En règle générale, il est impossible de réparer une pierre magique une fois qu'elle est brisée. Telle était la connaissance commune à toute l'humanité.
La seule exception invoquée serait celle du Roi Démon, qui aurait intégré les fragments dans son propre corps pour les ressouder parfaitement, mais nul ne savait comment il s'y prenait.
Bien que des recherches fussent menées, elles n'avaient jamais abouti à rien de concret.
Or, GrandeQueue affirmait précisément le contraire.
Il disait être capable de raccommoder ces pierres magiques fracturées.
Il prétendait pouvoir restaurer ce corps sacré pulvérisé par ce sorcier malveillant !
Je m'étais penché en avant sans réfléchir et j'avais effleuré les poils de son menton avec le bout des doigts.
« Hé, hé, hé ! Cette histoire, elle est vraie hein ? Tu ne rigoles pas ? Ce n'est pas un bluff ? »
« Euh. Non, enfin, je n'en ai aucune preuve formelle. Nous n'avons d'ailleurs jamais tenté de réparer une telle pierre. Mais voyez-vous, nous avons l'habitude de soigner les noyaux brisés à maintes reprises… »
« Un noyau ? Oh ? Par quelle méthode ? Quel taux de réussite ? Y a-t-il des risques en cas d'échec ? »
« Daichi-sama, fais gaffe. Moi aussi ça m'intéresse, mais… »
Je réalisai alors qu'Hiyori-san m'avait saisi par l'épaule pour me reculer brusquement, et qu'il venait de se coller presque le nez contre le mien.
Pardon, GrandeQueue. Je me laisse un peu emporter, mais j'ai entendu dire que le dieu protecteur Octametelite allait revenir…
Après avoir pris une grande inspiration pour calmer le jeu et m'être excusé, GrandeQueue, qui avait reculé en ratatinant sa queue face à ce humain soudainement surexcité, reprit son explication avec soin.
Selon GrandeQueue, la tribu des Gourmands pourrait fabriquer une médecine secrète nommée « Poupouka-Colle » capable de soigner les blessures des noyaux.
Les Gourmands avaient pour prédateurs naturels des vers toxiques, des limaces ravisseuses et des lézards fouisseurs, contre lesquels une unité d'extermination dédiée livrait chaque jour de violents combats.
Ils se blessaient souvent au milieu de ces affrontements féroces. Il arrivait même que leur noyau, situé au niveau de la gorge, se fissure ou se fracture.
Un Gourmand dont le noyau était endommagé ne survivait pas longtemps. Il s'affaiblissait progressivement avant de rendre l'âme.
C'était pour contrer cette fatalité qu'ils utilisaient une pommade cicatrisante baptisée « Poupouka-Colle ».
Ce baume était extrait uniquement la nuit de pleine lune, des quelques gouttes qui suintaient des racines du cactus Gâteau.
On recueillait cette précieuse rosée dans des coquilles d'œuf, puis on la laissait s'évaporer et mûrir lentement à l'abri de toute lumière. Le liquide orange et visqueux qui en résultait était la « Poupouka-Colle ».
Appliquée sur un noyau blessé, cette pommade lui communiquait une douce chaleur et permettait sa régénération naturelle, au même rythme qu'une simple plaie ordinaire.
Grâce à cette crème, beaucoup de Gourmands avaient vu leur noyau se remettre sur pied et échapper à la mort in extremis.
D'ailleurs, GrandeQueue avoua s'être servi de ce remède pour panser ses propres graves blessures lors de la grande invasion des lézards fouisseurs, il y a quelques années, avant d'écarter les poils de sa gorge avec une patte avant pour montrer le noyau entièrement cicatrisé.
Sur ce petit noyau blanc ovale, de la taille d'un grain de riz, aucune trace de cicatrice n'était visible.
« Hum… S'il s'agit bien de l'état post-traitement, alors il est absolument reconstitué à l'identique. »
« Je vois. À mes yeux aussi, ça paraît ainsi. »
La réparation était d'une perfection telle que ma vue et le sens affûté d'Hiyori-san pouvaient tous deux la certifier.
Je compris. Avec une telle médecine secrète capable de pareils miracles, il était fort possible qu'elle puisse également soigner nos pierres magiques brisées.
Pendant que je laissais éclater mon admiration, GrandeQueue releva vivement ses lunettes et ajouta une précision.
« Toutefois, comme je l'ai dit plus tôt, il n'existe aucun précédent pour la réparation des pierres magiques. Personne ne peut prédire si cela fonctionnera. Prenons la « Poupouka-Colle » : elle est inutile sur les noyaux décomposés et regélifiés. »
« Ah, vraiment ? »
« Oui. Nous interprétons ces noyaux décomposés comme ayant simplement « cessé de vivre » à cause d'une chaleur excessive, ce qui rend la guérison impossible. Quant à savoir si cet effet s'appliquera aux pierres magiques, c'est une autre affaire. »
« C'est vrai… Effectivement. Je ne sais pas trop. »
Fasciné par le geste de GrandeQueue, je croisai les bras et tournai moi aussi la tête en arrière, perplexe.
La pierre magique partageait certaines propriétés avec le noyau, mais différait aussi sur bien des points.
Une médecine secrète efficace sur un noyau le serait-elle vraiment sur une pierre magique ?
Selon GrandeQueue, le remède était inefficace sur un noyau « mort », mais dans ce raisonnement, Octametelite qui avait régulièrement mis Inma-san à terre était plutôt plein de vitalité. Il semblait vivant. Très vivant.
Pourtant, depuis sa fragmentation, il ne répondait ni ne bougeait d'un poil, et plus de quatre-vingts ans s'étaient déjà écoulés. Il n'aurait rien étonnant qu'il ait perdu toute force vitale.
La « Poupouka-Colle » agirait-elle réellement sur la pierre magique ?
Même si le pronostic restait incertain, le simple fait d'avoir une chance de réparation suffisait amplement. Cette crème portait un nom adorable, mais c'était indéniablement un remède divin.
Ses utilisateurs ne signalaient aucun effet secondaire notable. Bien qu'il fût impératif de l'utiliser dans l'obscurité totale sous peine de la voir se désactiver instantanément au moindre rayon lumineux, notre vie sous la cité souterraine annulait totalement ce risque.
J'acceptai donc le marché : fournir des bibelots aux Gourmands en échange de la réparation d'Octametelite.
Au pire des cas, même si la réparation échouait, nous convenûmes qu'ils me céderaient autant de « Poupouka-Colle » qu'ils le permettraient. Peut-être qu'en l'améliorant, elle finirait par agir sur les pierres magiques.
Certes, le meilleur scénario resterait qu'elle guérisse directement sans adaptation nécessaire.
L'accord fut scellé et je me mis immédiatement au travail pour fabriquer ces menus objets.
Les taupes filaient en file indienne pour apporter péniblement de petites pierres et des morceaux de métal que je taillais, polissais et transformais en vaisselle de leur goût.
Prenant pour base un set couteau-fourchette doté d'une poignée adaptée aux petites pattes des taupes, je lançai une production massive de couverts, gobelets, bols profonds, gamelles, chandeliers et mêmes nappes brodées, tous indispensables pour agrémenter leurs tables.
Pris dans mes réflexions, je remarquai qu'Hiyori-san n'était plus à côté de moi. En demandant à GrandeQueue, qui veillait patrouilleur sur la file d'attente en occupant mes genoux, je sus qu'il avait utilisé une magie de rétrécissement pour explorer les profondeurs des terriers. On racontait que, tiré par la main par de minuscules bébés taupes aux poils doux parmi les plus petits membres de la tribu, il se montrait attendri et câlin.
Celui-là, il profitait seul pour s'amuser… !
Enfin, on ne pouvait pas lui en vouloir. Mon manque de mana ne me permettait pas d'utiliser la magie de réduction, et je ne pouvais donc pas l'accompagner.
Puisque rien n'y faisait, je voulais qu'il prît plaisir à ma place. Et surtout, j'attendais avec impatience ses récits remplis de souvenirs.
La fabrication traîna en longueur sur plusieurs jours, ponctuée de pauses et de sommeil. Pour manger, lassé dès le premier jour du régime exclusif aux champignons (aucun aliment comestible pour un humain ne traînait dans les provisions des Gourmands), je demandai à Tsubaki-san de m'apporter des plats légers jusqu'à l'entrée du terrier.
Parallèlement, Tsubaki-san emmenait chaque soir les jeunes gourmands débordants de curiosité, organisait des spectacles pyrotechniques sur les plages et récoltait les applaudissements enthousiastes. Il s'amusait bien, celui-là.
Entendre parler des expéditions d'Hiyori-san ou du feu d'artifice de Tsubaki-san me donnait envie de jouer avec les Gourmands, mais j'avais scellé un contrat professionnel… Pour la résurrection d'Octametelite, je n'avais d'autre choix que de me concentrer sérieusement sur mon ouvrage.
La population totale des Gourmands vivant sous le sol du Koweït avoisinait les vingt mille individus.
Pour un seul set comprenant couteau, fourchette et assiette, il me fallait trois minutes par individu.
Même en travaillant sans relâche durant des nuits blanches, il me faudrait plus de quarante jours pour équiper chacun de sa vaisselle personnalisée.
Conscient de mon erreur de calcul, j'abandonnai rapidement l'idée d'équiper toute la tribu et stoppai la production après cinq cents sets. Je demandai simplement aux habitants de disposer ces pièces dans les grottes de rassemblements dispersées à travers le vaste empire souterrain afin qu'ils puissent les utiliser collectivement.
Désolé les gens !
Mais j'avais mes limites personnellement. Quel que fût le talent exceptionnel, rare, inédit et grandiose dont on pouvait me flanquer l'étiquette de plus grand artisan du monde entier, je possédais toujours exactement deux mains. Peu importait l'optimisation du processus, le rythme de fabrication demeurait fixé à un objet à la fois.
Si je devais confectionner et distribuer des mini-aménagements pour garantir à ces vingt mille taupes une existence minimale conforme à la santé et à la culture, j'y passerais tout un an rien que pour cette tâche.
En compensation, je cousis frénétiquement des vêtements, moins élaborés certes que le gilet de GrandeQueue, et fournissais trois mille tenues pour taupes.
J'y ajoutais cinq cents housses pour queues destinées à l'hiver, vingt bâtons minimalistes à structure quadruple pour taupes, et un unique sceptre royal à structure hexaple réservé au chef (pour GrandeQueue, exploitant une nouvelle technique de disparition spatiale issue du savoir dimensionnel !)
Je fabriquai également une petite presse métallique robuste. Il suffisait d'y insérer de l'argile, de la presser pour obtenir une forme d'assiette ; ensuite, en la séchant au soleil ou en la faisant cuire, ils pourraient eux-mêmes créer de la vaisselle supplémentaire, même si la qualité n'atteindrait pas mes propres créations. J'espérais vivement qu'ils l'utilisassent une fois parti.
Ainsi se passa-t-il.
Durant sept jours, je travaillai agréablement au sein de sombres terriers souterrains, baigné par le regard respectueux et les paroles reconnaissantes des taupes.
Vint enfin le jour convenu.
Revenu de son exploration des galeries, Hiyori-san rentra en arborant un sourire satisfait, bourré de cadeaux offerts par les Gourmands dans les poches de sa robe. Il était évident qu'il venait de passer sept journées extrêmement divertissantes.
« Hiyori-san, tu sens un peu rance… euh, non, oublie. »
« D'accord, j'apprécie tes progrès. Tu t'es retenu dignement. La prochaine fois, ne te pince surtout pas le nez si tu ne veux pas prendre un coup. »
J'avais failli laisser échapper une remarque à propos de l'odeur de putride qui émanait d'Hiyori-san, mais je me ravisai in extremis.
Néanmoins, mon intention semblait transparaître. Son visage grimaçant disparut aussitôt au profit d'une expression furieuse où une veine battait violemment sur son front. Je reçus son regard assassin et me sentis soudain bien mal à l'aise. Désolé, merde !
Tandis que je digérais ce moment gênant, quelqu'un apporta depuis les tréfonds du terrier Octametelite entièrement barbouillé de cette pommade orange et gluante.
Trois taupes l'avaient porté en chaire et posé délicatement devant moi avant de faire une profonde révérence protocolaire et de se retirer.
Sept jours plus tôt, je l'avais assemblé en suivant scrupuleusement sa forme originale. Depuis, il entrait en soins intensifs. Recouvert intégralement de « Poupouka-Colle », Octametelite ressemblait étrangement à une balle en caoutchouc orange et collante.
D'une main précautionneuse, je tendis le bras pour soulever Octametelite, tandis que les taupes retenaient leur souffle et qu'Hiyori-san, de mauvaise humeur, observait la scène.
Si la pommade agissait bel et bien sur les pierres magiques, les fissures d'Octametelite auraient dû se refermer.
Le verdict tomberait seulement une fois le baume essuyé.
Il ne fallait pas nourrir d'illusion prématurée.
Venir jusque ici, depuis le Japon, travers continents et terres jusqu'à cet empire souterran oriental, ne valait déjà que parce que j'avais saisi une chance de faire renaître cette statue sacrée.
Même en cas d'échec ici-même, l'analyse et l'amélioration des composants de la « Poupouka-Colle » nous réserveraient encore des possibilités.
Cependant, je n'arrivais pas à dissimuler mon attente…
Yeux fermés et cœur en prière, j'essuyai soigneusement la pommade à l'aide d'un chiffon.
Puis, le cœur battant à tout rompre, j'entrevins l'espace d'un clin d'œil mes paupières entrouvertes…
Octametelite reposait là, intact et reconstitué à l'exacte image de sa splendeur passée.
Toutes les entailles avaient disparu.
Chaque fragment s'était refermé sans la moindre faille.
Octametelite était guéri !
« Wouaaaaaaaaah !! C'est guériii !! »
Dès que j'eus levé les poings en signe de victoire pour célébrer la bonne nouvelle, toutes les taupes commencèrent simultanément à sauter joyeusement et à brandir leurs queues dans une joie tapageuse.
J'avais l'impression de pleurer.
En fait, je pleurais.
Merci, merci… !
Merci les Gourmands !
Vous êtes géniaux !!!
« Au nom de la tribu des Gourmands, je tiens à te féliciter chaleureusement. Félicitations, Daichi-sama ! »
« Ah, quel heureux événement ! L'artisan est ravi, et ça rend content aussi ! »
« Hourrah, hourrah ! »
« Hechez vos fourchettes ! Tappez sur vos assiettes ! C'est la fête, la fête ! »
« Maître artisan, maître artisan ! Je t'offre un festin de circonstance ! Nous avons cuisiné avec ton couteau et ta planche à découper. Mange, je t'en prie ! »
« Ah ! Stop, stop ! Reprends-le chez vous, Moustache-Rousse ! On vous l'a pourtant dit, les humains ne mangent pas de charogne ! »
« Hein… Ce n'est pas un caprice gustatif ? Vous ne pouvez carrément pas en manger ? Pauvres petits humains… »
« Qu'importe désormais ! Tant mieux, tant mieux ! »
Fêté à fond par ces créatures de petite taille, je souris sincèrement.
Merci aux Gourmands. À jamais, les Gourmands.
Vous qui avez rendu vie à la divinité, serez considérés à jamais comme des ambassadeurs d'honneur du culte d'Octametelite !
Wahaahahaha !