princesse : un personnage tendant théâtralement la main vers quelqu'un qui s'en va), ouvrant et fermant la bouche en silence, tandis qu'il regardait la silhouette de Kumandi disparaître dans le couchant.
Est-ce qu'il voulait dire ce que je crois ?
Jingjing le Premier de la classe… va me donner des cours ?
Shu Li en resta médusé.
Incroyable ! Quelle chance !
Ouaaah~~
Jingjing le Premier de la classe est vraiment quelqu'un de super, super, super bien !!
Le moral au plus haut, Shu Li traîna son bagage à l'intérieur. Puis il appela ses amis pour les retrouver à la cantine de l'école pour le dîner.
À cet âge, les petits adorent frimer : ils apportèrent donc à la cantine les trésors tout neufs rapportés du quartier marchand.
« Waouh, Decio, ton arc d'argent est magnifique ! »
« L'arc doré de Budno est plutôt classe aussi ! »
« Angele, Angele, elle est lourde, ton épée longue, accrochée à ta ceinture ? »
« Moi je trouve que la dague de Sperien est ce qu'il y a de mieux pour nous ! »
« Tes chaussures sont trop cool ! J'en veux aussi~ »
« C'est une bague de rangement ? Youpi ! J'en achète une tout de suite ! »
« Est-ce qu'ils ont des bracelets, des colliers ou des boucles d'oreilles de rangement ? »
« Angele, c'est un jouet, ça ? Waouh ! Il ouvre la bouche tout seul, trop cool ! »
« Le quartier marchand a l'air tellement génial ! Moi j'y vais faire les boutiques demain ! »
« Ouiiin~ Moi j'ai rapporté que quelques graines de la Nurserie. Et si je n'en ai plus ? »
« Ne pleure pas ! Moi j'en ai plein. Je t'en donnerai la moitié. »
« Merci, un peu me suffit. Tu n'as pas besoin de m'en donner beaucoup. »
La table des bébés fées bourdonnait d'excitation. Les quatre qui étaient allés au quartier marchand se prélassaient dans la gloire de leur nouveau statut.
Shu Li n'avait pas eu l'intention de frimer — après tout, il avait déjà dix-huit ans. Mais emporté par l'enthousiasme de ses jeunes compagnons, il se surprit à participer sans y penser, exhibant ses chaussures et la dague pendue à sa taille. Une nuée de petits l'entoura et le mitrailla de questions.
Après le dîner, il promit d'emmener les autres petits faire les boutiques au quartier marchand le lendemain, à la sortie de l'école.
Le patron de la boutique d'armures allait être aux anges.
Parce que tous les autres petits voulaient des chaussures et des sous-vêtements neufs.
De retour au quartier des dortoirs, Shu Li salua ses amis d'un signe de la main et rentra chez lui, le cœur débordant de satisfaction, pour commencer à trier son butin de la journée.
Il tira de son sac de voyage objet après objet :
Des vêtements, des sous-vêtements, une théière, des tasses, une gourde, des assiettes, un miroir, un peigne, du papier toilette, un petit réchaud, des feuilles de thé, un tapis, un tableau mural…
Il y en avait tellement ! Il passa presque toute la soirée à tout ranger, et finit en sueur.
Il adorait vraiment acheter des choses et les collectionner.
Durant ses trois mois à la Nurserie, il avait passé ses journées à explorer avec Rouquin et Blanchette, ramassant toutes sortes de bricoles pour les entreposer dans son Parterre de fleurs, comme autant de pièces de collection.
Il n'aurait jamais imaginé que sa collection vaudrait aussi cher à l'extérieur.
Un simple caillou, un brin d'herbe, une graine — et il avait troqué tout ça !
D'un seul coup, Shu Li se sentit milliardaire.
Son placard regorgeait encore de trésors, dont plus d'une centaine de graines de fleur de cristal rouge à elles seules.
Shu Li fila à la salle de bain prendre une douche, en espérant se calmer. Ensuite, il enfila ses vêtements et ses sous-vêtements neufs, et se sentit parfaitement revigoré.
En sortant de la salle de bain, il s'assit à son bureau et ouvrit le carnet neuf qu'il avait acheté dans la journée.
C'était un carnet magique.
Il paraissait mince au premier coup d'œil, mais une fois déplié, il révélait d'innombrables pages : un seul volume équivalait à cent carnets ordinaires, de quoi permettre à Shu Li d'écrire sans fin.
Après avoir écouté la description du patron du bazar, Shu Li se l'était approprié sans la moindre hésitation.
Ce carnet magique miraculeux était pour ainsi dire un trésor taillé sur mesure pour lui.
Le jackpot !
En effleurant le cercle magique gravé sur la couverture, Shu Li sentit une bouffée d'excitation le traverser.
Les lignes fluides, les motifs complexes, la facture supérieure et le papier lisse portaient tous la marque incontestable d'un grand alchimiste.
Il sortit cinq carnets ordinaires, les aligna sur le bureau, fit craquer ses doigts, saisit sa plume et se résolut à recopier toutes ses notes précédentes dans le carnet magique.
C'était un travail monumental, mais comme dit le proverbe : « Revoir l'ancien aide à comprendre le nouveau. »
Il n'avait qu'à considérer ça comme des révisions !
À peine s'était-il mis à l'ouvrage qu'on frappa poliment à la porte.
Hein ?
À cette heure-ci, alors que le crépuscule approche, qui cela peut-il bien être ?
Toc, toc, toc—
Les coups rythmés retentirent de nouveau.
Shu Li se frappa le front, saisi d'une révélation.
C'est Jingjing !
Son professeur particulier !
Déployant ses ailes, Shu Li vola prestement jusqu'à la porte pour ouvrir.
Dehors se tenait un jeune fée aux cheveux noirs et aux yeux violets, qui le salua avec une courtoisie raffinée : « Bonsoir. Pardonne-moi de te déranger. »