Inglis et Rafinha passèrent à l'action avec les chevaliers de la ville pour intercepter la Bête de Pierre Magique qui approchait. Cela ne faisait que quelques instants qu'elles avaient été engagées, mais elles l'avaient été. Désormais, cette ville était donc aussi la leur à protéger.
Les fortifications de la ville de Nova n'offraient quasiment aucune protection. Elle n'était ceinte que d'un mur de pierre à hauteur d'adulte.
Comparés à ceux d'Ymir, au moins trois fois plus hauts et assez épais pour qu'on puisse s'y tenir et s'y déplacer, ces murs-là auraient tout aussi bien pu être en papier. Ils étaient si minces qu'il eût été impossible d'y poster des hommes pour intercepter les Bêtes de Pierre Magiques. Le château du seigneur féodal, en revanche, était encore plus robuste que celui du marquis Wilford, à Ymir. Voilà qui en disait long sur le caractère de chacun des deux seigneurs.
Cela dit, des matériaux traînaient le long des murs et des échafaudages étaient en cours de montage : peut-être s'agissait-il d'élargir et de renforcer l'enceinte. Était-ce un chantier lancé après le remplacement du seigneur féodal par le Highlander qui régnait à présent ? Inglis avait entendu dire, par quelqu'un attaché au château, que le seigneur actuel était une femme du nom de Cyrene.
« Hum… Défendre cette ville s'annonce difficile. »
Lâcha Rafinha, amère.
« Oui. Ces murs n'arrêteront pas les Bêtes de Pierre Magiques. Il va falloir les intercepter à l'extérieur. »
Par chance, les Bêtes de Pierre Magiques n'avaient pas encore franchi les limites de la ville. La bataille devait se tenir au-delà des murs.
« De quels types s'agit-il ? »
Demanda Inglis en prenant appui d'un coup de pied contre le mur pour bondir dessus. Pour Inglis, capable de sauter sans effort au sommet des murailles d'Ymir, c'était un jeu d'enfant. Mais l'élégance qu'elle mit dans ce geste laissa les chevaliers et les mercenaires alentour admiratifs.
« Des types animaux et des types insectes, des libellules, je dirais ? Ils franchiront les murs sans difficulté. »
À l'instar d'Inglis, Rafinha prit elle aussi appui contre le mur pour grimper au sommet et poser les yeux sur l'ennemi. Lorsqu'un Artefact était employé par un chevalier doté d'une Rune, il ne servait pas seulement d'arme : il rehaussait aussi les capacités physiques de son porteur. Plus le grade de la Rune et le rang de l'Artefact étaient élevés, plus l'effet était puissant, et inversement. Dans le cas de Rafinha, l'effet était donc considérable, et un tel exploit ne représentait rien pour elle. Bondir au sommet des murailles d'Ymir, Rafinha en était capable elle aussi.
« Tu as raison. Nous devrions les expédier tout de suite. »
Au milieu de leur conversation, un chevalier les interpella.
« Excusez-moi… ! Vous deux ! Pardon, mais puis-je vous dire un mot ?! »
« Ouiii ! Qu'y a-t-il ? »
« Un problème ? »
« Si possible, je souhaiterais que vous preniez le commandement ici. Comme vous le savez, le capitaine Nacht est immobilisé et aucun d'entre nous n'a l'expérience du commandement au combat… Vous possédez une Rune de Haut Grade, n'est-ce pas ? Nous pouvons nous battre sous vos ordres ! »
De toute évidence, les forces militaires dont disposait le gouvernement actuel manquaient d'expérience du combat. Inglis avait entendu dire que les mauvais chevaliers et les mauvais mercenaires avaient été chassés : c'était peut-être la raison. Mauvais, non pas en potentiel guerrier, mais en matière de conduite et de discipline. Une fois ces gens remplacés pour assainir la situation, la puissance de l'armée avait, en conséquence, diminué.
Ainsi désignée, Rafinha se troubla passablement.
« … Qu-, qu'est-ce qu'on fait, Glis ? Je n'ai jamais donné d'ordres… »
Elle avait déjà participé à des campagnes de purge contre les Bêtes de Pierre Magiques avec l'ordre chevaleresque d'Ymir, mais jamais elle n'avait commandé. Elle s'était toujours contentée de suivre fidèlement les instructions de Ryuk ou d'Ada, le commandant et le vice-commandant.
« … Il vaut mieux que tu t'y habitues, tu ne crois pas ? Rani, tu es détentrice d'une Rune de Haut Grade. Les occasions ne manqueront pas où tu devras commander, une fois que tu seras officiellement chevalier. »
« M-, mais tu peux me montrer comment faire ? Je suis encore une amatrice, tu sais ? »
« Ne t'en fais pas. Je parlerai à ta place. D'abord, il faut être sûre de toi. Un chef calme fait une troupe calme. »
Inglis n'avait jamais commandé l'ordre chevaleresque d'Ymir, mais elle avait une longue expérience de sa vie passée. De surcroît, il ne s'agissait pas alors d'une poignée d'hommes comme ici : c'était toujours une armée de mille soldats au bas mot. Autant dire que cela ne lui posait aucune difficulté.
« C-, compris… Bien, tout le monde ! Suivez-moi ! Nous repoussons ces bêtes ! »
Rafinha brandit son Artefact bien haut et lança son appel aux hommes en contrebas.
« OOOouuuuh !!! »
Un cri de guerre plein de fougue lui répondit. Sans doute être menés par une commandante aussi mignonne leur remontait-il naturellement le moral.
« E-et maintenant ? La suite, Glis… ? »
« Oui, laisse-moi faire. »
Inglis s'éclaircit la gorge, capta l'attention de tous, puis éleva la voix.
« Eh bien, si indigne soit-elle, cette Inglis Eux transmettra les ordres selon les instructions de la commandante ! Que tous se postent à l'extérieur, près des murs de la ville, et tiennent la défense ! N'intervenez que lorsqu'une Bête de Pierre Magique se trouve à proximité ! »
Autrement dit, l'ordre était de rester immobiles et de regarder. Des voix perplexes s'élevèrent en réponse. Inglis n'y prêta aucune attention et poursuivit.
« L'écuyère Inglis chargera l'ennemi en guise d'appât pour désorganiser les assaillants ! Une fois les Bêtes de Pierre Magiques en désordre, l'Artefact de Haut Grade les anéantira ! C'est tout ! »
Compte tenu de la puissance de l'Artefact de Rafinha, ce plan serait bien plus rapide et bien plus sûr que de se mêler à l'ennemi.
« Tu as bien compris, Rani ? »
« …… Donc, la routine habituelle, mais dite avec des mots compliqués, c'est ça ? »
« Exactement. Tu te sens prête ? »
« Oui. »
Elles échangèrent ces messes basses à voix feutrée.
« Bien. Moi, Inglis Eux, je pars désorganiser l'ennemi ! »
Inglis lança sa déclaration à pleine voix pour que tous l'entendent, puis bondit au-dehors et plongea dans la horde de Bêtes de Pierre Magiques qui approchait. Ces bêtes se comptaient par dizaines, mais elle n'en tint aucun compte et fonça droit sur elles.
« Qu-, qu'est-ce qu'elle fait… ! »
« C'est de la folie ! Elles sont bien trop nombreuses ! »
« Hé, attendez ! Il faut l'arrêter ! »
Des cris fusèrent derrière Inglis, tant son geste avait tout, à leurs yeux, d'un suicide. Ils ne tarderaient pourtant pas à comprendre. Il n'y avait pas là de quoi lui faire perdre une goutte de sueur.