La véritable République de Corée, qui contrôle l'ensemble de la péninsule coréenne, est un pays né de la fusion entre la Corée du Nord et la Corée du Sud dans le chaos de la catastrophe des Gremlins.
Plutôt que de chaos, il semblerait qu'une guerre ordinaire ait éclaté, mais aucun registre exact n'a subsisté. Officiellement, l'histoire raconte que le Nord a attaqué en premier, que le Sud a repoussé l'offensive et contre-envahi, mais la vérité reste inconnue. C'était une époque de tumulte.
Comme la plupart des nations, la véritable République de Corée a été mise à sac par la catastrophe des Gremlins, son industrie anéantie, plongeant dans une longue période sombre.
Sa reprise a débuté lorsqu'elle s'est imposée comme plaque tournante du commerce entre la Chine et le Japon.
Historiquement, le Japon a d'abord développé sa puissance économique centrée sur l'industrie des baguettes magiques, puis la Chine a fait fleurir l'industrie des Gremlins.
La véritable République de Corée s'est ainsi trouvée prise en sandwich entre la Chine, qui exportait des Gremlins vers le Japon, et le Japon, qui exportait des baguettes magiques vers la Chine.
Les navires de commerce nippo-chinois contourant par principe les zones d'habitation de monstres marins féroces, la route passant par la véritable République de Corée est la moins coûteuse, la plus rapide et la plus sûre.
Jadis, les cités prospéraient le long des voies romaines, la richesse s'étendait sur la route de la soie, et à l'ère d'Edo, les villes-relais fourmillaient d'activité. Même à l'ère de la magie, ce principe fondamental ne change pas.
En servant d'intermédiaire dans le commerce nippo-chinois, la véritable République de Corée a su surfer sur la vague de croissance économique des deux pays et connaît ces dernières années une expansion fulgurante.
Tout particulièrement, le port de Busan, porte d'entrée de la péninsule, voit affluer personnes, marchandises et capitaux, bouillonnant d'une prospérité éclatante.
Nous avons quitté le navire, accompli les formalités d'entrée et fûmes accueillis par la ville portuaire grouillante de monde.
Une chaleur incroyable.
« Ne te perds pas. »
« Même si on se tient aussi fermement la main ? »
Hiyori haussa les épaules et se mit à fendre la foule d'une allure habituée.
La rue était large et droite, bordée de hauts bâtiments en briques. Des arbres d'alignement poussaient aussi, mais ils étiraient discrètement leurs branches vers la route pour fourrer les déchets abandonnés dans les interstices de leur tronc et les mâchouillaient — probablement des arbres-monstres de ce genre.
Les Moineaux-hiboux, monnaie courante au Japon, étaient totalement absents. À leur place, des Hirondelles-hiboux volaient en formation, affairées dans le ciel.
L'odeur des épices était aussi intense. Un parfum épicé flottait des restaurants jusqu'à la chaussée, et en voyant des gaillards costauds dévorer du kimchi et du poulet frit sur des étals de rue, une nostalgie m'a saisi. Beaucoup de choses ont changé, mais l'image stéréotypée de la Corée d'antan subsiste.
Quand le pays change, le paysage, les odeurs, l'atmosphère, tout change.
Des « Kenchanayo », des « Nanchara », des « Mochamocha » — des mots inconnus volaient de toutes parts, et je réalisai profondément : ah, je suis dans un pays étranger.
Tandis que j'observais les alentours comme un touriste de base, Hiyori, qui me tirait par la main, inclina la tête avec curiosité.
« Tu as l'air tranquille. Ton anxiété sociale, elle est où ? »
« C'est pour ça que je dis que le voyage, ça va. Ce qui me pose problème, ce n'est pas d'être entouré de gens, c'est d'être remarqué par les gens. »
« Hmm… »
Visiblement, ça ne lui rentrait pas dans le crâne. Hiyori acquiesça vaguement.
Elle ne comprend pas. Si je vomissais du sang rien qu'en étant entouré de monde, je ne pourrais pas aller à l'université ! Je suis quand même diplômé, moi !
Mon stress grimpe en flèche dès qu'on me regarde, qu'on me prête attention, qu'on me parle — dès que l'attention d'autrui se porte sur moi. Peu importe la foule qui m'entoure, tant que je reste un anonyme dont personne ne se soucie, présent ou absent c'est pareil, je m'en tire avec une simple fatigue diffuse.
Ces subtilités visqueuses, Hiyori qui a toujours été une « enfant du soleil » ne peut pas les saisir.
Le port de Busan regorgeait de monde et bruissait de vacarme, et nous deux, voyageurs venus du Japon, passions presque inaperçus.
Même la Sorcière bleue qui attire tous les regards dans les rues du Japon, change de pays et la voilà comme tout le monde. Moi non plus je ne connais aucune célébrité de la véritable République de Corée, l'ignorance des vedettes étrangères, c'est réciproque.
Hiyori, elle, a un beau visage, alors quelques regards curieux se posent sur elle, mais moi, à côté, je suis comme une pomme de terre posée à côté d'un bouquet.
Moins qu'un accompagnement. On ne me prête aucune attention. C'est drôlement reposant.
« Hiyori, Hiyori. C'est quoi ça ? »
« Hm, lequel ? »
« L'étal avec l'enseigne jaune. Y'a un type assis avec des Gremlins alignés qui fait un truc, non ? »
Quand je désignai du doigt l'homme qui marmonnait quelque chose aux clients, la capuche enfoncée sur le visage, la guide touristique me répondit promptement.
« Ah, c'est de la voyance. L'enseigne dit "Voyance par pierre magique" en coréen. »
« Hé. Un truc genre magie de prémonition ? »
« Non, c'est pareil que la voyance d'avant l'ère magique. Ils utilisent juste des Gremlins au lieu de boules de cristal pour faire genre, mais concrètement c'est du conseil de vie. »
« C'est de l'arnaque ! »
« Calme-toi. Ce genre de truc, c'est de l'hygiène mentale. Personne ne croit vraiment à la voyance par pierre magique… enfin, la plupart. »
D'après Hiyori, comme il existe au Japon le clan de la Prémonition — les vrais de vrais — la voyance n'y est pas populaire, mais à l'étranger, elle a plutôt la cote. L'acte de voyance a gagné en crédibilité et en authenticité par rapport à l'époque d'avant.
La chimie est née de l'alchimie, dit-on. Peut-être que le jour viendra où des savoirs et techniques louches deviendront authentiques.
« Et celui-là ? C'est quoi celui-là ? L'enseigne horizontale rouge »
« Une pharmacie. Apparemment, ils vendent de la médecine traditionnelle et des potions magiques. ………… Allez, assez trainé, direction l'auberge. Le soleil va tomber. »
« Pourquoi t'as fait silence un instant ? Y a un truc ? »
« … Il y a des produits interdits dans la vitrine. »
« Pour de vrai ? »
Ils osent exposer des produits interdits aussi ouvertement !? La sécurité est trop pourrie !
Devant mes yeux écarquillés, Hiyori expliqua à contrecœur.
Les lois sur les médicaments diffèrent entre le Japon et la véritable République de Corée.
Des drogues interdites au Japon sont légales en véritable République de Corée.
Il semble que ce genre de produits illégaux selon les critères japonais soient affichés en toute impunité.
Hmm, intéressant. Ça veut dire qu'il y a des potions magiques rares qu'on ne voit jamais au Japon ?
« Allons jeter un œil ! »
« Je m'en doutais. Ne touche pas aux produits sans réfléchir, hein ? Y a des boutiques qui t'accusent de les avoir salis ou abîmés pour te les fourguer. »
Hiyori soupira, mais nous guida quand même à l'intérieur.
L'intérieur baignait dans une forte odeur de médecine traditionnelle qui piquait le nez, et un employé visiblement dépourvu de motivation lisait son journal derrière le comptoir au fond. Il nous jeta un coup d'œil à l'entrée et nous lança mécaniquement une phrase coréenne sans la moindre once de cœur — probablement « Bienvenue » ou un truc du genre — avant de replonger dans son journal.
L'accueil, zéro pointé. C'est une bonne boutique, ça. Mon moral remonte.
À part nous, le seul client était un vieux gentleman, lui aussi absorbé par l'examen des rayonnages, sans nous accorder un regard. Ambiance parfaite.
« Hé. Y a même du thé de bambou céleste. J'en prends un peu… Dairi, n'approche pas de cet étagère. »
« Pourquoi ? »
« C'est le rayon pour adultes. C'est trop tôt pour toi, Dairi. »
« Ne me sous-estime pas. J'ai plus de cent ans. »
Je piquai le flanc d'Hiyori avec le pommeau de Réficul pour protester, et elle rit, chatouillée.
Les rayonnages couvrant les murs de l'étroite boutique étaient bourrés de flacons, certains remplis de racines, feuilles, champignons, écailles, noix séchées.
C'était amusant à regarder, mais hélas, la plupart des étiquettes étaient en hangeul, illisibles pour moi.
« Ah, celui-là, ce sont des kanji. Insecte aimant le feu… »
« L'insecte aimant le feu est un parasite originaire de Chine. Il vit dans les écailles et les interstices dentaires des monstres de type feu, leur vole leur chaleur pour grandir. Efficace sur les brûlures. Ça fait aussi antipyrétique, je crois. »
« Hé. »
Un coléoptère rougeâtre dans un flacon portait une étiquette de prix plus élevée que les autres. Même sans lire le hangeul, les chiffres sont lisibles. Vive les chiffres arabes.
« Celui-là aussi je peux le lire. D…… Draxir ? Draxir ? Je sais le lire mais je pige pas. Hiyori, c'est quoi ça ? »
« Produit interdit. Draxir est un mot-valise combinant Sang-de-dragon et Élixir.
C'est un élixir fabriqué à partir de sang de dragon. En le buvant, on obtient un fort renforcement physique et une résistance à la magie.
Tu vois les cristaux blancs dans le liquide ? Il faut chauffer avant ingestion pour les dissoudre. En refroidissant, une partie des composants se précipite comme ça. »
« Hé~. Élixir intéressant. »
« Peut déclencher la maladie magique. Interdit au Japon. »
« Une potion magique avec un contrecoup, c'est classe… »
« Qu'est-ce qui l'est ? J'en achète pas. »
Tandis que je m'amusais à faire du lèche-vitrine en discutant avec Hiyori, le gentleman âgé se tenait soudain à mes côtés. Le vieillard qui était déjà dans la boutique avant nous. Il portait un chapeau avec élégance, un manteau beige de belle facture sur les épaules, dégageant une atmosphère plus britannique que coréenne. Il tenait même une canne-baguette magique.
Le vieil homme, un sac en papier débordant d'herbes médicinales séchées sous le bras, observait avec intérêt la Réficul à ma ceinture et la Cureños d'Hiyori, l'un après l'autre.
« Belle canne. Intéressante. »
Les yeux du vieillard étaient aimantés par les cannes, mais les miens le furent par ses mains.
Hou. Intéressant.
Ce sont des mains d'artisan. Et de premier ordre.
Des doigts noueux, ridés, tachés, fins et délicats, mais qui dégagent une force solide.
Pas au niveau des miennes, mais c'est sans doute un artisan de renom.
« Fumu… Primitif, mais très original. Et en plus, bien affiné. »
« Attends. Toi, tu parles quelle langue depuis tout à l'heure ? »
Alors que je me penchais pour demander son identité, Hiyori me repoussa derrière son dos, me protégeant, et fixa le gentleman d'un regard dur.
Ses mots me firent réaliser, à mon tour.
Le brouhaha venant de l'extérieur est en coréen.
Nous, on parle japonais.
Quelle langue parle ce vieillard ?
Aucun de ses mots ne me était familier, et pourtant leur sens s'infiltrait parfaitement dans ma tête, si bien que je ne m'en'étais pas aperçu.
Une langue inconnue, mais je comprends ce qu'il dit.
Une magie de traduction… !?
Une magie inconnue, que l'humanité n'a pas encore découverte.
« Qui es-tu. Un mage ? Un démon ? »
Hiyori, imprégnée d'une forte vigilance, pressa son interrogatoire d'une voix plus dure. Le vieillard, qui dégageait une aura tout sauf banale, ôta son chapeau, s'inclina avec grâce et répondit.
« Pardonnez-moi. Je suis Hatobato, artisan marionnettiste. Je souhaiterais savoir lequel de vous est l'artisan baguettier qui a poli cette canne ? »