Grrrrrrrrrrhh….
Peut‑il n’avait pas apprécié notre agitation, le loup des glaces qui avait envoyé le pied coupé se mit à grogner, les poils de sa nuque se dressant.
Les autres étaient tout aussi menaçants, découvrant de grandes et belles dents.
Brutal, c’était brutal.
« Qu’est‑ce que c’est que ça ? »
« Ils se sont blessés ? »
« Y a personne qui a perdu un pied parmi eux. »
J’hésitais à ramasser les pieds qui roulaient sur le sol sale. Les rugissements, qui semblaient vibrer dans l’atmosphère, s’arrêtèrent net.
« Beurk… »
Je regardai un instant les pieds dans ma main. Soudain, Enzo me vint à l’esprit. Précisément, l’horloge qu’il m’avait montrée once.
Le mystérieux joyau rouge foncé serti sur le bois exotique en relief.
Un joyau qui portait bonheur.
Jeté un coup d’œil aux loups, le triste alpha du clan me fixait désormais d’un air encore plus terrifiant qu’avant.
J’avais l’impression qu’ils allaient se mettre à massacrer tout le secteur comme ça….
Je crois que je sais pourquoi.
« Hé… »
« Qu’est‑ce qu’il y a, ma dame ? »
« Qu’est‑ce que t’as chopé ? »
« Le pied a parlé ? »
Mais qu’est‑ce qu’ils prennent pour moi, ces gens‑là ?
J’avalai un soupir et continuai prudemment.
« La superstition dont tu parlais tout à l’heure, je crois que quelqu’un vient de la piétiner. »
« Hein ? »
Comment l’expliquer ?
Je détournai les yeux du loup des glaces et choisis mes mots avec soin.
C’était difficile à formuler exactement, mais ce que le loup ressentait en cet instant me paraissait d’une netteté saisissante.
« Peut‑être sont‑ils là pour retrouver le propriétaire de ce pied. »
« Le propriétaire du pied… quelqu’un de leur espèce ? »
« Je parie que le propriétaire est encore dans le coin. Je ne sais même pas s’il est en vie. C’est pour ça, je pense, qu’ils se contentent de menacer. »
Bang, badaboum !
Oh mince… Le timing était parfait.
Sur le tonnerre qui déchirait le ciel, les loups des glaces se mirent à hurler de façon théâtrale.
À un moment comme celui‑là, c’est dramatiquement inutile.
Sir Galar se tourna vers ses collègues, paumes ouvertes au‑dessus de ma tête.
« Le forgeron a dû les prendre. »
« … ces putains de braconniers ont vendu le loup ? »
C’en avait tout l’air.
Je me reposais dans une cabane voisine pendant que les Trois Mousquetaires retournaient le secteur entier pour attraper un type qui avait violé la sainte superstition.
Les loups des glaces autour de la berge campaient toujours comme avant.
Je me demande s’il va bien. Il avait l’air furax, mais si le propriétaire du pied coupé est déjà mort….
« Tu n’as pas froid ? Tu devrais mettre une cape. »
« Oh, merci…… »
Même si ma voix faible se brisa un peu à la fin, ça ne se commandait pas.
Je vis Andymion sourire aussi radieux que d’habitude dans mes yeux qui avaient perdu leur éclat.
Pourquoi sortait‑il soudain de là ?
« Ah, je voulais pas te faire peur. C’est juste que tu avais l’air de te cacher, du coup j’ai pas su… »
Comme toujours. Il est venu voir son frère ? C’était pas l’heure du boulot ? Le fait qu’Andymion apparaisse ici voulait dire…
« Hop ! »
Quelque chose vola, atterrissant avec un grand fracas sur le sol dur.
Les chevaux qui stationnaient à côté hennirent de frayeur, déjà agités par l’éclair.
Andymion parut choqué lui aussi. Nous nous retournâmes d’un seul mouvement, et Sir Camu gisait là, les quatre membres étendus.
« Hé, fils de pu… ! Écoute‑moi… ! Hé ! Hé ! Attends une minute ! »
« Calme‑toi, Izek ! C’est pas chez toi ici ! »
Je sentis le regard sombre de Sir Camu planté sur moi, des cris me perçaient les oreilles. Et tout à coup, je ressentis une tristesse subite.
Ah, ce n’est pas seulement agréable d’avoir le cœur qui bat comme ça.
J’abaissai ma capuche en silence et lissai mes cheveux emmêlés.
Puis j’égouttai l’eau de pluie de mes manches en dentelle et de ma jupe brune, et frottai la boue de mes chaussures avec de la paille au bas de la cabane.
Andymion et Sir Camu me regardèrent faire tout le processus sans un mot.
« Ma dame ! »
Je finis par sortir de la cabane, n’ayant pas le choix, en entendant le soldat mourant appeler sa mère.
Au milieu de la pluie, mon regard tomba sur mon mari, qui avait l’air d’un démon terrifiant, avec deux paladins accrochés à ses jambes.
Qu’est‑ce que tu fais au mari des autres ?
Il y eut un instant de silence.
À une dizaine de mètres, un groupe de gardes aux mines mornes ouvraient la bouche, observant la situation inattendue.
Maintenant, c’était foutu. Dès qu’il avait vu Sir Ivan, mon sort était déjà scellé.
« Salut, chéri. »
……
« Ehehe, je les ai suppliés de me laisser voir le loup des glaces, et ils ont cédé. »
Félicitez ma performance puérile et nulle.
Heureusement ou malheureusement, les gardes ne semblaient pas s’intéresser beaucoup à moi.
Ils étaient trop occupés à mater les Paladins qui pendouillaient.
Izek, qui me fixait en souriant bêtement, baissa lentement le bras.
Sir Ivan fut relâché par la nuque.
Sir Galar, qui tenait Izek par‑derrière, lâcha aussi son bras.
Wow, ils doivent être des monstres à un certain point pour ne pas être gênés par ça. Je commence à avoir peur.
Thump, le casque fut jeté au sol. Les cheveux argentés d’Izek, trempés de sueur, voltigèrent.
J’avalai ma bouche sèche à l’approche de ses pas.
Thuck !
« … Fils de pu…, tu m’as encore frappé ! »
Sir Camu, qui s’était pris un coup de pied pour rien, jura férocement.
Mais Izek ne daigna même pas le regarder et m’ouvrit les bras. Mon corps fut soulevé d’un coup.
Ah, je redeviens un poussin.
« M‑Monseigneur… »
Andymion, qui essayait de dire quelque chose, garda la bouche close et se mit à suivre le mouvement.
Depuis lors, Sir Ivan qui ne cessait de jurer, et Sir Galar, qui aidait Sir Camu, le suivirent.
Les gardes, qui regardaient encore, finirent par détourner les yeux et hocher la tête en se regardant entre eux.
* * *
Faire l’espion du Sud était pathétique.
La météo n’était pas aussi froide que prévu. Il croyait qu’il ferait soleil, mais les pluies passagères étaient passablement agaçantes.
Ce n’était pas sa tasse de thé de se promener dans les temples sombres et mystérieux d’Elendale, chapelet et scapulaire[1] sur lui.
Il fallait aussi se tenir prêt aux attaques des magiciens même cachés.
Heureusement, c’était un être humain d’une grande patience.
Les yeux de l’homme brillaient sous le ciel bleu terne.
L’incident le plus agaçant de tous restait l’échec de sa mission.
C’avait été une erreur évidente de s’en prendre à Rudbeckia au banquet.
Il ne savait pas qu’elle irait droit chez le Duc juste après…
Non, c’était surprenant que le Duc l’emmène avec lui et disparaisse.
Le couple, qui avait disparu une fois, ne montrait aucun signe de retour, semant le trouble en partant parce qu’ils ne se sentaient pas très bien.
Le duc d’Omerta était apparu et avait géré la situation, alors il avait dû se planquer vite fait.
Puis la nuit était déjà tombée, et le lendemain, le couple se montra côte à côte au temple pour faire une déclaration.
Il eut l’impression de se prendre un violent coup derrière la tête. Bien que son maître ne manquerait pas d’en rajouter à ce genre de sentiment.
Peut‑était‑ce voué à l’échec dès le début.
En ses années de loyauté envers Cesare, Pietro n’avait jamais vraiment parlé à Rudbeckia.
Non, il ne l’avait même jamais rencontrée en face à face.
Quand il la contactait, tout ce qu’il faisait c’était la garder, planté devant la porte close sur l’ordre de son maître, ou l’observer de loin, caché, quand elle était seule avec ses fiancés.
Par conséquent, Pietro ne savait pas exactement à quoi ressemblait Rudbeckia, ce qu’elle pensait, ce qu’elle pouvait tramer, et ce qu’elle était capable de faire.
S’il l’avait su à l’avance, il aurait pu percer ses mouvements plus tôt, mais on peut mettre ça sur le compte de sa négligence et de celle de son maître.
Maintenant, il semblait que son seigneur ne connaissait pas non plus entièrement sa sœur, qui avait grandi dans ses bras.
Il avait cru son comportement puéril, mais cette résistance farouche…
Bien sûr, il était trop tôt pour en être complètement certain.
Peut‑être que cette petite fille aveugle n’avait qu’un béguin pour son nouvel époux.
Ou peut‑était‑cet homme de pierre. Le duc d’Omerta, connu pour sa froideur, était tombé amoureux de sa femme fragile.
Il est toujours difficile de deviner à la hâte ce qui se passe entre un homme et une femme.
Alors Pietro s’employa à surveiller Rudbeckia de près, en se massant l’arrière du crâne.
Il n’avait rien d’autre à faire de toute façon en attendant l’arrivée de Cesare.
L’Elendale était un pays ennuyeux.
Même le bar ressemblait plus à un monastère qu’à la Romagne.
C’était pas drôle de chercher la baston avec les caïds et de leur briser la nuque.
« Mais qu’est‑ce que tu fous ? »
Une suite de mots s’échappa de sa gorge.
Il devenait de plus en plus difficile de cerner cette femme.
Il se demandait pourquoi elle était venue jusqu’à ce quartier avec les Paladins. Était‑elle venue voir les loups des glaces ou un truc du genre ?
Il voulait s’approcher pour observer ce qu’elle faisait, mais s’il allait plus loin, il se ferait choper par ces putains de paladins.
Alors Pietro attendit patiemment que sa cible disparue réapparaisse en vue, caché dans le buisson d’épines.
Et quand elle réapparut enfin, séparée des Paladins, s’enfonçant seule dans une cabane voisine, il tenta de bouger sans vouloir rater l’occasion.
Son esprit lui disait que c’était le moment.
« Monseigneur, Monseigneur ! Si vous bougez comme ça, votre femme va avoir peur ! »
Un cri aigu et nasillard de gamin retentit.
Peu après, un Paladin à cheval, d’humeur orageuse, et un stagiaire aux cheveux noirs qui essayait aussi de rattraper le cheval, déboulèrent près du secteur, piétinant la route boueuse.
« … putain. »
Pietro serra le poing en maugréant une malédiction.
Il n’avait pas de bol. Le perturbateur inattendu qui surgissait sous forme de tempête était évidemment le duc d’Omerta.
Tant qu’il serait là, plus la peine de rester planté.
C’était comme reconnaître son semblable.
La nuit du banquet au château d’Omerta, quand Pietro vit le Duc pour la première fois, il comprit immédiatement qu’il avait affaire à un homme dangereux.
On s’attendait à ce qu’il ne soit qu’un jeune gentilhomme grincheux et difficile, et que sa réputation de l’un des chevaliers les plus forts du Nord ne soit que de l’exagération comme d’habitude, mais l’aura qu’il dégageait de loin était effrayante.
Un mélange d’arrogance, de sauvagerie et de folie pessimiste, qu’on ne pouvait pas réfréner.
En même temps, pas l’ombre d’un barbare brut.
Était‑ce parce qu’il était noble ?
Était‑il possible de tout réprimer grâce au sang noble qui coulait dans ses veines ?
C’était quelque chose que Pietro, né pauvre et ayant gravi les échelons depuis le bas, ne possédait pas. Même le cardinal Valentino, porté aux nues comme un prince devant tout le monde mais traité de bâtard dans le dos, n’échappait pas à la critique.
Alors Pietro était particulièrement agacé par cet homme.
Mis à part le fait qu’il n’était pas son rival, mais celui de son maître.
Un homme confiant qui n’avait jamais connu le manque de sa vie, ça l’énervait vraiment.
C’était un sentiment proche de la haine du wyvern pour les dragons.
Ce sentiment méritait d’être réprimé. Jusqu’à ce qu’une occasion miraculeuse se présente.
Arrachant l’épine accrochée à l’ourlet de sa cape, Pietro s’éclipsa en silence comme une ombre.
* * *
[1] Chapelets et Scapulaires : On considère qu’il s’agit d’« articles de dévotion » dans le catholicisme.