Bald eut l'occasion d'assister au rare spectacle du grand prêtre Bari-Tōdo entrant dans une rage folle.
C'était le jour où Bald rentra chez lui après avoir subi l'enquête des hauts dignitaires.
Le grand prêtre rentra à la maison Tōdo avec un peu de retard, entendit le résumé de l'affaire de la part de Bald, et explosa de colère.
Il paraît que Bari-Tōdo fut convoqué au palais royal, on lui dit qu'on avait des questions à lui poser, et on l'enferma dans une pièce.
Prétextant un problème d'ajustement d'emploi du temps, l'interlocuteur ne se présenta pas non plus le lendemain, et comble de tout, celui qui finit par venir ne fit que tenir des propos insensés.
Il rentra chez lui en se demandant ce qu'ils avaient en tête pour gaspiller deux jours entiers du temps d'un conseiller de la Couronne, fut-ce par procuration, en pleine crise nationale.
C'est là qu'il apprit ce que Bald avait enduré.
« Non, non.
C'est Jurichaga qui est un cran au-dessus.
Oh, m'appeler sans honorifique était irrespectueux, Seigneur Jurichaga.
« Hein ? »
« Tu préfères que ça continue comme avant ? »
« Hah hah hah hah hah. »
« Alors, soit.
« Je vois, je vois.
« Les acculer ne servirait à rien.
« Le mieux, c'est de leur tenir la main mise sur quelques faiblesses tout en entretenant des relations aimables.
« Comme ça, Sa Majesté le Roi aura aussi un peu plus de marge de manœuvre. »
C'est vrai.
Le mouvement des hauts dignitaires cette fois-ci met en colère.
Mais c'est aussi un fait qu'en les écartant, il n'y a personne pour faire tourner la politique du royaume.
Le roi ne peut pas tout faire tout seul.
Les purger dans un accès de colère serait facile, mais ce qui en naîtrait serait l'opposition entre le roi et les hauts dignitaires.
Mal fait, on risquerait de se mettre à dos même ceux qui sont favorables au roi.
De toute façon, Jurrand qui souffre d'un manque de personnel se retrouverait dans une impasse totale.
Il n'y a pas de raison que ces gens intelligents ne remarquent pas que le long plaidoyer de Jurichaga contenait une bonne dose d'ironie à leur égard.
En même temps, ils ont dû comprendre qu'il ne les critiquait en rien par ses paroles, mais qu'au contraire, il louait leurs mérites.
Cela reviendra en aide à Jurrand.
Car pour racheter la grande faute qu'ils ont commise aujourd'hui, il n'y a pas d'autre moyen que de prouver que les louanges de Jurichaga à leur égard étaient la vérité.
Cette nuit-là, Bald pensa grandement récompenser Jurichaga, mais celui-ci partit en disant qu'il avait un endroit où aller.
C'est un homme occupé.
Il doit être allé collecter des informations à nouveau.
Bald entendit de Bari-Tōdo la situation récente.
Le Général de la Convoitise qui a battu l'armée royale stationne dans la ville de Kasse, mais on ne sait pas quand il commencera sa marche vers la capitale royale.
Presque chaque jour, des appels à l'aide ressemblant à des cris de détresse sont lancés par les seigneurs féodaux.
On ne peut pas laisser les choses en l'état.
De plus, pour l'instant le territoire du comte Ride est sain et sauf, et le transport de la pierre de flamme verte n'est pas interrompu, mais si l'armée de Shinkai s'approche de la capitale royale, cela deviendra aussi dangereux.
Actuellement, on est en train de rassembler les seigneurs féodaux de l'est et du sud.
Mais les pas des seigneurs ne s'alignent pas, beaucoup ne comprennent pas la crise actuelle, et la perspective d'une contre-attaque ne se dessine pas encore.
***
Pendant les deux jours qui suivirent, Bari-Tōdo resta au palais royal et s'affaira.
Jurichaga non plus ne rentra presque pas.
Bald passa son temps à rendre visite à l'expert en ingénierie Ōro et au maître d'épée Zendatta, ou à faire le tour des étals.
À cette époque, la rumeur selon laquelle l'armée de Shinkai allait probablement attaquer la capitale royale sous peu était devenue assez importante, et on lui posa beaucoup de questions, mais il ne pouvait pas y répondre clairement.
Et le troisième jour.
Bari-Tōdo, qui était rentré à une heure 상당히 précoce, dit qu'il avait une conversation formelle à avoir.
« Il a été décidé que le seigneur Bald Loen occupera le poste de Maréchal de la Coalition. »
Il resta bouche bée.
Maréchal de la Coalition ?
Qu'est-ce que c'est que ça ?
Bari-Tōdo dit qu'il allait expliquer dans l'ordre.
***
La nouvelle de la grande défaite de l'armée royale fut cachée au grand public, mais bien sûr, dans certains milieux, ce fut un grand tumulte.
L'un d'eux était le harem.
Jusqu'alors, les concubines gardaient leurs distances avec Shernelia l'épouse légitime, mais à cause de l'inquiétude face à cet événement, elles se mirent à beaucoup lui parler.
La première concubine dit ceci à Shernelia :
« Le pays de l'Épouse Légitime est très grand et compte de nombreux chevaliers, n'est-ce pas ?
« Si par malheur l'Épouse Légitime se trouvait en danger, nous enverriez-vous des renforts ? »
Shernelia répondit à cette première concubine légèrement plus âgée qu'elle, avec un rire qui semblait innocent : « Mais le royaume de Parzam compte le héros Bald Loen, n'est-ce pas ? »
Les concubines avaient toutes été envoyées pour renforcer le pouvoir de leur maison, aussi les noms des chevaliers influents et leurs appartenances de faction leur avaient-elles été inculquées avec rigueur.
Bald Loen n'était pas un nom qui figurait dans ces connaissances.
Face aux concubines qui demandaient qui était ce personnage, Shernelia dit qu'il y avait la personne toute désignée pour en parler, et appela Doriatesa.
Doriatesa, le visage empourpré, conta l'épopée héroïque de Bald Loen.
Ce récit captiva les concubines.
L'histoire elle-même était intéressante et faisait battre le cœur.
Et jusqu'alors, les concubines éprouvaient une certaine gêne face à Shernelia l'épouse légitime.
Leur projet d'accueillir doucement la princesse venue d'un pays barbare du nord s'était effondré dès qu'elles l'avaient rencontrée.
Sa tenue était somptueuse et raffinée, sa tenue distinguée, ses sujets de conversation riches, sa connaissance du thé et son art de l'accueil époustouflants, on ne pouvait s'empêcher de se demander comment elle connaissait si bien le thé du sud tout en vivant dans ces terres septentrionales.
Boire le thé préparé par les femmes de chambre de Shernelia rendait douloureux de l'inviter à leurs propres cérémonies du thé.
Une telle Shernelia et Doriatesa, qui allait presque comme sa proche adjointe, louaient à outrance un chevalier de Parzam.
Ce chevalier était un général chevronné qui avait accumulé des exploits pendant de longues années aux frontières, et rien moins que le maître et guide de l'actuel roi de Parzam, Jurrand.
De plus, il avait obtenu tout récemment le poste de Général de l'Armée Centrale et pris le commandement suprême de l'armée de coalition des trois royaumes, venant de repousser une horde de bêtes magiques.
Il avait cédé le poste de Grand Général à la génération montante et n'avait plus de rang officiel, mais on disait que s'il prenait le commandement, un ennemi comme Shinkai n'était pas à craindre.
Cette histoire se répandit auprès des jeunes filles des grandes familles de la capitale par l'intermédiaire des concubines.
Alors que se passa-t-il ?
Les jeunes filles affluèrent au harem pour entendre Doriatesa.
Depuis le bal de bienvenue, Doriatesa était devenue l'idole des jeunes filles de la capitale, mais quelque bal qu'on l'invitât, elle ne daignait jamais répondre.
En se rendant auprès de la princesse Shernelia, non seulement on pouvait rencontrer cette Doriatesa, mais encore entendre les récits qu'elle contait.
Les jeunes filles supplièrent les concubines.
Je vous en prie, demandez à l'Épouse Légitime de nous inviter.
L'épopée héroïque que Doriatesa contait avec passion, revêtue de son armure légère d'argent, captura le cœur des jeunes filles.
Elles demandèrent à leur père, leur mari, leur grand-père : pourquoi la cour n'emploie-t-elle pas le seigneur Bald Loen ?
Qu'une femme s'immisce en politique ou en affaires militaires est hors de question, et il n'y a pas besoin de répondre sérieusement à de telles questions.
Pourtant, la force des femmes n'est pas à sous-estimer.
De plus, parmi elles se trouvaient les trois concubines.
Leurs pères ou grands-pères sont les ducs qui détiennent le plus de pouvoir dans ce pays.
Et fussent-elles leur fille ou petite-fille, la reine est pour eux une personne devant qui ils doivent fléchir le genou.
Ignorer totalement leurs paroles n'était pas de bon augure.
C'est à ce moment que les hauts dignitaires tinrent une enquête pour décider des récompenses et punitions de l'ex-grand général Bald pour la bataille contre les bêtes magiques, et ses exploits furent mis au jour.
Juste après, une lettre personnelle de l'Empereur Goriora parvint au roi de Parzam.
Il y était écrit : alors que le monde central tout entier risque d'être envahi par la main terrifiante du démon, pourquoi ne pas solliciter les services du héros Bald Loen ?
Ce seul point relevait déjà de l'ingérence dans les affaires militaires d'un autre pays, mais la suite contenait des choses qui firent éclater les yeux des hauts dignitaires et des grands nobles de Parzam.
À présent, l'armée d'invasion de Shinkai a pris la forteresse de Goriora et la tient solidement, et les chevaliers de l'Empire butent aussi sur l'assaut.
À Parzam, elle a fait tomber la base de l'ouest, et avant longtemps elle fera avancer son armée vers la capitale royale.
Si par malheur Parzam passait sous la coupe de Shinkai, Tyula et Seion étant déjà sous le joug de ce pays, Goriora serait jeté d'un coup dans le tourbillon de la guerre.
En cette circonstance, Goriora est prêt à participer à l'alliance militaire proposée naguère par le royaume de Parzam.
Et tant que le seigneur Bald Loen occupera le poste de commandant en chef, Goriora lui confie le commandement purement militaire, était-il écrit.
De plus, le premier ministre des Affaires étrangères, le marquis Gimjinau Scôle de Chambarona, qui apportait cette lettre, affirma explicitement qu'à la formation de l'alliance, il serait possible d'envoyer cent cinquante chevaliers, serviteurs compris.
En vérité, peu étaient ceux qui souhaitaient activement accueillir des renforts de l'Empire Goriora à ce stade.
Car demander de l'aide impose de payer le prix correspondant.
Mais au vu des relations futures avec cette grande puissance du nord devenue soudain proche par le mariage du roi, c'était une occasion inespérée.
La formation même d'une alliance militaire a une signification énorme, et de surcroît, si les conditions sont remplies, le commandement nous est cédé.
C'est-à-dire que formellement, Parzam se trouve en position de chef d'alliance.
Pour l'instant, ce n'est qu'une alliance entre deux pays, mais si d'autres pays y adhéraient par la suite, on pourrait les intégrer dans ce cadre.
C'est une occasion qu'on ne peut laisser passer, pensèrent les grands nobles comme les hauts dignitaires.
Le problème suivant fut le traitement de Bald.
On aurait pu le remettre au poste de Général de l'Armée Centrale, mais c'est un grade dans l'armée de Parzam, sa position dans l'armée de coalition resterait floue.
C'est pourquoi on créa nouvellement le titre de Commandant suprême de l'Alliance militaire.
Le général qui commande les généraux.
Soit le « Maréchal de la Coalition ».
***
C'était vraiment un coup de tonnerre dans un ciel serein.
Pour Bald aussi, avec Jurrand en plein marasme, il n'avait pas l'intention d'abandonner Parzam pour repartir immédiatement en voyage erratique.
Il réfléchissait à ce qu'il pourrait faire pour aider, ne serait-ce qu'un peu, en tirant parti des capacités de Karz et Jurichaga.
Mais jamais il n'aurait imaginé qu'on lui accorderait une telle position.
Bald était devenu général mercenaire par intérim, mais il n'est pas sujet de ce pays.
Qu'on décide de son plein gré sa nomination à un tel poste sans même le consulter, c'est de nature à provoquer quelque colère.
On a envie de dire : n'y avait-il vraiment pas d'autre choix que de compter sur un tel vieillard, incapable qui plus est de diriger une stratégie convenable ?
De plus, on ne pouvait s'empêcher de ressentir la précarité de sa propre base s'il acceptait.
Bald n'a aucun lien avec quelque grand noble que ce soit de ce pays.
C'est-à-dire que pour les grands nobles, c'est un commandant qu'il est facile de sacrifier.
Si la tournure de la guerre devient défavorable à Parzam, bien des grands nobles se retireront dans leurs domaines pour observer la situation.
Et ils se rallieront au vainqueur une fois celui-ci décidé.
Bald devra commander sur une glace mince.
D'un autre côté, il sentait que cela pouvait être le destin.
Affronter le Général de la Convoitise, le vaincre, et rendre la paix aux Royaumes Centraux.
C'est peut-être là le rôle que le ciel lui avait assigné, et il avait commencé à le penser.
Il trouvait aussi intéressant que les hauts dignitaires soient enthousiastes à ce sujet.
Les hauts dignitaires sont à la fois les porte-parole des intérêts de chaque grande maison noble et ceux qui tiennent le cœur de la nation, avec leur fierté et leur sens de la mission propres.
Ce sont ces hauts dignitaires qui ont jugé bon de confier l'autorité militaire de ce pays à Bald.
Bien sûr, c'est une confiance qu'on peut jeter bas aisément si quelque chose survient.
N'empêche, c'est de la confiance.
C'est aussi le climat qui tend à laisser Jurrand faire à sa guise dans cette situation difficile.
Quant aux vivres et autres préparatifs, l'appui puissant des hauts dignitaires sera pour l'instant acquis.
C'est considérable.
Bald regarda Karz.
Même en entendant le nom du Général de la Convoitise et sa terrible frénésie, cet homme ne changea pas particulièrement d'expression.
D'ailleurs, la possibilité que le Général de la Convoitise soit l'ennemi juré de Karz et de sa patrie est faible.
Mais vaincre le successeur du Général de la Convoitise et contrecarrer l'ambition de Shinkai.
Cela a un sens qui va au-delà de la vengeance.
Empêcher que d'autres « Êtres Spoliés » ne naissent.
Sur le chemin pour accomplir le serment de cet homme, n'est-ce pas une étape inévitable ?
C'est ce qu'il pensa.
Les yeux de Karz sont toujours calmes, mais on y devinait comme une détermination.
Puis il regarda Jurichaga.
Toujours le même air narquois.
Récemment, Bald a enfin compris.
Jurichaga a, contre toute attente, peu de désirs pour lui-même.
En revanche, quand il déploie sa puissance pour quelqu'un, cet homme montre une awesomeness qu'on pourrait dire omnipotente.
Que ces deux-là soient venus à lui, c'est peut-être aussi la volonté du ciel.
Attends-moi, Général de la Convoitise.
Je te montrerai quelque chose que tu n'as jamais vu.
Bald lança cet appel dans son cœur à l'ennemi grand et encore inconnu.