Tsubaki, qui levait le ton aussi bien par les mots que par les poings, portait sur son dos un énorme marteau doré plus grand qu'elle. Les flammes rouges qui lui enveloppaient le corps comme un vêtement brûlaient si intensément qu'elles distordaient l'air par la chaleur, créant des mirages, et carbonisaient les mauvaises herbes à ses pieds.
Tsubaki, qui était si petite, est devenue si impressionnante ! En tant que maître, j'en ai le nez qui saigne. À part le fait qu'elle ait pris forme humaine, c'est parfait. Elle est incroyable !
Mais, si possible, ces retrouvailles auraient mieux valu ne pas avoir lieu maintenant.
« Mimi ? La Sorcière Bleue est là !? Pourquoi !? »
Tsubaki fut tout aussi surprise que moi et Hiyori face à ces retrouvailles inattendues. En apercevant Hiyori, elle bondit comme dans un manga — ou comme un chat — et écarquilla les yeux.
Hiyori agita la main maladroitement, le regard fuyant de-ci de-là.
« Ah, ah. Ça fait longtemps, Tsubaki. Heureux de voir que tu vas bien. »
« Je vais biiien ! Tu as vu Mokutan et Sekitan, Fuyou ? Tout le monde va bien ? Et la dame-araignée aussi ? »
« Ils vont bien. Tiens, j'ai un cadeau de Sekitan. Un assortiment d'huiles végétales. Il a dit l'avoir acheté avec son premier salaire. Je te le donnerai plus tard. »
« Sekitan, t'es génial ! »
Tsubaki sourit radieusement et cracha des flammes de joie, mais son visage se durcit aussitôt et elle parut dubitative.
« Du coup, pourquoi la Sorcière Bleue est-elle ici ? Elle est venue m'encourager ? »
« Non, c'est... enfin... Je ne suis pas venue pour soutenir un duel... Ah, c'est Kinrenka. C'est pour ça qu'elle m'a choisie ? Elle ne voulait pas se battre contre l'amie de sa sœur ? Mais elle ne devrait pas connaître ma relation avec Tsubaki. Merde, je vais devenir folle. Tout est la faute de Keika ! »
« ??? »
Tsubaki, qui observait avec perplexité la Sorcière Bleue instable en train de se tenir la tête, renifla et inclina la tête. Puis elle scruta les alentours et croisa mon regard, assis en tailleur dans un coin de la place, un peu à l'écart de l'arène, protégé par un sort défensif.
« Hé ? Y a un truc qui ressemble à Orli. »
« Yo, Tsubaki. »
« !? La voix d'Orli. Orli ? C'est Orli ? T'as changé d'allure ? »
« J'ai extirpé le gremlin qui était incrusté en moi. Toi aussi, t'as changé depuis l'époque où t'étais un jeune spécimen, alors on est quittes. »
« Mimi ! Orli est revenu à la vie ! Orli ! »
Tsubaki accourut joyeuse et tenta de me sauter dessus, mais fut repoussée par la magie défensive et retomba sur les fesses. Elle se frotta le front, toute déconfite, et mon cœur se serra en voyant mon adorable familier ainsi.
Désolé. Reste en zone de sécurité jusqu'à la fin du duel.
« Le duel va commencer, non ? Une fois fini, raconte-moi tout. Toi aussi, t'as voyagé jusqu'ici, non ? »
« D'accord. Mais mon adversaire n'est pas encore là. Il est en retard. »
« Kinrenka a désigné la Sorcière Bleue comme sa représentante. C'est contre elle que tu vas te battre. »
« Hein ? »
Quand je désignai Hiyori du doigt, Tsubaki cligna des yeux.
Elle regarda la Sorcière Bleue qui semblait avoir mal à la tête, puis moi.
Encore la Sorcière Bleue, encore moi.
Après cinq ou six allers-retours, Tsubaki hocha la tête d'un air déterminé.
« Compris. Je suis forte. Orli, regarde comme je suis forte ! »
« Vraiment ? Tu comptes gagner contre Hiyori ? »
« Je suis devenue forte. Je ne perdrai pas. Je serai la numéro un ! Alors dis que je peux gagner ! »
« Oh, t'as du cran. Gagne... »
Alors que j'allais l'encourager comme elle le réclamait, je croisa le regard d'Hiyori et refermai la bouche.
C'est vrai. Comment ne pas encourager celle qui se bat pour moi ? Je ne peux pas encourager mon familier.
« Non. Désolé, mais j'encourage Hiyori... »
« Mi... »
Quand je tentai de me rétracter, ce fut au tour de Tsubaki de baisser les yeux, terriblement triste. Je refermai à nouveau la bouche.
Comment ne pas encourager ce familier fidèle qui se souvient encore de ma voix après plus de quatre-vingts ans ? Si je prends le parti d'Hiyori, Tsubaki sera malheureuse.
« Allez, j'encourage Tsubaki... Non, Hiyori... Aaaaah, j'ai mal à la tête... »
Si j'encourage elle, mon familier est triste.
Si j'encourage mon familier, elle est triste.
Je croyais avoir pas mal compris les subtilités des relations humaines, mais c'est justement parce que je les comprends que c'est douloureux. Les relations humaines, c'est chiant !
« Ah, bon, c'est bon. Tsubaki, va t'entraîner ! J'encourage seulement Hiyori ! Désolé ! »
« Mi ! Orli, t'es méchant. Même si je gagne, je te donnerai pas d'huile de colza ! »
Tsubaki fit la langue, boudeuse, et s'en alla vers la zone de duel délimitée par des cordes. C'est triste.
Je suis pathétique. J'ai juré d'aimer Hiyori avant tout pendant encore trente ans, et je n'ai même pas su choisir son encouragement sur le champ. Une ingratitude totale.
Si mes sentiments vacillent pour si peu, je ne pourrai jamais répondre aux sentiments qu'Hiyori porte depuis quatre-vingts ans. Quelle déception.
Pendant que je déprimais, la situation avançait. Tsubaki entra dans l'arène, brandit son putain de gros marteau doré et mordit la Sorcière Bleue sans la moindre once de peur.
« La Sorcière Bleue triche. Elle pue Orli à plein nez. Elle se fait caresser tous les jours à foison ! »
« He!? Ah, oui. Caresser. Enfin oui. Hahaha... »
« Je gagnerai contre la Sorcière Bleue aussi. Je prendrai le champ de colza ET les caresses. Je serai la numéro un ! »
« Ah... Si Tsubaki est motivée, tant mieux. Mais au moins, pas de mise à mort, d'accord ? »
« ? C'est évident. Les camarades du groupe, s'ils meurent c'est triste. Celui qui dit "j'abandonne" a perdu ! »
Kinrenka avait dit que le duel ne s'arrêterait qu'à la mort, mais l'accord des deux parties l'annula.
Ainsi s'ouvrit le duel sérieux entre mère et fille.
Elles prirent de la distance, et au moment où le caillou lancé en l'air toucha le sol, le duel commença.
Hiyori, les mains vides tendues vers l'avant, entama une incantation rapide.
« Le guerrier retenu par les chaînes... »
Face à elle, Tsubaki pointa aussi une main vers Hiyori et poussa un cri brave, pendant que son énorme marteau doré se déformait mollement pour commencer à la recouvrir entièrement.
Un métal magique à volonté, l'or abyssal, qui se transforme aisément sous le contrôle de la magie.
Certes, l'usage du bâton est interdit, mais celui du métal magique ne l'est pas. C'est une vieille loi du duel, donc les restrictions sur les technologies relativement récentes n'y sont pas prévues.
J'ai déjà vu Hiyori transformer de l'or abyssal plusieurs fois.
La vitesse de transformation de Tsubaki est encore plus rapide que celle d'Hiyori. Elle change de forme avec une vivacité quasi vivante, s'étendant largement.
Pourtant, l'incantation d'Hiyori aurait dû s'achever avant la fin de la transformation.
C'était censé être le cas.
« !? Impossible, un sceau de magie ? Où as-tu appris ça !? »
« Mi-mi-mi ! Pas de magie ! Bagarre ! Je suis Tsubaki, la forte ! »
Hiyori s'interrompit, stupéfaite, au milieu de son incantation.
Malgré son trouble apparent, elle dégaina fluidement son arme secondaire, un pistolet, et tira — impressionnant — mais Tsubaki n'était pas en reste. Elle interposa prestement son or abyssal sur la trajectoire pour dévier la balle.
Tsubaki acheva sa transformation et devint un géant doré de plus de trois mètres, une armure intégrale. Des flammes cramoisies s'échappaient des interstices comme un souffle, dégageant une pression terrifiante.
« Transformée ! Mi, prépare-toi ! »
De l'intérieur du géant de métal enflammé, l'appel furieux de Tsubaki parvint étouffé.
D'une agilité démentielle pour son gabarit, l'Armored Tsubaki lança son énorme poing doré. Hiyori l'esquiva d'un grand saut en arrière. Le poing manqué s'enfonça dans le sol, projetant des débris et générant un choc comme si un pickup avait été écrasé du troisième étage.
Hé, elle est forte. Vraiment forte, Tsubaki ! Elle est incroyable, stylée !
Même Hiyori n'a pas réussi à reproduire la technique avancée des colombes après l'avoir vue en démonstration ?
En plus, elle s'arme de métal magique, non seulement compensant la différence de gabarit mais la surpassant. Vitesse et puissance, elle a tout.
Vraiment la fille d'Hiyori, et mon familier. Elle a les cartes pour défier la Sorcière Bleue et entrevoir la victoire.
Tsubaki assaillit Hiyori, privée de magie, d'une furie déchaînée.
Elle fendait l'air de coups de pied acérés, faisait trembler la terre de coups lourds, et saisissait les ouvertures pour jeter admirablement.
Des mouvements manifestement issus d'un art martial multipliaient la puissance de combat de ce colosse blindé ceint de flammes.
« Mimi-mimi, mimi-mi no mimi ! Encore un miii ! »
« Kuh... »
La raison pour laquelle Hiyori était cantonnée à la défense face aux assauts de Tsubaki tenait sans doute au fait qu'elle était sa mère. Contrairement à Tsubaki, qui fonçait sans savoir qu'Hiyori était sa parente, Hiyori se retenait.
S'y ajoutait le style de combat très tricky de Tsubaki, bien pénible.
Tsubaki maîtrisait les arts martiaux exploitant l'or abyssal. On la croyait engagée au corps-à-corps avec son géant de flammes, que ses poings se changeaient soudain en marteau ou en épée.
Si on se concentrait sur ses poings, la chaleur s'accumulait dans l'abdomen de l'armure et un pieu jaillissait avec une explosion de feu.
Si on s'engageait imprudemment, le métal rampait pour tenter de l'immobiliser.
Même les flammes qui l'enveloppaient n'étaient pas décoratives, elles avaient une puissance offensive.
Naturellement, le feu brûle. Au corps-à-corps avec Tsubaki, les vagues de chaleur carbonisaient le corps. Un humain normal serait grillé rien qu'en approchant.
Hiyori excitait sa magie pour la convertir en froid et neutraliser la chaleur, mais à cause du sceau, elle n'atteignait pas la puissance nécessaire pour former un sort complet. Elle avait l'air d'avoir très mal.
La sueur coulait en cascade du front d'Hiyori, qui déviait les poings et parait les coups de pied.
Elle est forte.
Elle est forte, Tsubaki ! Elle nous en met plein la vue !
« Tu abandonnes !? Sorcière Bleue, tu abandonnes !? »
« Ne me sous-estime pas, Tsubaki... »
Face au violent coup de pied circulaire supersonique qui l'envoya valser, Hiyori sourit avec férocité.
Elle plongea la main dans son décolleté, arracha son collier pour en extraire un amulette. Puis elle sortit son certificat de transcendant de sa poche et serra les deux poings fermement.
Autour de son poing se déploya un champ de force invisible.
De l'argent vide.
L'argent vide génère un champ d'atténuation magique au contact d'une amulette. Il n'est pas assez fort pour annuler une grande magie, mais suffit à neutraliser les flammes de Tsubaki.
Hiyori, le corps bas, fonça comme une flèche et, conservant son élan, leva le poing vers le géant de feu.
« Fonce, Hiyori ! »
« Compte sur moi ! Celle en qui Daichi croit est invincible ! »
Répondant à l'encouragement, Hiyori sourit.
Hiyori n'utilisait même pas de sort de renforcement physique. Elle se battait avec ses capacités brutes.
Pourtant, son coup d'argent vide, porté par les hanches et plus rapide que le son, dispersa les flammes du géant doré et s'enfonça profondément dans son abdomen, propulsant Tsubaki haut dans les airs avec une puissance à faire reculer d'effroi.
« Mii !? »
L'armure d'or abyssal, censée être plus dure que l'acier, se déforma, et Tsubaki poussa un cri de douleur.
Hiyori regarda Tsubaki se débattre en l'air, depuis le sol.
Puis elle fit signe de la main gauche avec douceur, tandis que sa main droite tourbillonnait de froid et qu'elle entamait une incantation.
« Ombre de lune, brise fraîche, tout... »
« Mii !? P-pourquoi tu peux utiliser la magie !? »
Hiyori observait le sceau de magie de Hato-Bato.
Elle observait aussi la levée du sceau.
En prenant le temps, on peut lever le sceau posé sur Tsubaki.
« Deviens de la glace ! »
« Mii ! »
Le poing que Tsubaki lança en tombant et le poing magique d'Hiyori s'entrechoquèrent.
À cet instant, toute l'armure dorée qui couvrait Tsubaki se changea en glace transparente et se pulvérisa en un éclair.
Tsubaki s'écrasa au sol, béate, fixant ses mains.
Son équipement complètement détruit par la magie de cryo-transmutation, Tsubaki se releva tant bien que mal, cracha des flammes et prit une pose de combat.
Mais en voyant Hiyori claquer des poings pour l'accueillir, elle recula.
« Tsubaki. Je ne veux pas te blesser. Mais si tu insistes pour te battre, je te mettrai KO. »
« Mimi... »
Tsubaki grincia des dents de frustration, mais s'allongea docilement sur le dos, exposant son ventre à Hiyori.
« J'abandonne. C'est ma défaite ! »
Ainsi le duel entre mère et fille se solda par la victoire de la mère.
Mais Tsubaki était incroyablement forte.
Un immense bravo pour Tsubaki-la-forte qui a brillamment tenu tête !