Après avoir dit cela, la bouche de Yi Feng se crispa. Il n'appréciait pas du tout.
Bien sûr, au tout début, Yi Feng avait supposé que ce type était peut-être une sorte d'ermite cultivé ou de personnage éminent.
Mais après avoir passé un certain temps en sa compagnie, Yi Feng avait depuis longtemps abandonné cette idée.
Quel genre d'ermite ou de personnage éminent aurait cette allure ? Ne sont-ils pas censés être insouciants et détachés de tout ?
Il vivait simplement ses rêves d'adolescent sur la cultivation, et les années écoulées n'étaient pas parvenues à le débarrasser de son chuunibyou.
Il n'était qu'un chuunibyou. (NdT : chuunibyou, le « syndrome de la huitième » — cette phase où l'on se rêve détenteur de pouvoirs secrets.)
Yi Feng pouvait le comprendre : qui n'a jamais été chuunibyou ?
Dans sa vie précédente, il avait regardé bien trop de séries d'arts martiaux et taillait des bambous en épées de fortune qu'il portait dans le dos. Chaque fois qu'il dégainait son « épée », il fauchait toutes les mauvaises herbes devant la porte de sa grand-mère à la campagne, en produisant lui-même les bruitages.
Cela dit, quelqu'un d'encore chuunibyou à un âge aussi avancé, c'était plutôt rare.
Ensuite, Yi Feng sortit une petite table et un jeu d'échecs de sa fabrication.
En tant que fils authentique de la terre de Chine, comment n'aurait-il pas emporté ce fleuron national dans un autre monde ? C'était d'ailleurs l'une des rares distractions de Yi Feng.
S'il avait fait la connaissance du vieux Wu, c'était parce qu'il apprenait les échecs à un voisin, et que le vieux Wu était passé par là et s'y était vivement intéressé.
Depuis, il venait trouver Yi Feng sans autre raison que de jouer aux échecs.
Dans la rue, le vent d'automne soufflait, morne.
Peu à peu, une pluie fine se mit à tomber, ruisselant le long des avant-toits et gouttant sur la table près des marches. Accroupis devant cette table se tenaient un vieil homme et un jeune homme.
L'un portait une robe blanche.
L'autre une cape de pluie.
Le vent et la pluie les caressaient doucement, mais tous deux demeuraient immobiles comme des montagnes, les yeux rivés sur l'échiquier.
« Pour être honnête, au début, je pensais que toi et moi étions du même niveau. » Tout en posant une pièce, le vieux Wu leva les yeux et parla.
« Héhé. »
Yi Feng sourit sans répondre.
« Mais après t'avoir attentivement observé, je n'arrive toujours pas à te cerner », dit le vieux Wu en fronçant les sourcils.
« Évidemment que tu ne peux pas percer mon jeu. » Yi Feng eut un petit rire, une lueur profonde traversant son visage. Au même moment, il posa discrètement sa tour, fort satisfait de lui-même. Sa disposition était totalement hors de portée du vieux Wu. Encore quelques coups et il pourrait le mater.
Les paroles de Yi Feng firent légèrement froncer les sourcils au vieux Wu.
Car cela n'avait pas l'air d'être de la vantardise.
Surtout avec cet air de contentement sur le visage de Yi Feng : pour lui, cela allait manifestement de soi.
« Serait-il réellement plus fort que moi ? »
Le vieux Wu se sentit un peu mal à l'aise. Peut-être n'aurait-il pas nourri la moindre obsession pour d'autres sujets, mais dans une situation pareille, face à quelqu'un d'apparemment de son rang, il était inévitable qu'un soupçon d'esprit de compétition s'éveille.
Non.
Il chassa rapidement ces pensées de son esprit.
Le monde était si vaste, avec toutes sortes d'arts mystiques et de techniques. Il n'y aurait rien d'étonnant à ce que Yi Feng ait cultivé une technique pour dissimuler ses capacités aux autres.
Ce n'est pas parce qu'il n'arrivait pas à le percer à jour qu'il lui était réellement inférieur.
« Frère Yi, tu ne serais pas un peu trop imbu de toi-même avec ce que tu viens de dire ? » sourit le vieux Wu, avant d'utiliser l'une de ses pièces pour capturer un cavalier de Yi Feng. Après avoir ramassé la pièce, il déclara d'un ton profond : « Même si je n'arrive pas à te percer à jour, j'ai le sentiment que nous restons à égalité. »
« Ce n'est pas nécessairement le cas. »
Yi Feng avait toujours l'air parfaitement confiant. Ce n'est pas parce qu'il avait perdu un cavalier qu'ils étaient à égalité, tout de même ? Le vieux Wu était loin de se douter que ce cavalier avait été sacrifié délibérément : en un coup de plus, il pourrait le mater.
Devant l'assurance affichée sur le visage de Yi Feng, le cœur du vieux Wu tressaillit une fois de plus.
Serait-il réellement plus fort que moi ?
Sinon, pourquoi une telle confiance ?
Mais si un tel personnage existait vraiment, il ne serait pas resté un parfait inconnu dans le monde de la cultivation. Pourquoi n'ai-je jamais entendu parler de lui ?
Yi Feng posa sa pièce, sourit et s'étira paresseusement. Son attention quittant la partie, il eut soudain un peu froid. Il rentra dans la pièce et ressortit avec son petit soleil.
Puis il le posa délicatement sous la table.
Les yeux du vieux Wu s'écarquillèrent violemment et son corps fut parcouru d'un frisson incontrôlable.
Qu'était-ce donc ?
Une perle de feu ?