Il se réveilla.
C'était la nuit.
Un feu de camp brûlait.
Il sentit la chaleur du corps du vieux cheval Staboros à ses côtés.
« C'est un cheval malin.
C'est lui aussi qui t'a tiré hors de la rivière, apparemment.
Quand je t'ai trouvé, il était déjà collé contre toi comme ça, à te réchauffer. »
Une voix parvint de l'autre côté du feu.
C'était une voix de femme.
« Si tu peux te lever, lève-toi et mange.
J'ai utilisé la viande séchée qu'il y avait dans tes affaires.
Le pain dur aussi. »
Son corps était enveloppé dans un manteau bourré d'herbe.
Il essaya de se lever, mais réalisa que c'était difficile.
Son corps ne répondait pas comme il le voulait.
« Tes vêtements sont déjà secs depuis longtemps.
Mieux vaut commencer par t'habiller. »
En disant cela, elle se leva et vint vers lui.
C'était une vieille femme.
On ne pouvait pas deviner son âge, tant cette femme avait accumulé les années.
Ses cheveux étaient blancs, son visage et ses mains couverts de rides, mais sa démarche était assurée.
Avec l'aide de la vieille femme, il parvint non sans mal à faire obéir son corps chancelant et enfila caleçon, chemise et pantalon.
Puis il mangea.
Dans la marmite ronde de Bald, une soupe mijotait, faite de racines d'arbre, de viande séchée et de pain dur émietté.
Il mangea lentement, en prenant son temps.
« Tu es tombé dans la rivière parce que tu t'es senti mal et que tu as glissé, c'est ça ?
J'aimerais bien savoir comment tu te sentais. »
Il raconta à la vieille femme ce dont il se souvenait.
En franchissant la montagne, son corps s'était peu à peu alourdi.
Peu à peu, le bout de ses doigts et de ses orteils étaient devenus glacialement froids.
Ensuite, son cœur s'était mis à battre la chamade et il avait eu du mal à respirer.
Quand il était descendu au torrent pour boire, il avait eu l'impression que sa tête bouillait, et il avait perdu connaissance sur le coup.
Ce n'était ni une intoxication alimentaire, ni une maladie chronique.
C'était un symptôme qu'il n'avait jamais connu jusque-là.
« Hum.
C'est ce que je pensais.
Puisque le médicament a fait effet, je m'en doutais.
Tu n'as pas vu, en chemin, une plante qui porte des fruits violets et épineux, gros comme un poing ? »
Il répondit qu'il était passé près d'un endroit où cela poussait en abondance.
C'était une plante qu'il n'avait jamais vue, aussi en avait-il gardé le souvenir.
Après avoir entendu sa réponse, la vieille femme réfléchit un moment, puis dit :
« C'est embêtant, mais...
Si tu reprends des forces demain matin, tu ne pourrais pas me guider jusqu'à cet endroit ? »
Bald éprouvait de la gratitude envers la vieille femme.
D'ordinaire, quand on trouve un mourant de faim, on récupère ses objets de valeur et ce qui peut servir, on récite une prière et on s'en va.
Dans les villes, on l'ignore, et dans les contrées reculées, loin des habitations, on ne peut pas espérer davantage.
Pourtant, cette vieille femme semblait avoir soigné Bald, qui était à deux doigts de la mort.
Même si elle était âgée, déplacer Bald qui avait une bonne carrure, rien que lui enlever ses vêtements avait dû être un rude labeur pour cette vieille femme qui ressemblait à du bois mort.
Elle avait séché chaque vêtement près du feu.
L'épée aussi, sortie de son fourreau, était là à sécher.
Elle avait allumé le feu pour le réchauffer, et même préparé le repas.
Ramasser du bois pour le feu n'avait pas dû être facile non plus.
En plus, il semblait qu'elle lui avait donné un médicament, denrée précieuse.
Si c'était le souhait de cette vieille femme, il voulait y répondre du mieux possible, pensa-t-il.
***
Le lendemain matin non plus, son état n'avait pas récupéré au point de pouvoir marcher sur de longues distances.
Il mangea et but le médicament que la vieille femme avait préparé.
C'était une décoction de plusieurs herbes.
On dit qu'elle a des vertus pour récupérer la force physique.
Quand il demanda son nom à la vieille femme, elle répondit : « Ces temps-ci, on m'appelle sorcière, tu sais. »
Même pour un surnom, c'était un nom trop funeste.
« Sorcière », quelle horrible appellation.
Ce n'est pas elle qui s'est donnée ce nom, j'imagine.
La vieille femme commença à parler de sa vie, par bribes.
Elle habitait dans un petit village au fond des montagnes, loin d'ici.
Lorsqu'elle était petite, sa mère l'avait emmenée en passant par là, et sa mère avait soigné un malade, ce qui avait valu qu'on la supplie de rester au village.
Sa mère était une excellente herboriste.
Elle aussi avait appris auprès de sa mère et était devenue herboriste, et après la mort de sa mère, elle était restée dans ce village.
Dans les contrées reculées, l'herboriste est une existence précieuse.
Quand quelque chose arrivait, on venait de loin, d'autres villages, pour réclamer ses remèdes.
Pendant des dizaines d'années, elle soigna les blessures et les maladies des gens, menant une vie sans grands changements mais raisonnablement heureuse, et vieillit.
Le tournant fut une épidémie.
Elle connaissait cette maladie grâce à sa mère, mais les ingrédients du remède étaient des denrées chères et rares, qu'on ne pouvait même pas apercevoir dans les contrées reculées.
Les villageois tombèrent malades les uns après les autres, et moururent, en commençant par ceux qui n'avaient pas de résistance.
Elle-même, comme elle buvait habituellement des herbes qui augmentent la résistance, n'avait pas été contaminée, mais une fillette qu'elle chérissait comme sa petite-fille développa la maladie.
En fait, elle possédait une seule dose de ce médicament.
C'était ce que sa mère lui avait laissé.
Toutefois, sa mère lui avait enjoint de ne jamais utiliser ce médicament pour qui que ce soit d'autre qu'elle-même.
Elle désobéit à l'injonction de sa mère et donna le médicament à la fillette.
La fillette survécut.
Quand les villageois l'apprirent, tous réclamèrent le médicament.
L'excuse « il n'y en a plus » ne fut pas acceptée.
Finalement, quand l'épidémie s'apaisa, ce qui resta à la vieille femme, ce fut la rancune des villageois.
Même la fillette dont elle avait sauvé la vie la haïssait.
Parce que les parents de la fillette étaient morts sans avoir reçu le médicament.
Quelqu'un dit : « Cette vieille herboriste, pourquoi elle ne tombe jamais malade ? »
Un autre répondit : « C'est vrai, on n'a jamais vu cette vieille attraper une maladie. »
Un troisième demanda : « Depuis quand cette vieille vit-elle ? »
Un autre répondit : « Mon grand-père dit qu'à sa naissance, elle était déjà une vieille. »
Sorcière.
On ne sait pas qui l'a dit le premier.
Mais tout le monde accepta ce mot.
Une monstreuse femelle qui n'est pas humaine, qui a pactisé avec le diable et use de rites maudits.
Grâce à la protection du diable, elle prolonge sa vie et accomplit maints secrets.
C'est bien pour cela qu'elle pouvait concocter des remèdes si efficaces.
Non.
Étaient-ce vraiment des remèdes ?
La protection du diable exige un prix.
Combien de villageois cette sorcière a-t-elle vendus au diable ?
Je vois.
Cette épidémie était sûrement l'œuvre de cette sorcière dès le départ.
Les villageois encerclèrent sa cabane, l'attachèrent à un pilier et y mirent le feu de l'extérieur.
Le récit de la vieille femme s'arrêta là, et il ne put s'empêcher de demander :
« Et comment t'en es-tu sortie ? »
La vieille femme répondit :
« Saa... Je ne sais pas.
Le fait que je sois ici maintenant prouve bien que j'ai survécu, non ?
Peut-être qu'un des villageois s'est souvenu de sa dette envers ma mère ou envers moi. »
Elle rit ainsi et n'ajouta aucune explication.
Si elle avait été brûlée vive sans mourir, cette vieille femme était littéralement une sorcière.
Cependant, Bald, réaliste endurci, ne croyait que ce qu'il avait vu de ses propres yeux et dont il était convaincu.
Il avait combattu des bêtes magiques, savait qu'existaient d'étranges créatures appelées démons, mais il ne croyait pas à l'existence de choses comme le diable ou les sorcières.
Il avait rencontré maintes fois des gens qui se prétendaient ermites ou prophètes.
Certains avaient des connaissances remarquables, mais aucun ne possédait de pouvoir surnaturel.
Ce qu'ils appelaient arts magiques ou miracles n'était qu'une sorte de savoir inconnu du commun, ou sinon un tour de passe-passe un peu plus sophistiqué.
Il avait entendu d'innombrables plaintes pour diable ou sorcière, mais à chaque fois qu'il enquêtait, il ne découvrait que les ténèbres du cœur humain.
Cette vieille femme, qui avait comblé de bienfaits les villageois et s'était fait maudire, avait failli être brûlée vive, et pourtant, on ne sentait pas l'ombre d'une once de ténèbres dans son cœur.
Qu'est-ce qui habitait donc le cœur de cette vieille femme ?
« La maladie que tu as attrapée, c'est à cause de la poudre qui s'envole quand le fruit du gériadra éclate.
En réalité, ce n'est pas de la poudre.
Ce sont les œufs de tout petits insectes qui parasitent le gériadra.
Ces œufs n'éclosent que dans le corps humain.
Les insectes nés des œufs essaient de remodeler le corps humain à leur convenance.
Si on boit le médicament avant que les œufs n'éclosent, les œufs meurent et la maladie guérit.
Une fois éclos, il n'y a plus aucun moyen de sauver le malade. »
La vieille femme ouvrit sa bourse et montra un petit fruit de bois.
« Si on écrase ce fruit de gorirosa et qu'on le boit, on peut tuer les œufs.
Toi et moi, on vient d'en boire, donc pendant trois jours environ, on ne risque pas d'attraper la maladie.
Le gorirosa ne soigne aucune autre maladie que celle-là.
Le gériadra et le gorirosa poussent rarement, mais...
Curieusement, quand le gériadra prolifère, le gorirosa prolifère toujours en même temps.
Quand je suis entrée dans cette montagne, j'ai été surprise.
Il y en avait plein, du gorirosa, un peu partout.
Il faut trouver les colonies de gériadra et les brûler.
C'est le devoir de l'herboriste. »
Il pensa que cette vieille femme était encore une herboriste.
Tout comme lui, qui avait abandonné son fief, quitté son seigneur et errait seul vers la mort, était encore un chevalier.
***
Finalement, son état récupéra suffisamment pour pouvoir bouger, alors ils partirent.
Il monta sur Staboros à contrecœur.
Il avait pitié de lui faire porter son poids et son équipement en plus des bagages, mais il sentait qu'il ne fallait pas retarder davantage le départ.
En progressant un moment le long de la rivière, il comprit, à sa grande chance, que l'endroit où il était tombé dans le torrent n'était pas loin du campement.
De là, il put guider sans erreur jusqu'à l'endroit où proliféraient les fruits violets.
« Ça alors...
C'est impressionnant. »
Le gériadra poussait drûment, serré sur une flanc de montagne.
Une surface où l'on pourrait bâtir une cinquantaine de maisons.
Des tiges vertes, grosses comme un doigt, s'allongeaient en se tordant, atteignant la hauteur d'une épaule humaine.
Au bout des tiges dressées pendaient des fruits couverts de protubérances.
Les fruits sont verts tant qu'ils sont petits.
En grossissant, les tiges baissent la tête, et les fruits virent à un violet venimeux.
Une fois mûrs, les fruits s'ouvrent et dispersent les œufs qui causent la maladie.
En regardant les fruits ouverts, on dirait des monstres qui ouvrent grand la gueule pour mordre les humains.
« Avec une telle prolifération, il y a presque pas de fruits ouverts.
On est arrivés pile au bon moment, on a de la chance. »
Les œufs sont portés par le vent jusqu'au loin.
Il n'y a pas de village aux alentours, et ce n'est pas un lieu très fréquenté par les voyageurs, mais en effet, si on laisse faire, des dommages certains se produiront quelque part.
Alors qu'il y pensait, la vieille femme dit une chose terrifiante.
« Quand les œufs entrent dans un corps humain, l'hôte tombe dans un sommeil comme la mort.
Dans l'hôte, les œufs éclosent, dévorent le cadavre pour grandir, et pondent des œufs.
Les insectes aiment les tréfonds du corps humain.
Mais quand ils ont tout dévoré au fond, les œufs débordent aussi à la surface du cadavre.
Les œufs qui ont débordé s'envolent sur le vent et s'accrochent au prochain hôte.
Une fois qu'on en arrive là, plus personne ne peut l'arrêter.
Un seul hôte qui s'envole peut anéantir un village entier, et à la fin, c'est le pays qui périt. »
Il demanda s'il y avait déjà eu des pays qui avaient péri.
Il pensait qu'un insecte capable de pareil ravage serait plus connu.
La vieille femme rit d'un rire inquiétant, « Hi hi hi », et répondit :
« Y en a peut-être eu. »
***
La nuit approchait déjà.
Ils descendirent au torrent pour camper.
Bald attrapa du poisson, la vieille femme cueillit des plantes de montagne.
Bald posa une marmite remplie d'eau sur un fourneau improvisé.
La vieille femme mit un peu de bois mort et de feuilles sèches sous la marmite, et dit :
« Allume le feu. »
Il pensa qu'il vaudrait mieux ramasser un peu plus de bois d'abord, mais il suivit les paroles de la vieille femme, frappa son briquet pour enflammer les feuilles sèches, empila habilement du bois menu et fit un feu naissant.
La vieille femme mi-ferma les yeux, tendit les deux mains vers le feu naissant, et marmonna quelque chose dans sa bouche.
On aurait dit qu'elle fredonnait.
Et le feu naissant se propagea aux branches mortes alentour, l'une après l'autre.
Ce spectacle parut contre-nature aux yeux de Bald.
Le bois n'avait pas l'air en état de brûler, et pourtant il brûlait.
On aurait dit que la flamme avait une volonté, et qu'elle avançait en sautillant.
En un clin d'œil, une grande flamme s'éleva et commença à chauffer la marmite, mais cela aussi était contre-nature.
Pour la quantité de bois, le feu était trop grand, trop fort.
Et le bois mort, qui aurait dû être consumé depuis longtemps, ne finissait pas de brûler.
« La technique, tu vois, a toujours besoin d'une graine.
Créer quelque chose à partir de rien, c'est l'œuvre de Dieu.
Y a presque personne qui puisse faire ça.
Mais s'il y a une toute petite graine, on peut la faire grossir, ou la faire paraître grosse.
On connaît la force qui fait brûler la flamme et l'action qui fait brûler, et on la prie.
Les feuilles, le bois mort, la flamme, le vent, et tout ce qu'ils contiennent, on les prie.
Et la marmite, l'eau, et tout ce qu'elles contiennent aussi. »
En agitant lentement ses deux paumes au-dessus de la flamme, la vieille femme marmonna.
Peu de temps après, l'eau se mit à bouillir.
Trop vite, pensa Bald.
La vieille femme sortit la viande séchée de Bald, la coupa et la jeta dans la marmite.
Ensuite, elle y mit de l'igname sauvage, des plantes de montagne, un peu de sel gemme et des condiments.
Le peu de bois mort ne montrait aucun signe de vouloir se consumer.
« C'est pour ça que...
Quand tu dois faire face à de la sorcellerie ou de la magie, tu vois.
Il faut discerner la raison, et garder le cœur ferme.
Si tu fais ça, ce n'est pas grand-chose. »
Tout en écoutant le discours de la vieille femme, Bald fit rôtir le poisson qu'il avait embroché sur une branche.
Il avait envie de questionner la vieille femme sur la technique mystérieuse qu'elle venait de montrer, mais il sentit qu'en cet instant, il devait seulement écouter et graver cela dans son cœur.
Peut-être Bald venait-il de voir quelque chose qui renversait de fond en comble le bon sens qu'il avait cultivé pendant sa longue vie.
Pourtant, il ne ressentit ni la moindre once d'étrangeté, ni la moindre menace.
Il put penser que c'était la connaissance et la procédure correctes qui avaient fait apparaître les choses telles qu'elles devaient être, et que c'était simplement lui qui ne les connaissait pas.
Après avoir mangé lentement, il but le médicament prescrit tout en écoutant la leçon de la vieille femme.
Staboros mangeait de l'herbe non loin.
Un cheval, sauf quand il peut manger du bon fourrage ou des légumes, passe environ la moitié de son temps d'éveil à manger l'herbe autour de lui.
Aujourd'hui, il avait pu lui donner deux grosses ignames, et le matin il avait eu le temps de manger tranquillement, donc Staboros était de bonne humeur.
Pour reprendre des forces, les deux humains et le cheval se couchèrent tôt.
Illustration / Matajirou-shi