« Hé, si vous avez quelque chose à dire, dites-le clairement. Ça me distrait. »
Face au garçon aux yeux rubis qui le fixait, Marco, Wilfried continua de fouetter sa préparation sans s'arrêter pour lui demander ça.
Il était en train de préparer activement la pâte pour satisfaire le souhait de sa supérieure, Estelle, qui réclamait un cheesecake en guise de goûter — plus précisément un cheesecake soufflé —, mais pour une raison quelconque, Marco surveillait la cuisine.
C'était rare qu'il manifeste de l'intérêt pour Wilfried, et sa simple présence au travail l'était tout autant.
Comme il ne semblait pas représenter de danger, Wilfried l'avait laissé faire, mais être observé en silence, qui plus est avec une mine renfrognée, n'était guère agréable.
« …… Tu sais vraiment en faire, hein. »
« Si je n'en étais pas capable, je ne ferais pas ça. »
Tout en délayant le fromage frais et la crème aigre revenus à température ambiante, puis en y incorporant le sucre en poudre, il répondit, mais son attitude ne se déliait pas et sa voix resta inévitablement sèche.
À la base, c'était l'autre qui l'avait pris en grippe, donc il avait du mal avec lui, mais il se disait aussi que c'était puéril de sa part vis-à-vis d'un gamin.
Comme Marco ne montrait aucun signe de vouloir baisser les bras, Wilfried campa sur sa position raide, sans pour autant vouloir se battre.
« …… C'est comme ça que tu l'attires avec de la bouffe ? »
« "L'attirer avec de la bouffe" sonne mal. Je suis simplement fidèle à mes fonctions. »
« C'est de l'appâtage, oui. Sinon Estelle ne serait pas aussi collante. C'est la première fois que je la vois aussi molle. »
Il devait être intrigué par Estelle qui l'attendait au Deuxième Bureau des Affaires Spéciales, ravie à l'idée de manger, adoucissant son regard tout en travaillant sérieusement.
Il ne pouvait pas nier totalement le terme "appâtage", car il était indéniable qu'Estelle se laissait mener par la nourriture.
« …… Une question : même si c'était le cas, quel est votre propos ? »
« Quel est ton but ? »
« Hein ? »
« Donc, tu t'approches d'Estelle pour quoi faire ? »
Il ne comprenait pas.
Qu'on lui parle de but ou non, pour Wilfried, c'était juste son travail, son hobby, et le plaisir de voir Estelle sourire.
L'idée de "s'approcher à dessein" ne lui était pas venue, alors il resta coi face aux paroles de Marco, sa réaction en retard.
« …… Même si je m'approchais d'Estelle-sama, quel intérêt pour moi ? Excusez-moi de le dire, mais le Deuxième Bureau est un poste sans avenir. Si on ne parle qu'en termes de perte et de gain, ça n'a pas de sens. »
« C'est parce que ! Tu ne connais pas Estelle ! »
« Je ne la connais pas, justement. Donc pas besoin de m'en rapprocher. »
Wilfried savait bien, sans qu'on ait besoin de le lui dire, qu'Estelle ne pourrissait pas simplement dans un coin comme ça.
Mais on ne lui avait jamais dit quel rôle elle portait, et elle non plus n'avait pas l'air de vouloir le lui dire. Il n'en savait donc toujours rien.
C'était pour ça que s'en rapprocher à dessein était impossible.
D'ailleurs, manipuler une jeune fille aussi pure, ignorante du monde et affamée, il n'aurait pas supporté les remords, et il n'en avait de toute façon pas envie.
Il trouvait juste agréable de la voir agir naturellement à ses côtés, et n'avait jamais pensé vouloir la manœuvrer à sa guise.
…… Bon, il avait prié pour qu'elle s'éloigne parfois, cela dit.
« …… D'ailleurs, si je m'en rapprochais, je ferais quoi ? »
« Ça, c'est… euh… intercéder pour qu'elle grimme dans la hiérarchie, ou un truc du genre. »
« Pas question. Aller là où pullulent des gens aussi effrayants, moi qui n'ai pas grande puissance personnelle, juste par piston ? Sans les compétences qui vont avec, ça n'a aucun sens. »
Il balaya ça d'un « ridicule » en incorporant les jaunes d'œufs et en mélangeant énergiquement. Sa gestuelle un peu rude venait sans doute de cette suspicion infondée.
« …… Moi, voir Estelle-sama se réjouir innocemment, c'est… contre toute attente, quelque chose que j'attends avec impatience. »
Tout en mélangeant soigneusement cette texture plus lourde que de la simple crème, il verbalisa un changement d'état d'esprit qui le surprenait lui-même.
Au début, il s'était demandé pourquoi c'était lui qui devait faire ça — mentirait-il s'il disait le contraire — mais à présent, il avait accepté ce rôle, et pensait de lui-même : si Estelle le souhaite, je lui ferai ce qu'elle aime.
(…… Bon, quoi qu'on en dise, j'aime bien mon poste actuel.)
Loin d'une promotion, mais un lieu de travail paisible.
Son rêve de devenir mage en chef n'avait pas disparu, mais le jeune homme qu'il admirait n'étant pas devenu mage en chef, il était resté en suspens.
Et puis, il y avait cette envie de soutenir Estelle, si jeune, si innocente, et pourtant si instable et inquiétante.
C'était encore une impulsion floue, il ne savait pas trop comment faire, mais il était certain de ne pas vouloir s'en séparer.
« Doutez si vous voulez, ça m'est égal. De toute façon, me justifier auprès de vous ne sert à rien. Il me suffit que ceux en qui je veux avoir confiance me fassent confiance. Et puis. »
« Et puis ? »
« Qu'un de vous se méfie, ça vous rassurera, non ? Estelle-sama est une jeune fille nonchalante et un peu dans la lune. S'il lui arrivait quelque chose, ce serait grave. »
Elle est chérie par Erik, par Marco, ménagée par Diethelm, et pourtant son poste est une sinécure. Se dire qu'il y a quelque chose derrière, c'est naturel.
Le fait que Marco se méfie à ce point de lui, c'était la preuve de la position d'Estelle.
Ça l'intriguait, mais il n'avait aucune intention de forcer les confidences ni de manigancer quoi que ce soit en le sachant.
Il ne voulait pas attrister Estelle.
Sans regarder Marco, il conclût là-dessus, tamisa de la fécule de maïs et versa du jus de citron dans le bol avant de remélanger, marmonnant : « Je suis un homme, moi aussi, donc qu'on se méfie de moi m'arrange bien. » Il entendit alors le soupir de Marco.
Il leva les yeux : Marco faisait une tête ahurie.
« …… T'as encore moins de désirs que ce qu'on m'avait dit. »
« Je ne sais pas qui vous a dit ça, mais j'ai des désirs, moi. Je veux encore monter un peu en grade. »
« Par curiosité, pour quoi faire ? »
« …… Pour pouvoir accéder à des dossiers qui nécessitent des habilitations que je n'ai pas maintenant, je suppose. »
Il ne disait pas qu'il ne voulait pas devenir mage en chef.
Mais plus que ça, maintenant, il voulait savoir ce qui s'était passé à l'époque.
Pourquoi lui — avait-il été enlevé.
Qui l'avait sauvé.
Pour connaître la réponse.
Dans la mesure où Wilfried pouvait enquêter, l'affaire de dix ans auparavant était à peine documentée. Des dizaines, voire des centaines d'enfants dotés de magie avaient disparu, et pourtant.
Il se souvint qu'avant d'être muté par Diethelm, on lui avait demandé ce qu'il étudiait si assidûment, et qu'il avait répondu : l'affaire de dix ans.
« …… Hm. Tant pis. Moi, ça m'intéresse pas. »
« Je m'en doutais. »
« Mais bon, juste sur ce point, je te crois. Par contre, si tu fais du mal à Estelle, je te pardonne pas. »
Quel revirement.
Face à Marco qui adoucissait soudainement son attitude, du moins en partie, Wilfried le toisa avec scepticisme. Marco renifla, garda son petit air suffisant et quitta la cuisine.
Il restait perplexe, mais bon, puisque l'autre l'avait accepté de lui-même, c'était tant mieux. Il se remit à la tâche suivante.
« Hé, c'est pas prêt encore ? »
« Oui, oui, patientez Estelle-sama. Je le coupe tout de suite. »
Devant le cheesecake soufflé cuit et refroidi, Estelle trépignait d'impatience, agitant les mains.
L'air soucieux d'hier avait totalement disparu, de même que toute dignité de chef de bureau. Elle frétillait comme un chiot qui attend sa gamelle. Qu'on la compare tantôt à un chat, tantôt à un chien, c'est parce qu'en dehors des repas, elle a des côtés capricieux.
La surface, badigeonnée de sirop d'abricot qui y avait pénétré, était d'un beau blond renard.
Le contraste avec les parois d'un blanc pur, humides et moelleuses, ouvrait l'appétit. Il aurait voulu le laisser bien refroidir au frigo, mais sa supérieure affamée n'avait pas pu attendre, alors il l'avait refroidi rapidement par magie.
« …… Je peux pas le manger entier à la fourchette, direct ? »
« Je vous en prie, mangez avec élégance. Votre beauté en pleurerait. »
« …… Hâi. »
Son ambition de le dévorer entier tomba à l'eau, mais elle souriait, un peu gênée, pourtant pas mécontente, et Wilfried en rougit presque à son tour.
Il essaya de ne pas le montrer, mais sa main tenant le couteau en fut affectée et la coupe fut légèrement irrégulière.
Elle ne s'en aperçut pas. Quant à Marco… disons qu'il faisait une tête consternée.
« …… Voilà, servez-vous. »
« Merci. »
Il le lui tendit en masquant son trouble, et Estelle, un grand sourire aux lèvres, prépara sa fourchette.
Dans une posture qui criait « j'attendais que ça », Wilfried ne put s'empêcher d'esquisser un sourire amer, tout en songeant que c'était ainsi qu'il la voulait.
Une fois la permission donnée, Estelle fut rapide.
Elle appuya lentement le flanc des dents de la fourchette sur la pâte, et avec un bruit fin, comme celui de minuscules bulles qui éclatent, *shuwa*, la pâte se sépara. La cuisson et la levée avaient si bien réussi qu'il s'en félicitait lui-même, donc la fonte en bouche ne devait pas poser de problème.
La pâte, cuite au bain-marie, se caractérisait par son moelleux humide ; à peine la fourchette la piquait-elle qu'elle menaçait de s'effriter.
Estelle dut elle aussi manger prudemment ; elle avait envie de se dépêcher, mais sa vitesse d'approche à la bouche restait lente.
La bouchée disparut dans ses petites lèvres, puis une mastication.
Instantanément, ses joues se teintèrent de rose et ses sourcils s'affaissèrent en un *henya*. Pas de tristesse : les pointes des sourcils tombaient naturellement, détendues.
Les commissures des lèvres, elles, remontaient, laissant éclater la joie. Et ses joues se relâchaient comme fondantes. Ce visage innocent afficha un bonheur sans mélange, une béatitude fondante, un tel sourire.
Devant un sourire si doux qu'il en comblait le spectateur, Estelle composait naturellement cette expression.
« C'est bon. …… Comme je pensais, la cuisine de Wilfried, c'est ce qui me rassure le plus et me donne des forces, ou plutôt, c'est le meilleur. »
« …… C'est un honneur. »
« Ehehe. J'adore la cuisine de Wilfried. »
Dit avec une telle innocence, une telle sincérité, Wilfried mordit sa lèvre pour retenir ce qui menaçait de déborder.
(…… Mauvais pour le cœur.)
Vraiment, être à ses côtés était confortable, et pourtant étouffant. Mais c'est sans doute ça, la plénitude, se dit-il.
Se sentir comblé rien qu'en la regardant, c'est sûrement qu'Estelle émet quelque chose qui le remplit.
Comme la magie de Wilfried pour Estelle, quelque chose de Wilfried pour Estelle.
Avant d'en saisir la nature, cela disparaissait à chaque fois. Wilfried n'approfondissait pas.
S'il creusait, il aurait l'impression de ne plus pouvoir revenir en arrière.
Qui est piégé, songea-t-il avec un sourire amer silencieux.
Il observa Estelle engloutir part après part, les yeux mi-clos, comme face à quelque chose d'éblouissant.