Vers la fin du mois de mai, les grandes lignes de la tactique s'étaient précisées, aussi demanda-t-on l'ouverture d'un conseil en présence du roi, le trente-neuf mai, pour arrêter la stratégie.
On s'enquit d'abord des nominations aux postes de généraux.
La question dépassait les prérogatives de Baldr ; elle devait être examinée par le Conseil privé et la réunion des grands vassaux, avant que le roi ne tranche.
Qui désigner comme commandant en chef de l'armée du centre, siège vacant depuis la mort de Seifert ?
Et pour l'armée de vanguard, jusqu'ici confiée à Jüreland, comment pourvoir la succession ?
Même le Conseil privé peinait à s'accorder.
Certains proposèrent Chantilion pour l'armée de vanguard, mais le duc d'Argoraid s'y opposa.
Chantilion excellait comme épéiste, pourtant son expérience de général faisait défaut.
D'autant qu'en l'état, lui confier le commandement de l'armée de vanguard était impossible, argumenta-t-on.
Le nom de Baldr fut aussi évoqué, mais l'usage veut que l'armée de vanguard soit confiée à un chevalier de sang royal.
De plus, en pareille urgence, on préférait éviter un cumul de fonctions.
Au cœur de l'impasse, Jüreland lança un nom inattendu.
Cidreumont Expengrer.
Un chevalier que Baldr et Jüreland avaient formé avec soin.
Pourquoi cet homme pouvait-il prétendre à l'armée de vanguard ?
La maison Expengrer, en marche, passe pour l'un des « Premiers Peuples » ; à Palzam, en revanche, on la connaît pour une autre raison.
Le roi fondateur serait issu d'une branche des Expengrer : ils partagent donc le même ancêtre.
Par un hasard qui n'en est pas un, Chantilion avait justement cité Cidreumont comme candidat sérieux pour recruter un général venu de l'extérieur.
Chantilion n'imaginait sans doute pas qu'on le nommerait à l'armée de vanguard, mais la recommandation de la maison d'Argoraid pesait lourd.
En réalité, Chantilion connaissait le nom de Cidreumont par la faute de Baldr.
Baldr regretta amèrement d'avoir trop parlé.
Tel fut le cheminement qui amena Cidreumont à la capitale peu après l'investiture de Baldr comme maréchal de la coalition.
Tout chevalier titulaire d'une charge de rang suffisant doit faire enregistrer son sceau.
L'héraut qui préleva l'empreinte de Cidreumont en resta saisi.
Elle était l'image même de celle du roi fondateur.
D'ailleurs, Cidreumont et Jüreland se ressemblaient, chevelure, yeux, traits.
On plaisantait souvent sur une parenté cachée ; elle était bien réelle.
Ce fait fit basculer l'opinion des opposants.
Ainsi Cidreumont Expengrer devint commandant de l'armée de vanguard.
Baldr, qui ignorait jusqu'à sa présence à Palzam, l'apprit à la veille du conseil et en fut grandement surpris.
Cidreumont, de son côté, dut être tout aussi stupéfait d'apprendre l'élévation de Baldr au maréchalat.
Débaucher le chevalier en chef de la maison Tercia relevait de l'inconcevable, pourtant Jüreland l'assura sans sourciller : deux excellents chevaliers avaient été envoyés en compensation.
L'armée du centre échut à Chantilion ; les autres postes de généraux revinrent à des vétérans de l'armée royale.
Ainsi la nomination des généraux de l'armée royale fut-elle enfin réglée.
***
Baldr demanda à Cidreumont de rendre compte de la réorganisation de l'armée royale.
Celle-ci, à l'origine, comprend six corps de cent cavaliers, cent archers, cent piquiers et cent fantassins lourds chacun.
Soit deux mille quatre cents hommes au total.
Mais la bataille de la plaine de Kasse a coûté cher ; malgré les efforts de recrutement et d'instruction, les effectifs peinent à atteindre mille huit cents.
L'entraînement spécialisé étant indispensable, combler les vides au nombre n'a guère de sens.
Réduire les effectifs par unité ferait perdre la solidité défensive comme la puissance de percée ; on a donc provisoirement dissous l'armée de l'arrière et réorganisé les forces en armées de vanguard et du centre, chacune avec son commandant en chef et son adjoint.
Baldr écouta le rapport de Cidreumont en hochant la tête.
Il demanda ensuite au grand vassal chargé du dossier le point sur les renforts de l'Empire Goriola.
Le lendemain de l'investiture de Baldr, soit le trente-cinq mai, une demande d'envoi de troupes avait été adressée à Goriola.
Toutefois, les conditions restaient à négocier.
Dans le meilleur des cas — procédure immédiate, conditions optimales —, les renforts arriveraient dans cinquante jours, donc début juillet.
En pratique, on table sur la mi-juillet, voire la fin du mois.
Leur présence à temps pour la défense de la capitale reste incertaine.
Vint ensuite le rapport sur la situation actuelle de Thyra et de Seion.
Le grand vassal concerné fit signe à un fonctionnaire d'exposer les faits.
Les capitales de Thyra et de Seion subissent, par à-coups, des réquisitions de vivres pour l'armée de Shinkai.
Ce n'est pas tout à fait gratuit, mais les réserves des deux cours s'amenuisent, et le mécontentement des vassaux enfle.
Les deux rois ont alors sollicité l'appui de leurs grands feudataires.
Ceux qui ont répondu sont, tous, ces gens qui voyagent dans de grands chars noirs.
Leur apport alimentaire suscite à son tour des grondements ; les grandes villes sont en état d'agitation.
Une fois ce volet clos, on demanda le point sur le conflit entre Goriola et Shinkai.
Shinkai a pris d'emblée la ville méridionale de Kobushi, verrou stratégique qui commande la plus grande et plus courte route reliant la capitale impériale aux pays des Plaines centrales.
Goriola a renoncé à l'assaut frontal pour tenter d'affamer Kobushi en coupant ravitaillement et renforts.
Mais le général Bako, qui tient la ville pour Shinkai, fait preuve d'un génie tactique stupéfiant ; par des sorties à contretemps il paralyse les mouvements gorioliens.
Les vétérans les plus aguerris de Goriola se font mener par le bout du nez ; les pertes cumulées contraignent l'armée impériale à geler toute activité militaire au sud.
Par conséquent, il est acquis que Goriola réclamera à Palzam les frais de déplacement, d'entretien et les gratifications pour les cent cinquante chevaliers d'appoint.
Voilà le nœud du problème.
Qu'allait verser Palzam aux renforts gorioliens ?
De l'or ? Des terres ?
La teneur de l'accord pouvait influer directement sur la stratégie.
Jusqu'ici, le Conseil des grands vassaux et les émissaires impériaux avaient négocié sans aboutir ; c'est alors que le roi Jüreland proposa une solution hors norme.
Céder le château deロードヴァン à l'Empire Goriola.
Les conseillers du Conseil privé comme les grands vassaux restèrent bouche bée.
Non.
Seuls le marquis de marche Gadoucha et le grand prêtre supérieur Bari-Toad gardèrent leur calme.
Le château deロードヴァン est à la fois la clé de la gestion de la marche et le symbole de l'étendue du territoire comme de la puissance nationale de Palzam.
Le livrer à Goriola équivaut à signifier l'abandon de la marche entière.
Au minimum, les pays des Plaines centrales y verront le passage de l'hégémonie sur la marche orientale de Palzam à Goriola.
C'est alors que le grand vassal chargé du commerce prit la parole.
Le château deロードヴァン est une place forte, mais aussi une ville autosuffisante en eau et en vivres, capable de se maintenir quasi indéfiniment ; c'est le plus grand bastion de la marche.
Pour l'empereur goriolien, s'en emparer représente un gain colossal.
Autrement dit, le refuser n'est pas une option ; une fois en sa possession, il y installera troupes et population, assurera la police des alentours.
Or, justement, Palzam et Goriola viennent d'accorder un développement des échanges commerciaux, et les premiers articles d'échange sont déjà fixés.
Si l'on évite Thyra et Seion, le point de transit obligé n'est autre queロードヴァン.
Céder le château n'empêche donc pas de l'utiliser comme plaque tournante commerciale.
En laissant les frais d'entretien à la charge de Goriola.
La réparation de la porte nord, effondrée par l'assaut de bêtes démoniaques, coûtera temps, main-d'œuvre et argent ; ce sera à Goriola de payer.
Ces dernières années, Gainéria étend son influence dans la région, rendant les liaisons entreロードヴァン et la capitale de plus en plus difficiles.
À cette occasion, on signera un accord commercial avec Gainéria : moyennant un droit de passage, elle garantira la sécurité de la route.
Ce n'est plus du commerce entre petites cités, mais entre nations ; le péage sera substantiel.
Dans le même mouvement, le territoire au sud deロードヴァン sera officiellement reconnu comme zone d'influence de Gainéria.
Gainéria y trouve son compte.
Palzam n'aura plus à maintenir de grosses forces en marche orientale.
De surcroît, si Goriola tente d'y établir une base avancée plus au sud, Gainéria s'y opposera.
Hormisロードヴァン, nulle part dans la région ne permet d'édifier une grande ville.
Les fonds engloutis jusque-là dans ce secteur devraient être redéployés vers des postes plus profitables.
À cette explication, l'assemblée admira la ruse du montage.
C'était l'application concrète de « sacrifier la réputation pour garder le réel ».
Reste un point.
On devine que Gadoucha a été consulté en amont ; mais par quel argument l'a-t-on convaincu ?
ロードヴァン est, avant tout, le fief du marquis de marche Gadoucha.
Baldr fixa la carte sans bouger.
Et il comprit.
Fargo et Ejite.
Si cette guerre est gagnée, ces deux puissantes cités passeront pleinement sous contrôle de Palzam.
Elles le doivent.
Et comme elles sont la clé du verrou occidental, il y faut un chevalier d'une loyauté absolue et d'une puissance exceptionnelle.
Gadoucha, qui a protégé la marche orientale pendant des décennies sans en tirer profit, est l'homme tout désigné.
C'est entendu.
Céderロードヴァン devient alors justifiable vis-à-vis de ses ancêtres.
Mieux : c'est un honneur éclatant.
Jüreland est devenu un grand roi, songea Baldr avec admiration.
Non, pas « devenu ».
C'est cette épreuve même qui, à l'instant, le fait grandir.
On termina par le point sur les mouvements de l'armée de Shinkai.
Pour l'heure, aucun signal n'indique que Shinkai a quitté Kasse.
Le général Ruglgoa assiste à des pièces, admire peintures et musique, contemple des paysages rares, visite des ateliers, donne des soirées pour la noblesse ; il mène vie de prince.
Les habitants se sont accoutumés à cet envahisseur à l'allure monstrueuse, murmurant qu'il descendrait de géants ou de dieux.
En somme, le « général avide » est venu voler ce pays pour de bon.
Une fois la réorganisation et le ravitaillement achevés, la ville pacifiée et fonctionnelle comme base, l'armée de Shinkai entamera sa marche sur la capitale.
La question est : quand ?
***
À la lumière de ces paramètres, Baldr exposa les grandes lignes de la stratégie.
En réalité, c'est encore le chevalier Natts Kajuner, prêté par la maison d'Argoraid, qui fit la présentation.
Pas d'autre adjoint concevable.
D'abord, ordonner aux nombreuses villes fortes qui jalonnent la route entre Kasse et la capitale de harceler l'armée de Shinkai.
L'objectif est de ralentir sa progression, non de livrer bataille ; elles se replieront dès que les pertes risquent de devenir lourdes.
Puisque Shinkai tient déjà Kasse, base commode, il n'ira pas s'épuiser à réduire chaque ville forte sur son passage.
Pourtant, laisser des villes fortes intactes jusqu'à la capitale reviendrait à lui barrer retraite et lignes de ravitaillement.
Ce qu'il voudra éviter à tout prix.
On livrera donc quelques forts et châteaux désertés.
Rassuré, Shinkai avancera vers la capitale, ce qui épargnera les villes fortes.
De Kasse à la capitale, cent vingt lieues-koku.
Douze jours en charrette.
À pied, avec l'infanterie, trente jours minimum.
En y ajoutant les jours gagnés par le harcèlement, et en posant comme hypothèse un départ de Kasse aujourd'hui, trente-neuf mai, l'arrivée de Shinkai se situerait entre le premier et le vingt juillet.
On arrête cette fourchette et on l'affinera au fil des renseignements.
Ensuite, fixer les objectifs stratégiques.
La condition de victoire ennemie est sans ambiguïté : capturer le roi Jüreland, à défaut le tuer.
Même si l'armée royale est anéantie et la capitale occupée, tant que Jüreland vit, le royaume de Palzam subsiste ; les grands feudataires peuvent se rallier et repartir à la guerre.
Inversément, si Jüreland tombe, les négociations penchent à l'avantage de l'ennemi.
Pire, si les « grands chars noirs » peuvent vraiment manipuler les cœurs, on pourrait même extorquer l'abdication.
Les souverains de Thyra et de Seion agissent déjà comme s'ils étaient sous influence.
Quelle est donc la condition de victoire pour Palzai ?
Battre Shinkai, reprendre Kasse sur l'élan, et placer Fargo et Ejite sous contrôle total.
La condition nécessaire ? Capturer ou tuer le général Ruglgoa.
Baldr en avait acquis la certitude au terme de son entretien avec le général Buntai.
Quel que soit le nombre de soldats et d'officiers de Shinkai abattus, tant que Ruglgoa tient, l'armée se relève indéfiniment.
À l'inverse, si Ruglgoa tombe, Shinkai perd la force et la raison de poursuivre.
Cette guerre se résume donc à : protéger Jüreland jusqu'au bout et abattre Ruglgoa.
Le point de bascule opérationnel tient à savoir si Ruglgoa mène l'avant-garde ou reste à Kasse en déléguant l'engagement initial.
On ne le saura qu'au moment venu.
S'il vient, on séparera l'armée du général ; s'il reste, on brisera ses avant-gardes pour l'attirer.
On prépare les deux volets ; la tactique anti-Ruglgoa restera secrète jusqu'à sa sortie.
Côté organisation, l'armée royale reste confiée telle quelle à Cidreumont et Chantilion.
Son efficacité repose sur l'emploi groupé, et la bataille en rase campagne est sa spécialité.
Baldr, lui, commandera une autre force.
On constituera un corps détaché sous ses ordres à partir des contingents feudataires.
Sa colonne vertébrale ne sera pas la cavalerie.
Baldr veut des hommes robustes, intrépides, capables de sillonner monts et vallées ; des roturiers conviennent.
Quand il expliqua sa tactique, l'assemblée fut saisie de stupeur.
Les objections pleuvisent, mais Cidreumont, Chantilion, Gadoucha et Bari-Toad appuyèrent la proposition, et le roi l'entérina.
La présence inespérée de Cidreumont augmentait considérablement les chances de succès.
On passa ensuite aux détails.
Composition précise des unités, liaisons de commandement.
Calendrier d'entraînement, ordre de déploiement.
Choix des forts et châteaux à livrer.
Étude de redditions qui ne paraissent pas suspectes.
Une fois ces points réglés, chaque service déclinera les modalités concrètes.
Le conseil s'acheva après minuit, près de l'aube.
Tous étaient exténués, pourtant leurs visages brillaient.
Baldr conclut ainsi.
Nous abattrons le général avide.
Tout converge vers ce point unique.
Ce général mesure le double d'un homme ; un coup de son épée géante faucherait trente pas de chevaliers d'un trait.
Plus on en entend parler, plus ce monstre semble invraisemblable.
Pourtant, son cœur bat, le sang coule dans ses veines ; c'est un être vivant.
Infligez-lui des blessures insupportables, et il s'effondrera, il mourra.
C'est parce que vous le pensez humain qu'il vous terrifie.
C'est parce que vous imaginez un duel de chevaliers que votre visée vacille.
Voyez-le comme une bête démoniaque.
Un monstre gigantesque à forme humaine, possédé par un esprit maléfique.
Cerclez-le et tuez-le comme on tue une bête.
Alors Baldr se tourna vers Jüreland.
Les mots de clôture reviennent au roi.
« Messieurs, merci pour ce long labeur.
Sous la houlette du maréchal Baldr, le général Ruglgoa lui-même n'est plus qu'une bête.
N'est-ce pas réjouissant ?
Allons, mes amis.
Partons à la chasse. »
Illustration / Matajirou