Malgré un incident survenu en cours de route, le travail s'était terminé sans problème et Wilfried et Estelle avaient entrepris le chemin du retour.
La cheville foulée ne posait plus de problème pour marcher dès le lendemain, aussi redescendirent-ils lentement la montagne pour regagner la ville, firent leur rapport au maire, puis montèrent dans la voiture.
Le rapport à Diethelm fut expédié par magie de transmission pendant le trajet, et il fut convenu de soumettre le rapport détaillé ultérieurement.
Diethelm, sans doute par considération pour la fatigue d'Estelle et de Wilfried, avait dit qu'il n'y avait pas d'urgence pour le rapport, et ils avaient accepté cette bienveillance.
« …Nous allons encore être ballotés dans la voiture pendant un moment, hein. »
« C'est inévitable. Cela dit, nous aurions pu passer une nuit sur place. »
« J'y ai pensé aussi… mais compte tenu de l'état de santé d'Ionias, il vaut mieux que je ne m'absente pas trop longtemps de la capitale. »
Estelle, qui semblait pressentir qu'une situation la contraindrait à assumer l'intérim prochainement, n'avait pas l'air enchantée, mais avait l'intention de regagner l'Institut de Magie au plus vite.
Montrant un visage vaguement mélancolique, Estelle adressa un doux sourire au regard de Wilfried, à ses côtés, et laissa échapper un faible soupir teinté de fatigue.
Au final, ce fut une marche forcée, mais il n'y avait pas lieu de s'inquiéter pour d'éventuels malaises dus à l'humidité.
Pour ce qui est de s'être serrés l'un contre l'autre pour se réchauffer, mieux valait ne pas y repenser. Y repenser ne faisait que lui rappeler à quel point la situation avait été limite.
Estelle, à ses côtés, semblait bel et bien épuisée : elle s'était abandonnée contre le bras de Wilfried, tout son corps détendu.
Lui, en revanche, s'était raidi légèrement, précisément parce qu'Estelle était collée à lui.
Estelle paraissait rassurée : les yeux clos, elle se laissait aller contre lui.
« C'est dommage, tout de même. J'aurais aimé pouvoir prendre un peu plus notre temps. »
« Diethelm ne s'en offusquerait pas outre mesure, mais les autres ne verraient pas ça d'un bon œil, je crains. Ils soupçonneraient une fuite.… Alors que nous n'avons aucune intention de fuir. »
Par « les autres », elle désignait sans doute les membres de la direction de l'Institut, à l'exception de Diethelm.
C'étaient des gens avec qui Wilfried n'avait eu affaire qu'à de rares occasions, se bornant à croiser leurs visages.
Leur compétence comme leur rouerie, forgée dans les tourbillons d'intrigues, étaient d'un tout autre calibre.
Diethelm ayant survécu parmi eux pour atteindre sa position actuelle, il devait posséder, sous le visage qu'il montrait habituellement à Estelle et aux siens, une autre facette, plus proche de celle que Wilfried avait imaginée au départ.
Pour eux, Estelle était celle qui devait hériter du poste de mage en chef, une existence qu'on ne pouvait absolument pas laisser partir.
Même si elle se tenait volontairement confinée au Deuxième Bureau des Affaires Spéciales, ils devaient craindre qu'elle ne s'enfuit à la première occasion dès qu'on la laissait sortir.
Sans doute était-elle extrêmement fatiguée : son habituelle insouciance joyeuse s'était tue, laissant place à une lourdeur languissante, presque résignée. « Résignée » n'était peut-être pas le mot juste ; « melancolique » convenait mieux.
« …Qu'est-ce que je suis, au fond ? »
« Hein ? »
Après être restés un moment dans cette proximité, la murmure d'Estelle tira à Wilfried une réponse spontanée.
« C'est une chose contre laquelle on ne peut rien, mais je ne remplis pas mon rôle en tant que "moi". Je ne suis que le substitut d'Ionias. Une pièce de rechange. Un spare commode. »
« C'est… »
« Non, je sais bien que toi et Diethelm ne pensez pas ainsi. Mais pour les autres membres de la direction, je ne dois être qu'une marionnette facile à manœuvrer, et pour certains, sans doute un pion de Diethelm. »
En tournant la tête, il vit Estelle arborer une expression teintée de résignation et de chagrin.
« On n'a pas besoin de "moi" en tant que personne, en fin de compte… Parfois, ça laisse un petit goût de vide. »
« Estelle… »
« Je me dis que Ionias comme moi ne sommes vus que comme des rouages pour la prospérité du pays, et c'est désespérant.… Non, pardon. J'ai dit une chose bizarre. »
Consciente de sa situation, Estelle ne fit qu'adresser à Wilfried un sourire embarrassé.
Qu'elle faisait forte mine, Wilfried le comprit sur-le-champ.
Estelle détestait cette situation. Mais elle ne pouvait la refuser. Parce qu'elle savait pertinemment que se débattre seule ne changerait rien, elle acceptait l'état des choses avec résignation.
Quoi qu'il arrive, Estelle finirait par devenir mage en chef et devrait se dévouer au pays, bon gré mal gré.
Sa volonté n'avait pas sa place là-dedans, et l'individu « Estelle » n'était pas nécessaire — devant cette conclusion d'Estelle, Wilfried saisit doucement sa main.
« …Est-ce que le fait que j'aie besoin de vous ne suffit pas ? »
« Hein ? »
C'est au tour d'Estelle de laisser échapper une exclamation surprise, et Wilfried la fixa, l'air hébété.
« J'ai conscience de dire une chose outrecuidante, mais il n'est pas vrai que personne n'ait besoin de vous. Du moins, moi, j'ai besoin de vous… et même si vous perdiez votre magie, vous resteriez nécessaire à mes yeux. »
Cela ne résolvait en rien la position d'Estelle en tant que future mage en chef.
Mais s'il s'agissait de savoir si elle était nécessaire, l'histoire changeait. Pour Wilfried, Estelle était nécessaire. Qu'elle devienne mage en chef ou non, il avait besoin d'elle.
Pour être exact, c'était sous la forme d'un attrait pour l'autre sexe, mais c'était parce que c'était Estelle qu'il éprouvait ce sentiment.
Estelle semblait avoir jugé que sa seule valeur résidait dans sa capacité de mage en chef, mais pour Wilfried, c'était l'inverse.
Comme il l'avait dit plus tôt, même sans magie, Estelle restait Estelle, et il voulait rester à ses côtés. Ses sentiments pour elle ne pouvaient pas changer à cause de ses capacités à ce stade.
« Ne pensez pas que votre valeur d'existence se limite à votre magie. Je crois que vous-même, en tant que personne, possédez une valeur et un charme incomparables. C'est parce que vous êtes ainsi que j'ai voulu vous soutenir. Même si les dirigeants vous voient comme un outil, moi, je n'ai rien à voir avec ça : je vous considère comme une femme unique et précieuse. »
Il en était arrivé, sur l'élan, à une quasi-déclaration, mais puisque c'était dit, Wilfried s'y résigna et planta son regard droit dans celui d'Estelle.
De toute façon, il ne s'attendait pas à que ses sentiments parviennent à cette Estelle si peu perspicace.
Il espérait simplement qu'elle comprenne qu'il la chérissait et qu'il voulait soutenir l'existence même d'Estelle.
Estelle parut mâcher ses mots un moment, puis resta comme hébétée une dizaine de secondes, jusqu'à ce que la voiture cahote violemment.
Un violent à-coupt.
Le corps menu qui s'appuyait sur lui glissa ; il le réceptionna, et vit les contours des yeux couleur violette d'Estelle se brouiller.
« Merci… beaucoup. Rien que de savoir que tu penses ça… me rend heureuse. »
Rien ne coulait visiblement, mais son regard et son expression transmettaient clairement son émotion.
Elle baissa les sourcils en souriant, répondit d'une voix tremblante, et enfouit son visage contre la poitrine de Wilfried.