« Mon oncle.
Bonne chance. »
C'est ce que dit Godon.
Bald acquiesça.
Raccompagné par Godon et les villageois, Bald partit.
Il augmenta progressivement la vitesse du cheval.
C'était une allure trop rapide pour emprunter un chemin de montagne pour la première fois.
Mais, pensant à l'état de l'enfant, mieux valait que le médicament arrive vite.
Le cheval alezan sembla comprendre les sentiments de Bald : il étira son cou vers l'avant, lança ses pattes arrière avec amplitude et se hâta vers l'avant.
Il ne prêtait même pas attention aux feuilles et aux herbes qui lui fouettaient le museau.
Le cheval est un animal peureux, mais lorsque son cœur communique avec celui de son cavalier, il devient une créature vaillante.
Puisqu'il avait confié tous les bagages à Godon, Bald était maintenant léger.
L'homme et le cheval ne firent qu'un pour dévaler le chemin de montagne.
***
Dans un village à l'est du territoire du Grand Seigneur Exera, on entendit une rumeur.
On disait que dans un hameau au-delà de la montagne au nord, on pouvait manger un plat de nûre incroyablement bon.
Le nûre est un petit poisson qu'on trouve dans n'importe quel lac ou étang.
Il affectionne la boue, avec son corps long et visqueux.
Ce n'est pas un poisson savoureux.
Il a beaucoup d'os, il est difficile à manger, et il a un goût de boue.
Un moment après l'avoir mangé, il reste en bouche une amertume indéfinissable.
Mais il est très nutritif.
Même un enfant peut en attraper facilement, donc dans les foyers pauvres, on en mange partout.
Si on en mange beaucoup, le ventre se remplit.
Bald lui-même, petit, en a souvent mangé.
Même après être devenu chevalier, lorsqu'il passait l'hiver dans un fort près de la Grande Barrière, il en mangeait.
Les nûre qui dormaient dans la boue à moitié gelée étaient une denrée précieuse.
Cela dit, il n'a jamais trouvé ça bon en le mangeant.
Cette histoire selon laquelle le nûre pouvait devenir un mets délicat attira l'intérêt de Bald.
Godon Zalkos n'était pas très enthousiaste :
« Quoi qu'on fasse, c'est quand même du nûre, non ? »
Mais sans se laisser décourager, Bald tourna la tête de son cheval vers le nord.
Au-delà de la montagne se trouvait une vallée profonde, enjambée par un pont suspendu.
Impossible de laisser le cheval derrière, il fallut l'emmener.
On lui banda les yeux pour qu'il ne s'affole pas, et on le tira.
« Au retour, il faudra repasser par ici, hein... »
Soupira Godon.
Comme il n'y avait qu'un seul chemin, ils atteignirent le hameau sans se perdre.
Ce devait être rare que deux samouraïs à cheval viennent visiter un tel endroit.
Ils attirèrent une attention considérable.
Lorsqu'ils exprimèrent leur envie de manger du nûre, on les mena dans une cabane.
Les villageois, comprenant qu'ils pourraient obtenir un précieux revenu en espèces, furent très polis.
Un vieillard nommé Pinen proposa de cuisiner.
« Vous êtes bien venus jusqu'en un coin pareil.
Les nûre, on va les chercher maintenant.
On n'a pas de vin qui irait à la bouche de samouraïs, cela dit. »
Le vin qu'il servit en disant cela était blanc trouble, au goût doux et sucré.
De l'alcool de céréales.
Probablement du vin fermenté à partir de fruits de plan, commun dans cette région.
Quand Bald dit que c'était bon, Godon, qui le regardait avec scepticisme, y goûta aussi.
« Oh.
Ça passe. »
Pas si mal, apparemment.
Au moment où ils en étaient à leur deuxième ou troisième gorgée, le vieux Pinen, en écrasant quelque chose qui ressemblait à une racine, dit :
« Le nûre, voyez-vous.
Mangé cru, c'est délicieux.
Y'a pas la moindre amertume.
Mais, voyez-vous.
Après, c'est sûr, on tombe malade. »
Le nûre se mange cuit, l'idée de le manger cru ne lui avait même pas traversé l'esprit.
Ce vieillard qui affirmait qu'on tombait immanquablement malade après — l'avait-il essayé lui-même ?
Le vieux Pinen mélangea plusieurs sortes de feuilles et écrasa encore le contenu de son bol.
« Le nûre, voyez-vous.
Quand il est attaqué, ou qu'on lui fait subir quelque chose de pénible, il rend son ventre amer.
C'est ce jus amer qui devient l'amertume d'après. »
Quand Bald vida son bol, le petit-fils du vieux Pinen, paraît-il, lui versa une rasade.
Un peu plus tard, Godon eut droit au même traitement.
Pendant ce temps, les nûre arrivaient les uns après les autres.
Tous les habitants du hameau s'y étaient mis pour les attraper, alors en un rien de temps, la cuve fut remplie de nûre.
Le vieux Pinen changea l'eau plusieurs fois pour bien laver les nûre, puis versa dans la cuve un mélange de racines et de feuilles écrasées.
Intrigué, Bald s'approcha pour regarder dans la cuve.
Les nûre crachaient vigoureusement quelque chose de jaune.
« Une fois qu'ils ont tout craché, les nûre ne deviennent plus amers. »
Dit le vieux Pinen.
À en croire ses dires, il avait lui-même découvert ces racines et ces feuilles après de longues années.
Il ne connaissait toujours pas le nom de l'arbre ni celui des feuilles.
Au bout d'un moment, les nûre ne crachèrent plus rien.
Le vieux Pinen les lava une fois de plus, en préleva deux bols qu'il mit dans une marmite.
Il préleva le sur surnageant d'un tonneau de vin de céréales et le versa dans la marmite.
Godon semblait lui aussi intéressé, il observait fixement.
La marmite fut mise sur le feu.
Le feu n'était pas fort.
« Le nûre, faut le cuire à partir de l'eau froide.
Si on le plonge direct dans l'eau bouillante, il se débat et la chair devient granuleuse. »
Murmura le vieux Pinen comme pour lui-même, puis dit à son petit-fils :
« C'est prêt, non ? »
Le garçon sortit de la cabane, alla chez le voisin, et revint aussitôt.
Il tenait un bol.
Le vieux Pinen versa doucement son contenu dans la marmite.
« C'est un pudding fait d'œuf d'oiseau dûêja et d'igname de montagne.
On avait justement des œufs, c'est une chance. »
Puis il augmenta progressivement l'intensité du feu.
Sa façon de manier le bois montrait l'habitude, il ajustait le feu avec adresse.
L'arôme du vin chauffé emplissait la cabane.
Une chose surprenante se produisit.
Les nûre qui nageaient sans but dans le vin chaud se mirent à plonger dans le pudding.
« Même les humains, quand le soleil tape fort, ils vont à l'ombre ou dans la maison. »
En effet.
Mais l'intérieur du pudding devrait être chaud aussi, non ?
« L'igname, ça disperse la chaleur.
Du coup, à l'intérieur du pudding, c'est juste un tout petit peu moins chaud que dans le vin bouillant. »
Certains nûre sortaient la tête du pudding, mais ils y replongeaient aussitôt.
Le pudding tremblait.
Les nûre s'agitaient à l'intérieur.
Finalement, le pudding cessa de bouger.
Le vieux Pinen baissa le feu et continua à mijoter le pudding.
Il fixait la marmite sans bouger.
Ce profil immuable rappelait celui d'un sage.
Alors qu'il pensait cela, le vieux marmonna un petit « bon », et retira la marmite du feu.
Avec dextérité, il coupa le pudding en deux et le servit dans des bols sur la table.
« Servez-vous. »
Bald et Godon s'assirent.
Ils prélevèrent du pudding avec des cuillères en bois.
De la vapeur s'élevait.
Ils soufflèrent dessus pour le refroidir, puis portèrent une bouchée à leur bouche.
Ils n'avaient jamais mangé un tel pudding.
Comme il avait longtemps mijoté, ils s'attendaient à ce qu'il soit ferme, mais pas du tout.
Il était d'une tendreté tremblotante.
Pourtant, malgré cette tendreté, il avait une présence solide.
Après l'avoir savouré longuement sur la langue, ils l'écrasèrent en bouche.
Une saveur douce, ni sucrée ni épicée, se répandit.
Bald avala machinalement tout le pudding qui restait sur sa cuillère.
Oh oh.
Une texture indescriptible.
Sa cavité buccale, et chaque recoin de sa langue, savourait cette texture inédite.
Sa gorge semblait réclamer la suite, alors Bald avala le pudding qui était dans sa bouche.
Une glisse onctueuse.
Un arrière-goût parfumé.
C'était sans doute l'umami des nûre imprégné dans le pudding.
Bald plongea hardiment sa cuillère dans le pudding.
Il préleva une partie bien garnie en nûre, souffla dessus pour la refroidir, et la porta à sa bouche.
C'est sucré !
Quelle douceur.
Nulle part la texture visqueuse caractéristique du nûre.
La chair était tendre, offrant ce toucher granuleux propre aux poissons d'exception, et se défaisait en bouche.
Même les maudites petites arêtes fondaient sur la langue comme en dansant, apportant un accent à la saveur.
Un concentré d'umami.
Bien mâché et avalé, il offrait un volume inattendu.
Et cet arrière-goût désagréable ne vint jamais, peu importe le temps qu'on attendait.
En buvant le jus de cuisson, nulle trace d'odeur d'alcool : il avait absorbé l'umami des nûre pour devenir une soupe suprême.
Quand il but le vin trouble de plan, ce fut encore meilleur.
Ce plat et ce vin se mettaient magnifiquement en valeur l'un l'autre.
Bald regarda soudain le vieux Pinen.
À voir sa tenue, on avait du mal à croire que c'était quelqu'un qui avait grandi à la campagne.
Quelqu'un qui connaissait le monde vaste, qui avait accumulé une sagesse profonde.
Quelqu'un qui maîtrisait aussi la cuisine raffinée et l'étiquette de la ville.
Il ne pouvait s'empêcher de le penser.
Ce hameau était probablement un village de « marginaux ».
Les familles de ceux qui avaient commis des crimes, ou ceux qui avaient contracté une impureté, étaient exclues de la vie du village.
Ces « marginaux » se rassemblaient parfois pour former un hameau.
En étant isolés, ils échappaient à la discrimination.
Quelle vie le vieux Pinen avait-il menée ?
***
Deux événements se produisirent.
Le pont suspendu se rompit.
Il céda au moment où l'on y fit monter une brouette chargée.
Heureusement, il n'y eut pas de blessé.
Et le petit-fils du vieux Pinen fut mordu par un serpent venimeux.
Bald n'avait pas l'antidote sur lui.
Pour un adulte, ce n'est pas mortel, mais pour un enfant, c'est une question de vie ou de mort.
S'ils allaient au village, on pourrait leur donner du médicament.
Mais le pont pour aller au village était inutilisable.
En descendant dans la vallée, ce n'était pas impossible d'y aller, mais cela prendrait un temps fou.
Heureusement, Bald et Godon avaient des chevaux.
Lorsqu'ils demandèrent s'il n'y avait pas un chemin, ne serait-ce qu'un détour, on leur dit qu'il n'y en avait qu'un seul.
Le chemin par l'est.
Mais c'était le territoire des Jamîn.
Les Jamîn sont petits parmi les demi-humains.
Ils ont une apparence plus simiesque qu'humaine.
Même adultes, ils n'atteignent que la taille d'un humain de douze ou treize ans.
Comme ils mangent habituellement de l'écorce et des insectes, certains humains les méprisent en les appelant « mangeurs d'insectes ».
Leur éthique et leurs coutumes diffèrent de celles des humains, si bien que tout contact débouche souvent sur un conflit.
C'était surprenant que le territoire des Jamîn soit si proche d'un village humain.
Les Jamîn sont tous, sans exception, des maîtres de l'arc.
S'ils remarquent qu'un humain a pénétré leur territoire, ils attaqueront.
Il est impossible d'esquiver des flèches qui pleuvraient de toutes parts.
Mais pour sauver cet enfant, il n'y avait pas d'autre choix.
Bald se porta volontaire pour aller chercher le médicament au village.
***
Le chemin s'enfonça dans une forêt dense.
Le cheval alezan ne montrait aucun signe de fatigue.
Il traversa la forêt à une vitesse remarquable.
Une présence se fit sentir dans les arbres, plus haut, devant.
Bald dégaina son épée antique.
Une flèche vola.
Il la para de son épée.
Ils sont là.
Ils sont là.
Ils sont là.
Dans les arbres, des Jamîn.
Il aurait voulu passer avant qu'ils ne le repèrent et ne l'encerclent, mais ça n'avait pas marché.
Des flèches volaient de droite, de gauche.
Celles qui venaient du dos étaient les plus gênantes, mais sa cape flottante en arrêtait une bonne partie.
Zac.
Une flèche se planta dans son épaule gauche.
Protégé par sa spallette, elle ne s'enfonça pas profondément.
Zac.
Une flèche se planta dans son dos.
Juste là où il n'y avait pas d'armure.
Ce n'était pas une blessure qui l'immobilisait.
Mais l'instant d'après.
Soudain, son corps brûla, sa vision se tordit.
Du poison !
Il serra les rênes de toutes ses forces, mais bientôt la conscience de Bald bascula dans les ténèbres.