« Kai ! »
Ce fut la première pensée qui me traversa l'esprit quand je repris conscience. J'essayai de bouger, mais je compris immédiatement que bouger était littéralement vain. J'étais enchaîné, attaché à une chaise dans un cadre familier dont je me souvenais parfaitement.
La salle de torture pour les assassins renégats. On pouvait littéralement ressentir les âmes résiduelles des nombreuses personnes assassinées dans cette putain de pièce sombre et sanglante. L'air conservait encore le même goût métallique de sang et l'étreinte de la mort. Dix ans plus tard, l'endroit sentait exactement la même chose. Certaines choses ne changeaient jamais.
« Bienvenue de retour, Elias. »
Une voix familière prononça ces mots depuis l'autre côté de la pièce.
Je relevai la tête lentement. Mon ancien maître se tenait près du mur du fond, les bras croisés, me regardant de la même façon qu'autrefois, quand j'étais plus jeune et venais de faire quelque chose de spectaculairement stupide. Les années avaient creusé des sillons plus profonds sur son visage, mais ses yeux n'avaient pas changé. Toujours aussi perçants. Toujours extrêmement jugeants. Toujours déçus d'une manière qui ressemblait pourtant à de la fierté, d'une façon que je ne saurais expliquer.
Il vivait pour mes rébellions, je le savais.
« Tu as l'air confortable », dit-il.
« Va te faire foutre. »
Il faillit sourire.
« Toujours la même grande gueule. »
Je testai à nouveau les chaînes. Elles étaient lourdes et renforcées. Conçues pour des gens qui savaient s'échapper de retenues ordinaires. Bien sûr. Le Dôme ne faisait jamais les choses à moitié pour ses cages. Je devais le savoir, j'en avais aidé à concevoir quelques-unes quand j'étais plus jeune, ça faisait partie des tests d'assassin. Mais je m'en fichais. Je voulais juste savoir où était exactement Kai.
« Où est-il ? » demandai-je.
Mon maître ne fit pas semblant de ne pas comprendre.
« Oh, tu parles de Kai ? Il se porte mieux que toi, c'est sûr. »
Ce furent les seuls mots dont j'avais besoin. Mes épaules se détendirent d'une fraction.
« Tu n'aurais pas dû revenir », continua-t-il.
Cet homme m'avait vraiment trahi, pas que je lui en veuille, les paroles du Président étaient absolues, donc je comprenais pourquoi il ferait un coup pareil et j'étais pas particulièrement en colère.
« As-tu eu un rôle dans son enlèvement ? » demandai-je solennellement.
Le vieil homme ricana. « Qu'est-ce que t'en penses ? »
« Ben je pense que tu m'as tendu un piège. »
« Et t'es rentré dedans sans réfléchir. »
Je ne le niai pas. Inutile. Il avait toujours su me lire quand ça comptait. La différence, c'est que cette fois, je m'en fichais qu'il voie tout.
Il s'approcha, s'arrêtant à quelques pas de la chaise. Le doux grattement de ses bottes sur la pierre fut le seul son pendant plusieurs secondes.
« Pourquoi t'intéresses-tu encore à ce gamin, Kai ? »
Je le regardai droit dans les yeux.
« Je te l'ai dit, c'est la personne la plus importante au monde pour moi. »
Le silence s'étira entre nous. Il m'étudia comme s'il cherchait le vieil Elias sous celui qui était assis devant lui. Le gamin qui dormait sur ces sols. L'ado qui se vantait de son nombre de tués. Le jeune homme qui pensait que la seule chose qui valait la peine d'être protégée, c'était sa propre liberté.
« T'as vraiment changé. »
Je ne bronchai pas. Inutile de faire semblant que ces années n'avaient pas existé. J'avais été imprudent. Arrogant. Affamé de tout ce qu'il ne fallait pas toucher. Et j'avais payé pour ça.
« Tu ferais mieux de le croire », dis-je posément, soutenant son regard. Il soupira.
« Bon, t'es déjà capturé, donc j peux rien y faire », dit-il en s'éloignant. Je souriais tandis qu'un plan émergeait dans mon esprit.
« Tu pourrais me libérer, je t'assommerais, et tu dirais que j'ai eu le dessus et que je me suis échappé. » Je le disais à moitié sérieusement, mais il rit si fort que j'en fus agacé.
« Putain, c'est quoi qui est drôle ? »
« Oh, s'il te plaît, après toutes ces années, tu sais que tu ne pourras jamais avoir le dessus sur moi. J'en abats cinquante comme toi d'un coup et j'ai encore l'endurance pour combattre un dragon. Ton plan est nul à chier, je t'ai élevé mieux que ça. »
« Ben c'est pas comme si j'étais sérieux, t'es juste un connard. »
« Tu es tombé si bas que t'as abandonné toute logique ? » dit-il en riant encore, et mon sourcil gauche ne cessait de tressaillir d'agacement.
Il se tut soudain pendant un long moment et hocha la tête une fois, comme s'il acceptait que je n'étais plus l'homme qui était parti dix ans plus tôt.
Puis il dit la chose que je savais inévitable.
« Le Président veut toujours ta mort pour ce que tu as fait à son lit. Ça n'a jamais changé. »
Je le savais déjà. Dix ans n'avaient pas adouci cette sentence particulière. Souiller les femmes du Président avait été le genre de crime que le Dôme n'oubliait jamais. J'étais parti sous peine de mort et j'avais passé une décennie à m'assurer que personne de cet endroit n'approche assez près pour l'exécuter.
« Jusqu'à maintenant », ajouta-t-il.
Je levai les yeux.
« Il est prêt à te donner une seconde chance », dit mon maître. « Si tu rejoins à nouveau ses rangs. »
Je le fixai.
Revenir et servir sous les ordres d'Aster Ludacris. Faire semblant que la dernière décennie n'avait jamais existé. Faire semblant que je n'étais pas sorti de cet endroit couvert des conséquences de ma propre arrogance. Faire semblant que l'homme qui voulait ma mort pour avoir touché ce qui lui appartenait me voulait maintenant sous ses ordres.
« Et si je refuse ? »
« La sentence initiale s'applique. »
La mort.
Je me reculai contre le métal froid de la chaise et laissai échapper une lente expiration. Même entravé, mon esprit tournait déjà. La pièce. Sa construction. Les points faibles dans les niveaux inférieurs du Dôme. Les différentes routes d'évasion... Je ne savais pas encore exactement comment j'allais m'en sortir, mais je savais une chose avec une certitude absolue.
Je partirais avec Kai. Mais pourquoi me donnait-il une seconde chance ? Il en accordait rarement, et mon offense n'était pas exactement pardonnable.
Mon maître me regarda un moment de plus, puis parla à nouveau.
« Le Président s'est intéressé à ton compagnon. »
Mon sang ne fit qu'un tour.
« Putain, ça veut dire quoi ? »
Il ne répondit pas. Ce silence m'en apprit plus que n'importe quelle explication. Aster avait Kai. Et Aster n'était pas le genre d'homme qu'on laisse seul avec quelque chose qui vous tient à cœur. J'avais vu le Président se battre une fois, quand j'étais plus jeune. Une fois avait suffi. Les hommes comme lui ne s'intéressent pas aux gens sans raison. Et ils ne les gardent pas près d'eux à moins d'en vouloir quelque chose.
S'il lui fait du mal, pensai-je, peu m'importe combien de personnes se dressent entre nous. Je brûlerai ce putain d'endroit jusqu'au sol.
Cette pensée aurait dû m'effrayer. Elle ne le fit pas. Elle ressemblait à la première décision honnête que j'avais prise depuis des années.
J'avais passé dix ans à fuir cet endroit. Dix ans à construire une vie qui n'avait rien à voir avec le Dôme. Dix ans à me convaincre que la liberté signifiait ne jamais avoir assez besoin de quelqu'un pour rester. Puis Kai était entré dans ma vie avec sa grande gueule, sa détermination ridicule et sa façon de regarder le monde comme s'il s'attendait encore à ce qu'il ait du sens. Et quelque part entre les disputes, les nuits et les moments de calme sur la route, j'avais cessé de pouvoir m'imaginer une version de moi-même qui ne l'incluait pas.
C'était la partie qui me terrifiait encore plus que n'importe quelle condamnation à mort.
Je n'avais jamais eu besoin de personne avant. Pas comme ça. Pas d'une manière qui faisait que l'idée de les perdre ressemblait à quelque chose qui me viderait de l'intérieur. Kai était devenu la seule chose dont je n'étais pas prêt à m'éloigner. Et le Dôme l'avait pris.
Mon maître me regardait toujours. Je sentais le poids de son attention. Il avait toujours su lire les changements dans mon expression mieux que la plupart. En ce moment, il voyait quelque chose qu'il n'avait jamais vu auparavant. Attachement. Peur. Résolution. Tout ça emmêlé chez un homme qui s'était toujours vanté de ne rien ressentir.
« T'aimes vraiment ce Kai, hein ? »
« Oui, je l'aime. »
« Et tu es prêt à mourir pour lui. »
Je soutins son regard.
« Je suis prêt à tuer pour lui. Y'a une différence. »
Il faillit sourire à ça, j'en jurerais.
La porte s'ouvrit.
Je m'attendais à un autre interrogateur, ou peut-être le Président ou le bourreau eux-mêmes pour m'achever, mais à la place, je sentis la présence apaisante de l'aura de Kai... une voix familière traversa la pièce et arrêta toute pensée dans ma tête.
« Elias ? »
Mon cœur s'arrêta.
Je levai les yeux.
Kai se tenait dans l'encadrement. Il était bien vivant et indemne. Vêtu de vêtements propres qui n'appartenaient à aucun de nous. Il me regardait comme s'il ne pouvait pas croire ce qu'il voyait non plus. Pendant plusieurs secondes, aucun de nous ne parla. Les chaînes autour de mes poignets sembrèrent soudain plus lourdes. La pièce sembla plus petite. Tout le putain de Dôme parut se comprimer jusqu'à l'espace entre nous.
Puis toute mon expression changea.
« Kai... »
Il marcha vers moi.