Alors que j'examinais minutieusement les documents volés dans le manoir de M. Hatobato, ramenés à l'auberge, Hiyori s'activait sans relâche sur tout ce qui le concernait et me faisait des rapports réguliers.
Les informations révélées par l'enquête de Hiyori étaient nombreuses.
La plus importante était une découverte toute fraîche : « Si on écoute les infos que Hiyori a péniblement rassemblées en glandouillant au lit, elle se fâche et ne nous parle plus », et la deuxième : « Mais si on s'excuse sincèrement, elle pardonne ».
Et la troisième concernait le parcours de M. Hatobato sur Terre.
D'après les investigations menées par Hiyori auprès de la police coréenne grâce à son autorité de Transcendant, M. Hatobato était apparu à Busan il y a trois mois, sans crier gare. Son parcours antérieur restait inconnu.
M. Hatobato ne possédait aucune pièce d'identité, mais il savait lire et écrire la langue magique — la langue internationale commune — et contrôlait le mana. Reconnu comme un majin cultivé, il obtint un registre d'état civil de la Vraie République de Corée.
Les majins sont respectés dans la plupart des pays. De plus, la Vraie République de Corée, en pleine croissance chaotique, disposait d'un cadre légal laxiste où corruption et jugements bâclés pullulaient, si bien qu'on fermait les yeux sur les détails. L'environnement idéal pour que M. Hatobato s'infiltre discrètement dans la société.
M. Hatobato était arrivé seul à Busan. Pourtant, en un temps record, il gagna une fortune colossale comme artisan baguettier de premier rang et acheta un manoir. Seul dans cette vaste demeure, il engagea de nouveaux domestiques presque chaque jour.
Par « domestiques », il faut entendre ces poupées. Produire des poupées aux telles performances à raison d'une par jour : le savoir-faire de M. Hatobato est insondable.
Le mécanisme qui lui permit d'amasser une fortune fulgurante comme baguettier fut mis au jour lorsque j'analysai plusieurs baguettes signées de sa main, rapportées par Hiyori.
M. Hatobato était un utilisateur de la magie de duplication.
Ses baguettes étaient toutes des copies d'une précision chirurgicale des modèles de marque du fabricant haut de gamme coréen « Baguettes LG ».
La police coréenne et Hiyori les avaient classées comme de simples contrefaçons, mais mon œil ne se laisse pas duper.
Une identité parfaite sur chaque composant, dépassant de loin le stade de l'imitation ou de la reproduction. Je pourrais moi-même réaliser la même chose à la main, mais vu la cadence et l'efficacité, en fabriquer plus de dix en trois mois n'est pas réaliste. Si je ne peux pas le faire, c'est que c'est l'œuvre de la magie.
M. Hatobato copiait des baguettes de luxe par magie de duplication pour les produire en masse et les revendre, se constituant ainsi aisément un patrimoine.
M. Hatobato est décidément un artisan poupettier. Il ne semble avoir aucune fierté de baguettier.
L'existence de la magie de duplication était prévisible depuis longtemps, donc pas de surprise. En réalité, le Roi Démon Gremlin utilisait lui aussi des composants d'une similitude troublante, comme s'ils avaient été copiés.
Soit M. Hatobato a participé à la fabrication de Gremlin, soit la magie de duplication est monnaie courante dans la civilisation magique. Les deux hypothèses sont plausibles et rien ne tranche.
Ce M. Hatobato : chaque fois qu'on croit percer un mystère, il en crée un nouveau. Je m'y attendais, mais il ne faut pas le sous-estimer.
Pour en revenir à ses activités : une fois l'argent gagné, le manoir acheté, le personnel augmenté, il ne faisait que deux choses : fabriquer des poupées dans son manoir ou faire le tour des brocantes. Aucune rumeur suspecte.
M. Hatobato ne sortait que pour faire des achats.
Il écumait les librairies d'occasion pour acheter des livres sur l'électricité et la robotique.
Il collectionnait des robots d'époques révolues et des poupées anciennes chez les antiquaires.
Il achetait parfois des Gremlins ou des matériaux de monstres. Sa présence à la pharmacie visait aussi l'achat de matériaux de monstres. D'après ses documents, il les utilisait probablement comme matières premières pour ses poupées.
Et tout naturellement, il mangeait aussi du poulet frit, du kimchi et autres. Le tenancier de son stand favori se souvenait de lui comme « du type qui achetait en grosse quantité du honakogi en demandant double portion de sauce ».
En l'écoutant, on reste coi. Pour quelqu'un imprégné d'une idéologie brûlante capable de causer de graves brûlures, il menait une vie extraordinairement banale.
Hiyori, convaincue qu'il cachait un visage sombre et bien décidée à exposer ses méfaits, finit par admettre à contrecœur qu'il n'était pas un méchant — du moins pour l'instant — après avoir appris qu'il avait réparé soigneusement la peluche d'un enfant en attendant un taxi-tigre.
Tant que les poupées n'auront pas surpassé les humains, M. Hatobato n'est qu'un aimable vieillard passionné de poupées.
Le seul souci, c'est qu'au moment où cela arrivera, il deviendra un ennemi terrifiant de l'humanité.
La découverte de « Hatobato » fut promptement communiquée aux principales nations et un filet de recherche fut tendu. Son portrait-robot et ses caractéristiques circulèrent dans les services de renseignement de chaque pays ; désormais, s'il montre son visage dans une grande ville, il sera repéré immédiatement.
Comme il n'a commis aucun crime justifiant un mandat d'arrêt (sur Terre), impossible de le faire rechercher comme criminel. D'après ce qu'on dit, on pourrait même fabriquer des charges inexistantes, mais vu qu'il est estimé en sécurité pour au moins cinq cents ans, mieux vaut éviter de le provoquer inutilement. C'est juste un filet de recherche, rien de plus.
La force de M. Hatobato, que la Sorcière Bleue a qualifiée de « gênante si on se bat », revient à dire qu'il peut « anéantir seul un petit pays ». Pas un adversaire à prendre à la légère.
Personnellement, j'aimerais bien refaire des discussions techniques et des échanges d'idées avec lui. Ce serait parfait s'il oubliait son idéologie dangereuse, mais les choses ne se passent pas si bien.
Après avoir fait tout ce qui était en son pouvoir sur l'affaire Hatobato et laissé le reste à la police, Hiyori commença à digérer les informations obtenues de lui.
À savoir : la recherche pour reproduire la magie de traduction, la magie de retour groupé et le scellement de mana.
C'est au-delà de ma compréhension, mais comme Hiyori perçoit le mana, elle aurait pu saisir le flux magique des sorts utilisés par M. Hatobato.
Tout comme Iruma avait subtilisé la magie sans incantation de la civilisation magique en étudiant le sort de punition de l'Octa Météorite, Hiyori tenta de rétro-analyser et reproduire la magie sans incantation à partir de celle de M. Hatobato.
Mais la vertueuse et pure Hiyori ne possède pas l'intelligence perverse d'Iruma ; elle ne peut pas réaliser l'exploit d'apprendre du jour au lendemain après une nuit de sommeil.
Pourtant, elle dispose du sens magique le plus aigu de l'humanité, de la meilleure baguette qui soit — Cure Nos — et de la plus longue expérience de la magie sans incantation parmi les humains.
De mon point de vue, Hiyori passe ses journées assise sur une chaise de l'auberge, yeux fermés, immobile comme une statue, mais elle enchaîne essais et erreurs. Parfois, exténuée par cette simple position assise, elle devient hagarde, m'attrape, me traîne au lit et s'endort.
En pratique, avant de rejoindre le royaume de Luci, nous traverserons encore plusieurs pays. La magie de retour groupé mise à part, si elle maîtrise la magie de traduction, le voyage sera bien plus confortable. Cela valait la peine de prolonger notre séjour en Corée pour ce défi de reproduction magique.
Pendant que Hiyori lutte pour acquérir ces nouveaux sorts, moi aussi je me débats pour développer une nouvelle technologie à partir des documents laissés par M. Hatobato.
La majeure partie étant rédigée en langue magique, mes connaissances ne suffisaient pas à la lire correctement ; je l'ai expédiée par courrier international au Professeur Hermine, donc je ne l'ai plus sous la main.
Ce qui a retenu mon attention, ce sont la poupée inachevée et ses plans.
Si mon hypothèse est juste, je pourrai doter une baguette d'une fonction de stockage quadridimensionnel.
On pourrait faire apparaître une baguette depuis le néant, ou ranger une baguette encombrante dans le vide.
D'ailleurs, le stockage quadridimensionnel en soi est un phénomène familier. L'estomac du Moineau Fou ou des dragons, qui ignorent volume et poids, en est l'exemple type.
Puisque Quodenenzt est aussi une entité quadridimensionnelle, il est certain que la technologie quadridimensionnelle y est liée.
Mais l'expliquer théoriquement et le reproduire techniquement ? C'est une autre histoire.
L'humanité exploite à fond l'estomac quadridimensionnel du Moineau Fou, mais son principe reste totalement obscur.
C'est comme à l'ère précédente, où 99,999 % de l'humanité utilisait à fond les smartphones sans en comprendre le fonctionnement.
Savoir utiliser un smartphone et savoir le fabriquer sont deux choses différentes.
Pareillement, utiliser la quatrième dimension et la créer sont deux problèmes distincts.
Pourtant, les documents de M. Hatobato contenaient une brèche vers la quatrième dimension.
À mon avis, la « quatrième dimension » saisie scientifiquement par l'humanité terrestre et celle appréhendée magiquement par la civilisation magique ont des sens assez différents.
Tout comme un biologiste explique l'humain par la biologie et un économiste par l'économie.
C'est le même objet, vu sous des angles différents.
Tandis que je griffonnais les plans de mon dispositif de vérification en mangeant un honakogi livré en room-service dans l'auberge où je battais mon record de nuits consécutives, Hiyori revint de la réception où elle était allée récupérer une lettre.
« Réponse de M. Yamagami et de Kei-chan. La langue magique des documents de Hatobato présente de forts accents dialectaux, l'analyse va prendre du temps. »
« Dialecte ? »
« Les particularités graphiques n'ont rien à voir avec l'Épopée Anonyme. C'est comme le kansai-ben et le tsugaru-ben : même japonais, mais totalement différents. »
« Ah … »
Je fus déçu d'apprendre qu'on ne saurait pas ce qui est écrit avant un moment, mais je compris aussi.
En effet, ce scénario était prévisible.
La Terre elle-même utilise plusieurs langues : japonais, coréen, anglais, etc.
Dès lors que M. Hatobato, natif de la civilisation magique, utilisait la magie de traduction, il était évident que cette civilisation ne possédait pas une langue unique. Au contraire, on peut même dire qu'il était heureux que la différence avec l'Épopée Anonyme se limite à un simple dialecte.
Hiyori me tendit la lettre de M. Yamagami, piqua quelques bouchées de honakogi, s'assit sur sa chaise attitrée près de la fenêtre et replongea dans son état de concentration méditative.
Le honakogi est un plat de viande répandu en Corée après la catastrophe Gremlin. Plusieurs viandes de monstres tranchées finement sont marinées dans une sauce aux épices corsées ; le goût est prononcé, mais devient délicieux une fois habitué. Les humains ont le ventre sensible s'ils en mangent trop, mais Hiyori n'a pas de problème, et M. Hatobato en avalait des quantités industrielles selon les témoignages ; lui non plus n'avait pas de souci. Jalousie.
Au final, c'est moi qui ai le premier acquis une nouvelle technologie à partir des indices suggestifs laissés par M. Hatobato, devançant Hiyori.
Les trente nuits passées dans cette auberge — censée n'en accueillir qu'une — ont porté leurs fruits : j'ai saisi et concrétisé une facette de la technologie quadridimensionnelle.
Je sautai de joie en levant les poings vers la structure expérimentale qui avait disparu de la troisième dimension, devenue invisible en réagissant à mon mana propre, puis j'ébranlai l'épaule de Hiyori, toujours pétrifiée sur sa chaise.
« Hiyori, Hiyori, prête-moi Cure Nos un peu ! J'ai réussi ! »
« ………… »
« Hiyori ? Hé ! »
« !? Quoi ? Tu as dit quelque chose ? »
« Je vais upgrader Cure Nos, alors prête-le-moi. »
« Euh. Je m'en sers en ce moment … si la performance monte mais que ça devient moins pratique, ça m'embête. Tu vas faire quoi cette fois ? »
« Intégrer une fonction de stockage quadridimensionnel. Façonner la baguette pour que son développement en patron de gomme de Bock recouvre toute sa surface sans interstice, puis refermer et assembler ce patron le long de la trajectoire d'un spirographe. Ainsi, même pliée en quatrième dimension, elle reste en état stable et peut être extraite à nouveau. La structure de tensegrité du noyau fait stabilisateur : l'espace ne s'inverse pas, ne dérive pas, et on peut la rappeler ! »
Hiyori mit une bonne minute à mastiquer mon explication, puis afficha un visage qui n'avait pas avalé un seul caractère.
« Hein ? Qu'est-ce que tu racontes ? »
« En gros, je rase un peu Cure Nos pour lui donner la forme, j'y insère un minuscule engrenage. Si on y fait circuler du mana, ça se range dans l'espace quadridimensionnel. L'engrenage reste en trois dimensions, donc en y renvoyant du mana, ça revient. »
« ………… ? Ça veut dire qu'on pourra faire apparaître et disparaître la baguette ? »
« Ah, ouais, dit simplement, c'est ça. »
Hiyori a l'air de ne pas totalement saisir, mais moi non plus je ne comprends pas tout à fond.
J'ai expédié la poupée inachevée de M. Hatobato avec mes notes d'observation à M. Yamagami, et j'ai juste mâché la théorie absurdement complexe qu'il m'a renvoyée pour la transposer en une forme techniquement réalisable.
On en est arrivé au point où la baguette de pointe ne peut plus être fabriquée par une seule personne.
M. Yamagami seul reste dans la spéculation pure, moi seul je ne saisis pas la théorie, et sans Hiyori c'est inopérable.
Fabriquer un réfrigérateur depuis la collecte des matériaux, seul, c'est encore faisable ; mais un ordinateur, depuis la collecte des matériaux, seul, c'est impossible.
Mes baguettes — celles de l'humanité terrestre — entrent dans un domaine trop avancé pour la fabrication en solo.
Fuhahaha ! Si M. Hatobato entendait ça, il en perdrait ses fesses.
Pourtant, grâce à la base de l'analyse du Roi Démon Gremlin, en seulement trente jours j'ai réussi à accrocher l'ongle de mon orteil au bord de la technologie quadridimensionnelle !
Je rangeai la Cure Nos améliorée en quatrième dimension, la fis disparaître, expliquai à Hiyori paniquée comment la rappeler, et brandis triomphalement la baguette revenue saine et sauve de l'espace quadridimensionnel. Comme ça.
Moi, artisan baguettier mythique ayant surpassé la légende … !
Quand j'ai su que Quodenenzt, qui m'attend au royaume de Luci, est un corps géométrique quadridimensionnel, je n'étais pas sûr de pouvoir l'analyser ; mais maintenant, j'ai le sentiment que ça pourrait marcher.
Montrez-moi une ouverture et je vous mordrai pour vous dévorer, civilisation magique. Je déchiffrerai jusqu'au bout votre technologie de pointe et l'élèverai pour en faire la sève de mes baguettes.