Cette nuit morne était plongée dans les ténèbres. Les servantes, rassemblées dans la salle de bain, s'affairaient à pomponner une femme pulpeuse. Elles lavèrent son corps clair dans une eau parfumée à la lavande et appliquèrent sur sa peau le parfum extrait de pétales.
Enfin, on lui fit enfiler une robe de chambre en tissu fin qui dévoilait les courbes de son corps. Les servantes l'accompagnèrent devant la chambre de Richard et disparurent.
La femme, qui hésita un moment devant la porte, entra silencieusement dans la pièce. Pas une bougie n'était allumée, l'obscurité y était quasi totale. Sentant une présence, elle s'approcha du lit.
« ….. ! »
Pourtant, Richard, qu'elle croyait endormi dans la pièce obscure, était assis sur le lit.
« C'est censé être un homme… non ? » Elle observa à nouveau la silhouette. Ce n'était pas la silhouette d'un homme. C'était la silhouette d'une femme, aussi délicate qu'elle.
À cet instant, les nuages qui voilaient la lune s'écartèrent. La clarté lunaire pénétra dans la chambre. Ce fut seulement alors qu'elle put voir les yeux de la femme qui la scrutaient avec intensité.
C'était Elisha, assise sur le lit sous le clair de lune. Au contact de ce regard, la femme se figea sur place.
Elisha, qui observait la femme en silence, prit la parole. « Vous avez dû être surprise de me voir. »
« L-le jeune maître… »
« Il est sorti se promener. Je le lui ai dit. » Elisha avait déjà prévu ce qu'Albert ferait. Ce vieillard, qui la pressait sans cesse de donner un enfant à Richard, venait soudain d'ordonner qu'ils dorment dans des chambres séparées. Son ordre était absolument suspect.
Bien sûr, Albert s'attendait déjà à ce qu'Elisha devine son plan. Néanmoins, il ne pensait pas qu'elle interviendrait réellement. Mais il y avait une chose qu'il avait négligée. Elisha ne laisserait jamais personne nuire à Richard.
« J'irai droit au but. » Elisha posa devant la femme un lourd sac, rempli de pièces d'or. « Partez. Avec cet argent, vous pourrez vivre tranquillement pendant les dix prochaines années. »
Cependant, la femme ne daigna même pas jeter un coup d'œil au sac de pièces d'or. « Croyez-vous que je me laisserai acheter pour une telle somme ? C'est la place de la future duchesse. Si je lui donne un enfant, la position sera mienne. »
« L'enfant. Richard ne veut pas en avoir. »
« N'est-ce que de la jalousie de votre part, en tant que sa femme ? »
'Tu as un culot monstre. Tu oses tenir de tels propos devant l'épouse de l'homme que tu t'apprêtes à séduire.'
Pourtant, la voix d'Elisha resta calme. Aucune trace de colère ni de moquerie.
« Je crains que vous ne vous trompiez. Je suis ici pour vous, pas pour moi. Je connais le duc mieux que quiconque. Il aime et chérit le nom de Rubelin plus que quiconque. Un tel homme accepterait-il une roturière pour petite-fille par alliance ? »
« …… »
« Il ne vous considère que comme un simple outil pour procréer. »
La femme mordit sa lèvre inférieure et lança un regard noir à Elisha. Elle ne pouvait pas réfuter la remarque pointue d'Elisha. En fait, elle savait que tout ce qu'Elisha disait était vrai.
Mais les paroles d'Elisha ne s'arrêtèrent pas là. « Pourtant, je ne pense pas que votre valeur se limite à cela, non ? »
« …… »
« Avec cet argent, vous pouvez faire ce que vous voulez. Vous pouvez acheter de jolies robes et manger de bons plats. Vous pouvez même aller où bon vous semble. » Elisha s'approcha de la femme et plongea son regard dans le sien. Elle lui tendit négligemment une robe de chambre. « Si vous ne connaissez pas encore votre valeur, mangez ce qui vous plaît, achetez ce qui vous fait envie, et réfléchissez bien à votre valeur. »
« …… »
« Pas la valeur que vous assignent des gens qui ne vous connaissent pas, mais la valeur que vous vous donnez à vous-même. »
Les mots d'Elisha laissèrent la femme hébétée, comme si elle avait reçu un coup violent sur la tête.
Elisha se leva après avoir glissé le sac de pièces d'or dans la main de cette femme.
****
Le lendemain matin, Elisha se réveilla dans la chambre qui venait de lui être assignée. C'était le premier matin qu'elle passait dans une autre pièce, sans Richard auprès d'elle.
Elle mit ses idées en ordre autour d'un petit-déjeuner simple qu'Ann lui apporta dans sa chambre. 'Avant tout, il faut que j'aille voir Richard.'
Richard ignorait encore ce qui s'était passé la nuit précédente. Elle ne lui avait pas dit non plus la vraie raison pour laquelle elle l'avait envoyé se promener. C'était simplement parce qu'elle ne voulait pas faire de scandale en pleine nuit.
'Mais je ne pense pas pouvoir acheter toutes les femmes que le duc enverra. Je suis sûre qu'il y en aura une qui ne cédera pas à ma méthode de dissuasion. Albert usera de tous les moyens jusqu'à obtenir ce qu'il veut. Richard doit connaître le plan d'Albert pour pouvoir le battre.'
Une fois le repas terminé, Elisha se rendit directement dans la chambre de Richard. « Richard. »
Au bruit de ses coups, Richard ouvrit la porte. « Elisha ? »
« Puis-je entrer un instant ? » Elisha s'engouffra dans sa chambre avant que Richard n'ait donné son accord.
Richard referma la porte. Il ne portait qu'une robe de chambre, puisqu'il sortait tout juste de son bain.
Elisha ne le remarqua pas d'emblée, absorbée qu'elle était par ses pensées. Son regard fut instinctivement attiré vers sa poitrine musclée.
'Hem, hem…' Elle détourna vivement les yeux vers le visage de Richard en entamant la conversation. « Richard, en fait, hier soir, quand je t'ai demandé d'aller te promener si soudainement… »
Avant qu'Elisha n'ait pu finir sa phrase, ils entendirent de lourds pas de quelqu'un qui courait dans le couloir, suivis peu après de coups urgents.
« Jo-jeune maître Richard, êtes-vous là ? »
C'était la voix d'un domestique. Sa sonnait anormalement pressée. Elisha eut un pressentiment funeste. Elle n'était pas la seule à sentir l'atmosphère menaçante.
L'expression de Richard se durcit également subtilement. Il se dirigea immédiatement vers la porte et l'ouvrit. « Qu'est-ce qui se passe ? »
« Le jeune maître doit aller voir Son Altesse tout de suite… » Le domestique reprit brièvement son souffle et continua. « Son Altesse est… en état critique… »
Dès qu'elles entendirent les mots du domestique, Elisha et Richard se dirigèrent droit vers la chambre d'Albert. Albert était accompagné de son médecin, du majordome Grayson et de son aide de camp Aaron.
« Jeune maître, Milady. » Les trois s'inclinèrent respectueusement devant Richard et Elisha et se tinrent en retrait.
Pendant ce temps, Elisha et Richard s'approchèrent d'Albert. Il respirait avec difficulté, comme s'il allait s'essouffler. Ses yeux avaient l'air féroces même lorsqu'il était alité. Mais maintenant, ces yeux semblaient sans vie et hors de focus. Comme une flamme mourante qui s'éteindrait à tout instant.
Le médecin, qui observait l'aggravation de l'état d'Albert, dit d'un air misérable. « Il semble…… qu'il vaudrait mieux se préparer au pire. »
Puisque le médecin ne pouvait plus rien faire pour Albert, Richard le renvoya. Peu après, les vassaux qui avaient appris la nouvelle arrivèrent les uns après les autres. Ils firent leurs adieux à Albert pour la dernière fois et repartirent.
Maintenant, ne restaient plus dans la pièce qu'Elisha, Richard, Aaron et Grayson. On n'entendait plus que le souffle d'Albert, qui semblait s'éteindre, dans la pièce silencieuse.
Elisha observa l'expression de Richard. Il ne faisait que fixer Albert avec des yeux sans émotion, comme toujours. Puis, il'ouvrit la bouche. « …Je veux rester seul avec mon grand-père jusqu'à son dernier instant. »
Comprenant que Richard leur signifiait de partir, Aaron et Grayson se placèrent devant Albert pour lui faire leurs adieux définitifs.
« Ce fut l'honneur de toute une vie de servir Votre Altesse. »
« Puisse la gloire éternelle accompagner Votre Altesse. »
Ce fut ensuite le tour d'Elisha. Elle ne parvint pas à prononcer le moindre mot facilement en regardant le visage d'Albert. Elle ne ressentait aucune tristesse. Elle trouvait simplement cet homme pitoyable. Après avoir passé sa vie entière à protéger la maison Rubelin, il ne lui restait rien. Au bout du compte, il n'était qu'un humain qui tournerait en cendres et disparaîtrait après sa mort.
« Reposez en paix. » Elle adressa ses dernières salutations avec compassion à Albert, qui avait vécu sa vie entière avec détermination. Et, comme Richard le souhaitait, elle quitta la pièce avec Aaron et Grayson.
Clic. Quand Richard entendit la porte se refermer, il tourna la tête vers Albert. Un homme, qui avait once tenté de le tuer et le traitait constamment comme un étalon reproducteur au lieu d'un petit-fils, était en train de mourir sous ses yeux.
« En fait, j'aurais souhaité que tu vives un peu plus longtemps. »
Les yeux d'Albert semblèrent retrouver leur netteté aux mots de Richard. Ils ressemblaient à un feu sur le point de vaciller.
Richard plongea son regard dans les yeux d'Albert et continua. « Pour que tu souffres davantage de frustration et de déception. Puisque je ne te permettrai jamais d'atteindre ton but. »
« …… »
« C'est dommage que tu partes si tôt… »
C'était encore plus glauque puisque Richard prononça ces mots cruels d'une voix calme.
Les yeux d'Albert tremblèrent de détresse en les entendant. Sa respiration faible devint aussi un peu plus rauque.
À cet instant, Richard révéla ses véritables sentiments. Une haine et un dégoût profonds. Sa voix était emplie d'émotions. « Maintenant, Rubelin est à moi. »
En regardant Richard, les yeux d'Albert tremblèrent violemment. « Ce… cet… gamin… » Il tenta d'achever sa phrase de sa voix qui s'éteignait, mais il haleta soudain et ne put plus parler. Ses yeux s'étaient injectés de sang et ses lèvres sèches cessèrent de bouger. En même temps, sa main retomba sans force sur le lit.
Richard ferma les yeux d'Albert, en murmurant : « Surveille-nous depuis l'enfer… »