Le massacre de deux jours s'était terminé si vite que je me demandais s'il avait jamais vraiment commencé.
À présent, les acclamations bruyantes et tapageuses de la foule, grandissant en intensité, me semblaient d'une certaine façon creuses.
Entre toutes les fleurs, mouchoirs, confettis, croix, drapeaux et autres objets lancés dans l'arène, un chevalier aux cheveux d'argent, gisant au milieu du sol aplani et haletant, se redressa lentement.
Sa poitrine se soulevait tandis qu'il plantait son épée dans la terre pour s'y appuyer. Les soigneurs sortirent et se hâtèrent vers lui.
« Izek ! Izek ! Izek ! »
« Je t'aime ! Je t'aime, chevalier ! »
« Le meilleur chevalier du Nord ! Le meilleur chevalier du Nord ! »
L'excitation de la foule grandissait pendant que la mienne se flétrissait. Je retombai sur mon siège avec un bruit sourd, soupirant. Ce sentiment solennel et terne dans ma poitrine revenait.
Même si les choses avaient changé par rapport à ce que je connaissais du roman original, tout se terminait exactement de la même façon qu'il était écrit.
Le personnage principal du monde, Izek van Omerta, remporta une fois de plus le tournoi de gladiateurs.
Les acclamations devinrent encore plus fortes. Oui, c'est comme ça que ça doit être.
« Ruby, je pensais que tu serais plus heureuse. »
Tu me demandes de contrôler mon expression ? Je serrai les dents, faisant de mon mieux pour ne pas dire quelque chose d'accablant, mais quand je tournai la tête et fusillai du regard l'homme assis à côté de moi, ce sans-gêne avait l'air si irritant de calme que je ne pus m'empêcher de ricanner.
« Je devrais danser de joie, c'est ça ? »
« … Je pensais juste que tu serais pressée de le retrouver. »
« Je n'aurais jamais pu imaginer quel genre de surprises allaient surgir, mais il est évident qu'il aurait gagné de toute façon, non ? Je ne sais pas qui a eu l'idée de faire venir le cardinal Richie, mais tu sais vraiment comment faire profiter quelqu'un du festival. Pourquoi n'en as-tu pas amené d'autres ? »
« Il n'y a pas beaucoup de cardinaux qui se sont suicidés », ricana Cesare en se penchant vers moi. « On était tous inquiets de savoir quel genre de divertissement serait approprié pour remplacer le dragon de glace qui a mystérieusement disparu, puisqu'on l'attendait tous. »
Je le fixai longuement après cette pique, essayant de comprendre ce qu'il voulait dire. Combien savait-il ? Que cherchait-il à me dire ? Devrais-je juste rire ?
Il me mettait mal à l'aise, mais je lui offris quand même un doux sourire. « Tu dois être vraiment content de voir ton cadeau pour lui réglé si vite. Tout le monde croirait que tu es sa femme, pas moi. »
Le concours de regards entre Cesare et moi continua un moment tandis que les sifflets et les acclamations devenaient plus déchaînés.
Le patriotisme des gens du Nord devait être à son comble. Je sentais leurs cris vibrer dans mes os et je me détournai de Cesare, observant Izek entouré de soigneurs et agenouillé devant le balcon où était assis le roi de Britannia.
J'étais curieuse de voir quelles têtes ils faisaient tous. Izek, le roi Feanol, le duc d'Omerta et Ellenia aussi. Ils devaient éclater de fierté, non ? J'aurais dû être assise juste à côté d'eux.
« Ruby… Tu n'as pas à t'inquiéter de la moindre chose. »
Mes sourcils tressaillirent. Quel genre de réplique sortie de nulle part était celle-là ? Ce con semblait vraiment déterminé à capter mon attention aujourd'hui.
« De quoi tu parles ? »
« Je parle de ton mari. Il… Ne t'inquiète pas, je ne le laisserai rien faire contre toi. »
Ses yeux profonds et sombres, de la couleur de saphirs chatoyants, brillaient d'une lumière étrange.
J'étais si interdite que j'en perdis presque tout raisonnement.
Était-il vraiment fou ? J'avais toujours su qu'il était un peu branlant et instable mentalement, mais là, il semblait vraiment perdre la tête. Comment pouvait-il dire une chose pareille ? Qu'est-ce qu'il avait en tête ? Je savais déjà que Cesare était un homme dépourvu de bon sens, cruel et sans considération pour qui que ce soit hormis lui-même, mais je n'arrivais pas à croire ce que j'entendais.
Je n'arrivais pas à croire qu'il évoquait ce qui s'était passé hier, qu'il l'évoquait ici même avec tous les gens de Romagne autour de nous, qu'il me regardait comme si son cœur était brisé.
Était-il sérieux ? Est-ce que j'hallucinais ? Essayait-il de me rassurer ? Essayait-il de me dire qu'il allait me protéger ? Lui ?
Ce qui était encore plus ridicule, c'est qu'il ne semblait pas du tout plaisanter. C'était clair dans ses yeux : il me disait la vérité. Il voulait me protéger de la colère de mon mari. La colère qu'il ressentirait en découvrant que sa femme l'avait trompé. Avec son frère.
Je n'arrivais vraiment pas à y croire. Je n'arrivais pas à croire qu'il me dise ça. Qu'il fasse comme s'il n'avait rien fait de mal. Comme si c'était moi qui l'avais embrassé. Comme si c'était moi qui avais tort. Comme si tout était de ma faute.
Est-ce qu'il se foutait de ce qu'on avait l'air aux yeux du public ? N'était-il pas conscient de la gravité de la situation ? N'était-il pas conscient de ce qu'il avait fait hier, pas du tout ?
Je devais rêver. C'était une hallucination. Quelqu'un avait dû jeter un sort. J'étais si submergée par la panique, l'angoisse et la peur que des larmes montèrent de frustration.
Cet homme, mon frère, m'avait embrassée de son propre chef, avait détruit tous mes rêves, mon refuge, l'avait écrasé dans la boue et piétiné, mais il me disait qu'il me protégerait ? Et me regardait avec des yeux si mélancoliques ?
Mes mains tremblaient et je ne pouvais pas ravaler les larmes sur le point de couler. Je voulais détourner le regard, mais je n'y arrivais pas.
Jusqu'à ce que j'entende le bruit de sabots se rapprocher.
Le plus fort chevalier du Nord était assis fièrement sur un étalon blanc pur, l'image même du symbole parfait de la victoire.
D'une main, il tenait l'épée sacrée qui l'avait mené à la victoire, et au bout de celle-ci se trouvait une couronne de fleurs, tissée de roses dorées et de gemmes éblouissantes. C'était la Fleur de Gloire remise au champion du tournoi de gladiateurs.
En un instant, abruptement et soudainement, toutes les acclamations s'arrêtèrent et le silence se fit.
Je clignai des yeux et regardai mon mari, le champion, vêtu d'une armure noire et or, assis sur son magnifique cheval, et j'admirai son visage ensanglanté, les larmes aux yeux.
Ses yeux familiers, d'un rouge si beau, contenaient une émotion que je connaissais trop bien.
Mon cœur me fit mal.
Pourquoi fais-tu une tête si douloureuse ?
Pourquoi as-tu l'air si fatigué ? Qu'est-ce qui te fait si mal ?
As-tu découvert ?
Tu le savais depuis un moment déjà, non ? Toute la journée ? Peut-être depuis hier ?
Je ne suis plus si jolie, hein ?
C'est quoi, de voir une sorcière à la place de celle que tu croyais être une princesse ? Tu veux me tuer ? Tu veux juste en finir, ici et maintenant ?
Je t'en voudrai pas. Je le mérite. Alors tu as ma bénédiction.
J'essayai, j'essayai de toutes mes forces de lui offrir un dernier vrai sourire. Faible et tremblant et avec mon cœur qui saignait aux yeux de tous, mais je lui offris quand même le plus doux sourire que je pus.
Je pensais vraiment qu'il me fusillerait du regard, qu'il ricanerait, se moquerait et me rejetterait comme il l'avait fait durant cette première semaine où nous nous étions rencontrés. Je crus halluciner, que j'avais enfin perdu la tête, parce qu'il ne fit rien de tout ça.
À la place, Izek me rendit un doux sourire à lui.
J'ai dû me leurrer, je n'étais pas en état de voir clair, mais la couronne qu'il laissa tomber à mes pieds n'était, sans aucun doute possible, pas une illusion.
Engourdie, je me pençai et la ramassai. Les roses dorées et les joyaux étincelants brillaient vivement.
Le bruit de son épée rengainée me parut lointain.
Mille questions traversèrent mon esprit et je ne pus répondre à aucune.
Quand je relevai la tête pour le regarder, confuse et effrayée et me demandant si c'était un rêve dont je me réveillerais bientôt, les émotions dans ses beaux yeux me furent d'une clarté limpide.
Quelque chose de petit en moi se brisa en morceaux. Je le réalisais, alors. Je le réalisais enfin.
C'était juste devant moi. La chose que j'avais trop peur d'oser même rêver, la chose que je pensais ne jamais expérimenter de toute ma vie, ma mort, et ma seconde vie.
Cette chose que la plupart des gens passent leur vie entière à chercher, la chose dont on fait des chansons, qu'on écrit dans des histoires et des livres et qu'on crée en contes de fées et en folklore, tout ça dans l'espoir de trouver ce miracle pour soi un jour.
Je l'aime.
C'était si cliché.
Comment pouvait-il encore me regarder comme ça, même en sachant ce que j'avais fait ? Comment pouvait-il encore me voir comme sa princesse parfaite ? Comment pouvait-il ne pas me haïr ? Comment pouvait-il ne pas être dégoûté par moi ? Comment pouvait-il me faire ça ? Comment pouvait-il encore me faire sentir que j'étais la seule dans tout ce colisée, même quand tout s'effondrait autour de moi ?
Parce qu'il m'aimait aussi.
Pourquoi ne l'avais-je pas réalisé avant ? Et pourquoi ma vision se brouillait-elle ? Comment osait-il me faire pleurer devant toutes ces personnes.
La foule s'enflamma à nouveau alors que l'orchestre entamait la fanfare de la victoire. Tout le bruit et la musique se mêlèrent et remplirent le stade.
Les larmes que j'essayais de retenir depuis un moment finirent par couler sur mes joues. Je ne savais pas si c'étaient des larmes de joie, de soulagement, de misère ou si c'était tout ça à la fois.
Peu importait, de toute façon. J'étais connue pour avoir la larme facile.
Je le vis hésiter à faire faire demi-tour à son cheval, ses yeux incertains mais pleins d'espoir. Il devait faire le tour de l'arène, recevoir toutes les louanges de la foule.
Je voulais me lever et par-dessus la balustrade, droit dans ses bras. Je voulais le rassurer et passer mes bras autour de son cou. Je voulais enfouir mon nez dans ses cheveux et m'accrocher à ses larges épaules.
Je voulais m'accrocher aux bras forts qui m'avaient toujours protégée et sauvée, depuis le tout premier instant où nous nous étions rencontrés. Je voulais être avec celui qui m'avait donné quelque chose que personne d'autre ne m'avait jamais donné.
Mais je ne pouvais pas faire ça. Pas encore. Il y avait encore des problèmes que je devais régler.
Parce que j'étais une femme terrible et égoïste. Une âme misérable qui s'était servie de lui et de ses sentiments pour garantir sa vie mais avait gagné quelque chose de précieux et de sacré à la place.
Tu sais, Iz, je suis une femme qui mérite la haine et le mépris. Je suis sûre que je finirai en Enfer quand viendra mon heure, mais si je peux rester à tes côtés encore un petit moment, juste jusqu'à la fin de ma vie, alors peu importe.
Pour la première fois de ma vie, j'ai quelque chose à quoi je veux m'accrocher.
***
La fin du tournoi de gladiateurs fut célébrée par un grand banquet au palais d'Angvan.
Les fiers Britannique étaient vifs et joyeux, arrogants et énergiques, et l'ambiance était globalement agréable.
Il y avait cependant des gens qui n'étaient ni joyeux ni heureux. Les quelques membres de l'élite minoritaire des chevaliers de Longinus se regroupèrent immédiatement dès leur entrée dans la salle.
« Je ne les trouve nulle part tous les deux ! Ils ont tous les deux disparu ! » s'exclama Camu en rejoignant le petit groupe de paladins. Il était nerveux et sa mine n'était pas bonne. Il n'était pas seulement pâle mais aussi un peu bleu.
« Quoi ? Vous ne les avez pas croisés au milieu ? »
« Moi et Galar, on était dans l'escorte ! Quand on est arrivés au palais, on a dû rester tous les deux pour la procession ! »
Ivan n'avait pas bonne mine non plus. De la sueur coulait sur ses tempes et il se mordait les lèvres jusqu'au sang. Le reste des chevaliers, qui ignorait ce qui s'était passé la veille, regardait simplement, confus.
« Hé, de quoi vous parlez ? Qu'est-ce qui se passe ? »
« Putain, c'est dingue », dit Ivan. « Oh, je vais péter un câble. D'abord, où est ce champion de bâtard en ce moment ? Il est toujours pas là ? »
« Expliquez ce qui se passe, vous êtes des idiots ! »
L'explosion de ceux qui étaient restés dans l'ignorance de la veille attira bien sûr l'attention de quelques convives à proximité. L'élite minoritaire des chevaliers de Longinus n'avait pas l'habitude de faire des scènes en public.
Cependant, heureusement ou malheureusement, la plupart des gens profitant du banquet étaient déjà bruyants et tapageurs, un peu saoûls et pleins d'excitation, donc peu leur prêtaient attention. Peut-être que c'était le problème.
« Ma Dame. »
« Ivan… »
Ivan, laissant rapidement Camu gérer leurs collègues en colère, se tourna vers Ellenia.
Elle était dans le même état de débraillé qu'Ivan. Après avoir cherché anxieusement une certaine personne, son visage avait pâli de détresse en ne la trouvant pas.
« Vous ne les avez pas vus non plus ? »