Le bruit venait du jardin sud, celui qui s'étend entre la bibliothèque et le manoir principal.
'On dirait de l'eau qui coule.'
Maintenant que j'y pense, je n'ai jamais vraiment exploré ce jardin.
À l'époque où Charlotte me faisait chanter, je suis passée par ici un nombre incalculable de fois, dans un état pitoyable, mais je n'ai jamais rien pu regarder : j'étais bien trop occupée à essayer de traverser.
J'avais hérité des souvenirs de Roella, mais ils étaient troués de partout, et rien ne me revenait jamais au sujet de cet endroit.
'Et si j'allais y jeter un œil ?'
J'avais toujours rêvé d'habiter à deux pas d'un parc.
Difficile de ne pas être intriguée : ce jardin battait de loin tous les parcs que j'avais pu voir dans mon ancienne vie.
De toute façon, j'avais largement le temps.
Je vérifiai l'heure une fois de plus, puis je me traînai jusqu'au jardin sud.
'Juste un petit coup d'œil rapide.'
* * *
Griiiince.
Les lourdes portes de la bibliothèque, dont un seul regard suffisait à mesurer la longue histoire, s'ouvrirent en bâillant.
Au léger grincement du battant, le bibliothécaire assoupi sursauta, parfaitement réveillé, et inclina aussitôt la tête devant moi.
« Bienvenue, Mademoiselle. »
« Vous piquez encore du nez aujourd'hui, à ce que je vois. Alors, mon professeur est arrivé ? »
En digne fauteuse de troubles, je fréquentais la bibliothèque assidûment, et j'avais donc inévitablement fini par faire connaissance avec le bibliothécaire.
Au début, ma présence le mettait très mal à l'aise, mais à force de me voir aller et venir chaque jour, il s'était détendu.
Il avait même semblé se prendre pour moi d'une véritable admiration le jour où je lui avais dit : « C'est fascinant, cette manière que vous avez d'essuyer votre bave sans même vous réveiller. »
« Non, pas encore. Vous êtes arrivée la première. C'est extraordinaire, Mademoiselle ! Vous n'êtes pas en retard, je n'arrive pas à y croire... ! »
« C'est bien la première fois depuis que vous travaillez ici comme bibliothécaire, non ? »
« Oui, la première fois ! »
Le bibliothécaire parlait sur un ton d'admiration, comme s'il n'en revenait toujours pas.
Il avait raison : jusqu'ici, Roella était arrivée en retard à absolument tous ses cours.
Mais ce n'est pas ma façon de faire.
'Je suis très ponctuelle, moi.'
Je souris fièrement.
« Bon, retournez à votre travail... Et essuyez-moi cette bave au coin de la bouche, voulez-vous. »
« Oui, Mademoiselle ! »
Sur ce salut vigoureux du bibliothécaire, je me dirigeai vers le cabinet de lecture, au fond de la bibliothèque, où le cours devait avoir lieu.
Je m'occupai de ranger mes livres et, tandis que je fredonnais, j'entendis frapper à la porte.
« Entrez. »
La personne derrière la porte hésita un instant avant de tourner la poignée.
Puis, le battant s'ouvrit sur un jeune homme.
Il devait avoir entre vingt-cinq et vingt-neuf ans.
Sa posture droite, ses cheveux blancs, ses yeux dorés : chacun de ses attributs physiques hurlait la même chose, à savoir qu'il s'agissait d'un prêtre de haut rang.
Il avait l'air aussi surpris que le bibliothécaire. On l'avait visiblement bien renseigné sur mes fameux « retards ».
Il avait dû en entendre parler par tous les prêtres-professeurs que Roella avait usés avant lui.
Affichant un sourire de circonstance, je saluai la première.
« Enchantée. Je suis Roella Brietta. »
L'homme, jusque-là déconcerté, retrouva bien vite une contenance.
Il rajusta son monocle, puis s'inclina poliment.
« ... Pardonnez-moi de me présenter si tard. Je suis votre nouveau professeur de théologie, Mademoiselle. Victor Imperion. »
Hm, donc il s'appelle Victor Imperion.
'... Attends une seconde. Victor Imperion ?'
Saisie par le choc en enregistrant le nom de cet homme, je le regardai la bouche grande ouverte.
'Cet homme est mon professeur ?'
Pour faire court : j'étais sidérée.
Il n'était autre que l'homme appelé à devenir le prochain grand prêtre.
Son pouvoir divin était d'une puissance rare.
À son intelligence posée s'ajoutait le soutien du peuple de l'empire et du temple lui-même, qui l'accueillaient l'un et l'autre avec une chaleur sincère.
Le grand prêtre actuel l'avait d'ailleurs déjà reconnu comme son successeur, et il veillait sur Victor comme sur son propre enfant.
'Et quand la vraie Sainte apparaîtra, plus tard, c'est lui aussi qui la soutiendra activement.'
Quand les doutes avaient commencé à germer dans le peuple, au moment où « la vraie sainte était apparue d'un coup », c'était Victor qui avait personnellement apaisé les esprits.
Autrement dit, il était la figure de proue de ceux qui avaient révélé que Roella n'était en réalité qu'une fausse sainte.
'Pas étonnant que tu détestes autant Roella, dans le roman.'
Roella s'était visiblement bâti de solides fondations. Des fondations faites de la haine de tous ses anciens professeurs.
Quand on sait que le plus surprenant, chez elle, c'est de ne pas être en retard, il n'est pas bien difficile de deviner comment l'ancienne Roella se serait comportée en cours avec cet homme.
'Non mais, pourquoi le roman m'a caché un détail aussi important ?'
Ou bien le récit l'avait-il passé sous silence parce qu'il s'agissait d'expliquer la situation de la vilaine ?
« Mademoiselle ? Quelque chose ne va pas ? »
« Ah, non, ce n'est rien. Je suis juste un peu, euh, intimidée. »
Je secouai vivement la tête, puis je tendis une main pour désigner poliment une chaise libre.
« Avant toute chose, asseyez-vous, je vous en prie, Professeur. »
« Merci. »