« — Hormis tes amis en fuite, les êtres avec qui tu as joué là-bas. Étaient-ils tous de ton côté ? »
Pas tous. Il y avait des Durahans dont Popo avait une peur bleue.
À cause d'eux, nous avons dû nous rendre dans le repaire du dragonnet…
Merde, j'aurais dû lui demander plus tôt. J'avais oublié.
« — Les Poporis sont-ils des ennemis naturels des Durahans ? »
Quand je posai la question avec précaution, ses sourcils d'argent frémirent un instant, avant de se lisser comme s'il venait de comprendre.
« — D'après ce que tu dis, un Durahan t'a donné du fil à retordre… »
« — C-c'est… »
« — C'était amusant ? »
« …Non. »
« — Alors, qu'est-ce qui s'est passé ? »
Je n'y suis pour rien ! Et c'est ainsi que je me mis une fois de plus le doigt dans l'œil.
Je lui racontai ce que j'avais croisé là-bas, y compris l'épisode du Durahan.
Pour les monstres, j'ignorais leurs noms, je me contentai de décrire leur apparence.
Mon mari écouta en silence, un air que je ne savais pas lire, et finit par dire : « Je vois. »
« — Y compris le dragon de glace, c'étaient tous des connards de rang Or. »
Or, quoi ?
« — Même si le Durahan est un monstre, il ne s'entend pas avec ceux qui ressemblent à des animaux. Bref, tu n'en as croisé aucun de rang S, n'est-ce pas ? Trolls, ogres, morts-vivants. »
Quoi, des connards de rang Or ? Pourtant, son raisonnement tenait la route. Tous ceux qui s'étaient montrés amicaux appartenaient à des espèces animales. Mammifères ou reptiles.
Le Durahan qui nous avait pourchassés sans relâche était un guerrier humanoïde.
« — Mais le premier jour où je suis arrivée ici… »
Je coupai court, hésitant à évoquer le monstre qui avait pénétré dans la chambre pendant que la Torche était éteinte.
« — Oui, c'était un spectre. Et l'autre fois, c'était un pésiboat dans l'étang du palais. »
Un pésiboat.
Pourquoi le monstre de l'amour venu d'Amazonie se trouvait-il ici ? J'ignorais qu'il s'agissait d'un véritable monstre de l'amour.
(Note du traducteur : les natifs d'Amazonie appelaient cet animal « monstre de l'amour ». Le pésiboat était un bel animal rose pâle, long d'environ deux mètres. Le monstre de l'amour était un démon qui captivait les esprits. — source : site internet aléatoire, aucun lien en anglais trouvé)
« — Je ne sais pas comment… »
« — Je n'en ai jamais vu non plus, mais il est conclu que cela reste entre nous pour l'instant. Tu ne devrais pas te jeter au contact des monstres tant que tu n'es pas sûre d'eux. Tes amis en fuite ne posent pas problème, mais les autres… tu ne sais même pas exactement ce qu'ils attendent de toi. »
Mes yeux s'écarquillèrent malgré moi face à cette réponse aimable et détaillée. C'était inattendu.
Je m'attendais à ce qu'il envisage l'hypothèse que j'étais une sorcière, ou le soupçon que je complotais avec ma famille en dissimilant mes capacités maléfiques…
Ou peut-être ourdissait-il le projet de faire de moi une arme secrète.
Cela dit, c'était une théorie recevable.
Je n'avais pas encore rencontré tous les monstres, je ne pouvais donc pas conclure qu'ils seraient tous bienveillants à mon égard, et surtout, cette affinité restait une inconnue. D'autant plus incompréhensible que ce phénomène n'existait pas du tout dans l'histoire originale.
Cela avait-il un rapport avec le fait que j'étais une âme venue d'un autre monde ? Ma maladie annuelle y était-elle pour quelque chose ?
Merde, pourquoi ai-je l'impression que ça se complique ? J'ai l'impression de me coltiner des quêtes annexes dans un simple jeu de survie.
« — Veux-tu en informer ta famille ? »
Je revins à moi au son de cette question qui résonna soudain à mes oreilles.
« — Ma famille ? »
« — N'importe quel membre. Veux-tu leur raconter ce qui s'est passé dans la forêt de givre ? »
Me testait-il ? Plutôt, il aurait été normal qu'il m'en empêche.
Mes proches n'étaient pas tous mariés, et j'ignorais quelles seraient les conséquences si je jouais ces cartes cachées à la légère.
Bien sûr, même en mettant un tel problème hors de cause, je n'avais pas la moindre envie de les mettre au courant.
« — Non. »
« — Une réponse sans hésitation. »
Je fus un peu gênée qu'il le remarque. Je m'attendais à ce qu'il insiste, mais Izek parut étonnamment décontracté et se contenta de se redresser.
« — D'accord, ce sera notre secret pour un temps. »
« — Et tes collègues… »
« — Parler de la femme des autres, c'est inconvenant. »
……
« — Ils sont d'une fidélité surprenante, leurs bouches sont cousues. Il n'y a pas de quoi s'inquiéter. »
Sa main chaude refermée sur la mienne me donna des forces.
Non, pourquoi ressasses-tu des trucs bizarres comme ça ? On dirait que tu cherches à me rassurer. J'ai envie de me laisser aller.
« — Mais à cause de moi, le dragon… »
« — Le dragon de glace ne se réveille pas parce qu'on le force. Son repaire a toujours été un bordel, alors l'intrusion de quelqu'un n'y change rien. »
Même s'il n'était pas du genre à se réveiller pour si peu, j'étais certaine qu'il s'était réveillé à cause de moi. Si les choses s'étaient déroulées comme dans l'original, il serait resté endormi.
Pourquoi agissait-il si étrangement ? Effet secondaire du chocolat qu'il avait avalé d'un trait ?
« — Vraiment ? »
« …Vraiment. »
« — Tu me crois ? »
« — Qu'est-ce que tu pourrais bien me faire avaler… ? »
« — En fait, j'avais vraiment peur que tu ne me comprennes mal. C'est ce que je pensais depuis le début… Je suis si soulagée… Tu es venue me chercher. »
Quand je souris en camouflant mes doutes, il me fixa.
Pourquoi me dévisages-tu encore comme ça ? Pas satisfait ? Tu es une vraie tête de mule. Tu veux que je t'écrive une nouvelle lettre d'excuses ?
« — Je ne m'enfuirai plus. »
À peine eus-je serré les poings pour affirmer ma volonté qu'une réplique déchirante fusa.
« — C'était un enlèvement, pas une fugue, non ? »
« — Je ne me ferai pas enlever non plus. »
« — Je te vois bien partir avec Popori et le lézard obèse s'ils viennent t'entraîner dehors. »
Suis-je une gamine ? Et le traiter de lézard obèse, c'est un peu fort. Mon dragonnet est si mignon ! Il a un côté violent, mais il est vraiment gentil. Il est encore jeune, donc un peu rebelle…
« — Alors, tu peux venir avec moi. »
« …Pas bête. »
Hé, ne hoche pas la tête si sérieusement !
Je plaisantais ! Bien sûr, il allait prendre ma blague au sérieux—
Il savait ce qu'ils étaient, et c'est pour ça qu'il rêvait toujours de devenir tueur de dragons, non ?!
« — Quoi qu'il en soit, évite tout contact pour l'instant. Ce sera compliqué si des gens te voient. »
« — Oui, oui. »
Dès que j'acquiesçai, mon mari au cœur de glace parut dubitatif, mais n'ajouta pas grand-chose.
Nous marchâmes encore un peu dans le jardin baigné de soleil, sans un mot.
Je le ressentais chaque fois que je le voyais, mais ce jardin ne différait guère d'une forêt.
D'ailleurs, je ne voulais pas que le silence s'éternise, alors je parlai autant que possible.
« — Le jardin est magnifique. »
« — C'est inattendu. »
« — C'est différent du Sud, mais il a une rudesse unique. »
« — Vraiment ? Et un jardin du Sud ? »
Je crus qu'il était sarcastique, mais, heureusement, il semblait demander par vraie curiosité.
« — Eh bien, il y a plus de fleurs que d'arbres, surtout des roses. Et il y a toujours une volière et une fontaine. Plus la fontaine est sophistiquée, mieux c'est. Certains en font des cascades. La volière est aussi décorée avec faste pour de rares oiseaux importés. »
« — Ça ressemble à un parc d'attractions, pas à un jardin. »
« — Oui, mais c'est quand même agréable à voir. Si c'est bien fait, c'est tout aussi beau. Bien sûr, c'est bien ici aussi. Comme une forêt. »
« — C'est une forêt. Une forêt partout. »
Plutôt que de sembler sarcastique, Izek répondit avec une franchise inattendue.
Il se montrait étrangement aimable. Ce serait parfait si chaque jour ressemblait à aujourd'hui.
Haa, quel bipolaire.
Le lendemain matin, je restai stupéfaite devant le spectacle d'ouvriers affairés à construire une serre de verre, transformant le jardin.