Les forces principales de la nation marchande de Pénâ étaient les Chevaliers Bleus et les mercenaires formant ce qu’on appelait une armée mixte. Ces derniers n’acceptaient guère cette appellation, car ils relevaient de divers clans et étaient rémunérés selon leur part de prise au combat.
Ce qui comptait vraiment ici, c’était les Chevaliers Bleus, enrôlés par Pénâ en tant que force régulière.
« …Commandant. Voici le quinzième groupe », lança un chevalier d’une voix faible.
Allen soupira. « Je ne réclame pas les Hirondelles ou quoi que ce soit dans leur genre, mais vous ne pouviez pas au moins dénicher quelqu’un de correct ? »
« C’est que… »
« Désolé. Je ne voulais pas me plaindre. Oubliez cela. »
Le problème du moment tenait à maintenir l’ordre au sein de cette armée mixte, composée de multiples clans.
Détruits à moitié lors du dernier affrontement, les Chevaliers Bleus devaient combler leurs lacunes grâce aux effectifs de l’armée mixte et à la conscription. Malheureusement, cela revenait à diluer leurs rangs.
Lors de la reconquête des territoires usurpés par les gobelins, les Chevaliers Bleus avaient toujours été placés en première ligne. S’ils s’étaient débrouillés pour les récupérer en un clin d’œil, Allen, lui, ignorait parfaitement comment les administrer.
Les Chevaliers Bleus alliaient fierté et statut d’armée permanente. De ce fait, ils ne se livraient ni au pillage ni aux violences gratuites. Quand de tels cas survenaient, ils restaient exceptionnels.
Hélas, avec cette dilution des effectifs, ces incidents se multipliaient.
Les clans composant l’armée mixte comptaient entre cent et mille membres, et ce sont les moutons noirs qui causaient autant de tracas.
En tout cas, c’est ainsi qu’Allen percevait les choses.
Pourtant, le conseil des anciens avait décidé de faire confiance à la partie irréprochable de chaque clan.
Les clans équivalents aux Hirondelles dont parlait Allen étaient difficiles à manier sur un champ de bataille sans commande directe. Chaque membre coûtait cher en plus d’être peu nombreux. Or, le nombre était indispensable pour garantir l’ordre public dans un territoire.
Ainsi, la puissance que Allen espérait obtenir des clans serait telle qu’elle ferait basculer les finances d’un royaume entier.
Le clan Leon Heart et le clan du Roi Rouge intégraient la discipline jusque dans leurs os.
D’autres, comme le clan des Élan, reposaient sur un lien quasi familial entre leurs membres.
Les Hirondelles comptaient quant à elles une multitude d’élites au sein de leurs rangs.
Malheureusement, tous les clans n’étaient pas de cette trempe.
Ils étaient même rares, et c’est précisément cette rareté qui expliquait leur haute valeur.
« Valkyria semble bien décidée à ne pas bouger de l’est », nota l’adjoint d’Allen d’une voix préoccupée.
Allen soupira longuement. « Pas la peine d’insister sur l’impossible. »
Devenu commandant en chef, Allen plaisantait beaucoup moins. Il devait assumer pleinement son rôle, ce qui nécessitait un investissement constant.
En conséquence, la confiance des survivants se reporta naturellement sur lui, celui qui refusait encore d’abandonner toute espérance et continuait d’avancer.
Si l’on demandait si cela influait sur la loyauté des clans, la réponse serait un catégorique non.
Pour eux, seule comptaient la compensation financière et la garantie de survie.
Malheureusement, quoiqu’il portât désormais le titre de commandant, les deniers contrôlés par le conseil des anciens. Donc, il n’avait aucun levier pour résoudre ces problèmes.
« Commandant Allen ! »
Soudain, un messager fit irruption dans le bureau, attirant immédiatement sur lui le regard acéré d’Allen.
« Rapport ! annonça le courrier. Les croyants de Kushain et le Roi Rouge se sont affrontés à Cultidian. Le royaume de Germion a apporté son soutien au Roi Rouge, et ce dernier remporte la victoire ! »
« …Et les croyants de Kushain ? Ont-ils été anéantis ? » demanda Allen.
« Ils tiennent actuellement bon dans leur château ! »
Allen baissa les yeux et gronda des dents intérieurement.
L’élan du Roi Rouge semblait invincible. À ce train, la pression sur le conseil des anciens deviendrait insoutenable, et Raksha, la reine qu’Allen respectait tant, se verrait contrainte à un mariage qu’elle répugnait.
Il pouvait choisir de combattre le Roi Rouge, mais ils étaient actuellement alliés, aussi fragile que fût cette entente, et sa nature lui interdisait de poignarder un ennemi dans le dos.
Quoiqu’il en fut, à ce rythme, il ne pourrait empêcher le mariage de la reine Raksha avec l’archiduc Brandika.
« Le Roi Rouge a également commencé à avancer vers l’ouest. De plus, ce n’est pas encore confirmé, mais il semblerait que les gobelins aient pris part à la bataille contre Kushain ; il est donc probable que le Roi Rouge les poursuive », précisa le messager.
Voyant Allen refuser de relever la tête, l’adjoint demanda inquiet : « Quelque chose ne va pas ? »
« Laissez-moi réfléchir un instant », répondit Allen.
Sur ce, l’adjoint et le messager prirent congé.
« Rit, Aizaïs… Comme je le pensais, je ne peux pas te remplacer », murmura Allen, accablé d’inquiétude.
Tout ce qu’il souhaitait, c’était sauver la femme qu’il admirait, et pourtant… Qui aurait cru qu’une tâche si apparemment simple puisse s’avérer aussi ardue ?
Finalement, Allen ne trouva aucune solution et passa l’essentiel de la nuit à tourner en rond dans son bureau.
Lorsque les deux lunes jumelles, Ervi et Navi, apparurent dans le ciel, Allen sursauta en se réveillant brusquement.
Apparemment, il s’était endormi sans s’en rendre compte.
Ce qui le tira de sa torpeur, c’était la détection d’une présence humaine à proximité.
Sans attendre, il posa les mains sur la longue épée à sa hanche, prêt à frapper à la moindre alerte.
Dès que l’intrus franchit la portée de son arme, il la dégaina et la braqua sur son cou.
« …!? »
Sa lame s’immobilisa à quelques millimètres de la gorge, mais au même instant, une autre épée fut pointée sur lui.
Allen foudroya du regard la personne qui se tenait devant lui.
« Vous êtes l’envoyée du Roi Rouge – »
« — Messagère. »
La guerrière gnome vêtue de noir le dit sans la moindre émotion.
« Messagère ? »
Allen passait pour l’épéiste le plus expérimenté de son pays, et pourtant cette femme devant lui ne semblait pas pouvoir être vaincue aisément. Une simple messagère ?
« Si vous voulez sauver votre princesse, attaquez les gobelins. »
« Quoi ? »
Le Roi Rouge visait un mariage avec la reine Raksha. Que ce détestable individu lui donne lui-même des conseils dépassait l’entendement d’Allen.
« Le Roi Rouge n’est pas non plus totalement uni. Certains craignent que l’influence du chef de clan ne devienne trop lourde. »
« Et par « certains », j’imagine que vous vous désignez vous-mêmes ? »
Cell ignora la question d’Allen et reprit.
« Les terres frontalières constituent l’entrée vers la région occidentale. Si vous parveniez à contrôler cette zone avant le Roi Rouge, ce dernier ne pourra pas poursuivre son élan. »
« … »
Allen fixa Cell en silence, mais celle-ci se contenta de renifler en retour.
« C’est vous qui voyez. Je suis venue uniquement pour transmettre ce message. »
« Attendez ! »
Allen appela Cell, mais elle avait déjà disparu dans la nuit.
Le lendemain, Allen convoqua son adjoint ainsi que les figures clés des Chevaliers Bleus pour leur exposer ses projets.
« Nous prendrons la direction du nord et attaquerons les gobelins. »
Il conquerrait suffisamment de territoires pour rivaliser avec le Roi Rouge et offrir au royaume les moyens de subsister seul. Une fois cela accompli, il n’aurait plus besoin de sceller une union avec le monarque rebelle.
Par ailleurs, étendre ses domaines accroîtrait son influence. Le conseil des anciens ne représenterait alors plus un obstacle, et il parviendrait enfin à sauver la reine Raksha.
La messagère de la nuit précédente ourdissait sans doute un plan ; il résolut donc de frapper vite et de reprendre l’initiative.
« Les clans serviront de pointe avancée. Nous écraserons les gobelins avec rapidité et force ! »
« Préparez-vous au départ immédiat ! »
Aussitôt Allen eut-il achevé ces mots que le messager prit la fuite.
Le Roi Gobelin estimait mettre six jours à rejoindre la région occidentale depuis les frontières à pied de gobelin, et dix jours avec l’armée. Avec les faiblardes femelles et les enfants en attente, la durée exacte restait une énigme. Après tout, il s’agissait là d’une première pour lui.
Comparées aux humains, les femelles gobelines étaient d’excellentes marcheuses. Elles pouvaient tenir la nuit durant. Face à cela, les humains évoluaient lentement et exigeaient fréquemment des pauses.
Autrement dit, les prévisions initiales du roi étaient bien trop optimistes dès lors que la présence humaine venait complexifier les calculs.
« Êtes-vous mécontent ? » demanda Zaurosh.
« J’ai l’air si malheureux que ça ? » riposta le Roi Gobelin en observant la file immobile.
« En réalité, oui. Au point que les autres gobelins, effrayés à l’idée de provoquer votre courroux, n’osent plus s’approcher. »
« Je vois… Alors, pourquoi êtes-vous venue ? »
Le Roi Gobelin inspira profondément, puis, croisant les bras derrière sa nuque, il étira son cou raidi.
« …Cultidian se présente mal. »
« Je vois… »
Décalage horaire mis à part, le royaume de Germion encerclait la ville et transportait ses engins de siège. Le véritable souci du Roi Gobelin résidait dans les forces de poursuite.
Après avoir chassé les croyants de Kushain de Cultidian, le Roi Rouge avait lancé ses hommes à la poursuite des gobelins. Bien qu’ils eussent perdu quelque temps à organiser leurs opérations, ils avançaient inévitablement, étape par étape.
De surcroît, une grande armée avait été dépêchée par la nation marchande de Pénâ afin de revendiquer un maximum de terres. La vraie question devenait donc de savoir contre qui le Roi Gobelin finirait par se battre.
« Nous ignorons la position exacte du Roi Rouge et de Pénâ, mais au vu de la distance, il est fort probable que Pénâ nous rattrape en premier. »
« Si mes souvenirs sont bons, ils se nommaient les Chevaliers Bleus. »
Le Roi Gobelin se souvenait surtout qu’ils possédaient l’épée sacrée. Capables de mobiliser une cavalerie aussi redoutable, ils constituaient clairement un adversaire de taille.
Pour compliquer davantage les choses, ils traînaient après eux un lourd fardeau : les civils humains. Livrer bataille à cette puissante cavalerie maintenant eût été une folie. Ils battaient donc en retraite en posant des pièges derrière eux, mais cette manœuvre ne pouvait perdurer indéfiniment.
« Ce n’est qu’une estimation, mais nous risquons d’engager le combat dans cinq jours. »
« Vos arguments ? »
« Un simple calcul de vitesse. Si l’on confronte notre moyenne à la leur, la conclusion s’impose d’elle-même. »
Zaurosh disposait d’une solide expérience, lui permettant de calculer la progression ennemie. Le Roi Gobelin savait pertinemment qu’il ne pourrait pas courir plus vite qu’eux. Apprendre qu’ils arrivaient bien plus tôt que prévu lui tordait le visage.
Même s’ils parvenaient à leur échapper une fois, ils les recroiseraient inévitablement au deuxième et au troisième affrontement. Cela mettrait même les gobelins en difficulté.
Jadis, à la Forêt des Ténèbres, le Roi Gobelin avait lui-même appris à l’ennemi la désolation de la poursuite. Il n’avait jamais imaginé combien il lui serait pénible de connaître ce sort en retour.
« Quelle situation intenable… »
Il ne pouvait les délaisser. Comment aurait-il pu s’embêter à les amener jusqu’ici autrement ? Les lâcher sur le chemin nuirait à son autorité future, et reviendrait à cultiver soi-même la germe d’une rébellion.
Mais même en envoyant les civils humains en tête et en retenant l’ennemi avec ses propres gobelins, ceux-ci subiraient inévitablement de lourdes pertes, tant les monstres continuaient de semer la terreur autour d’eux. Aucun contrôle absolu n’était exercé sur les bêtes sauvages, même par Gi Gi.
« Il n’y a d’autre option que d’accélérer le rythme. Nous aiderons également à transporter les bagages », indiqua Zaurosh.
« Laissez-nous gérer les combats. »
Zaurosh chargea les aventuriers de transférer les effets personnels sur le dos, de porter les femmes et les enfants pour gagner du temps.
Malgré leurs efforts et les inquiétudes du Roi Gobelin, les progrès demeurèrent maigres. Jusqu’à ce qu’un nuage de poussière finisse par émerger au-delà de l’horizon sud.
« Ils sont déjà là. Rien à faire. » Le Roi Gobelin se prépara mentalement à affronter le pire.
« Nous intercérons l’ennemi ! »
Sur ordre du Roi Gobelin, les gobelins rapides convergèrent vers lui pour recevoir les instructions du plan de bataille.
En clair, ils allaient profiter de la nocturnité et de leur supériorité en vitesse pour mener des frappes éclairs suivies d’une retraite rapide.
Leur mission consistait à immobiliser l’ennemi, puis à disparaître dans l’ombre avant qu’il ne puisse riposter.
Répéter cette opération devrait leur permettre de gagner du temps précieux.